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Viktoriia et Polina: physiquement à Berne, mais mentalement en Ukraine

/ Sladusha

Viktoriia Bilychenko et sa fille Polina se débrouillent désormais très bien à Berne. Elles apprennent l’allemand, savent où faire leurs course et quel bus mène à la gare. C’est leur nouvelle vie. L’autre se déroule dans le contact quotidien avec leur famille dans la ville de Mykolaïv, au sud de l’Ukraine. L’inquiétude et la peur sont omniprésentes.

Ce contenu a été publié le 13 mai 2022 - 15:30

Viktoriia cuisine tout en passant un appel vidéo à sa belle-mère. Lorsque celle-ci me voit, elle me remercie en larmes d’avoir «adopté» sa belle-fille et sa petite-fille. Elle est heureuse que toutes les deux soient en sécurité. La vie à Mykolaïv est terrible, dit-elle. Les alertes aériennes et les bombardements sont de plus en plus fréquents. Elle voudrait partir, mais son mari ne veut pas.

Viktoriia et Polina échangent aussi quotidiennement avec Andreï, leur mari et père resté sur place, en envoyant des photos et des vidéos. La vie n’est pas facile en ce moment pour ce marionnettiste de profession. Il reste dans l’appartement au centre de la ville ou dans la cave en cas d’alerte aérienne. Comme il n’y a plus d’eau courante à Mykolaïv depuis des semaines, il doit se rendre tous les deux jours à moto jusqu’à un camion-citerne pour s’approvisionner – une entreprise dangereuse.

Entre deux mondes

Un matin, alors qu’un hélicoptère tourne bruyamment au-dessus de Berne pour évacuer des arbres abattus, Polina a peur. Des souvenirs de la guerre, qui pour elle a soudain atteint Berne, remontent à la surface. Je ne sais pas exactement comment se sent la fillette. Son père, ses grands-mères, ses amies, sa chambre lui manquent certainement. Nous ne pouvons guère parler, nous ne pouvons pas dire plus que «bonjour», «bonne nuit» et «as-tu bien dormi?». Mais les choses vont changer: Polina va maintenant à l’école et vient de fêter son 11e anniversaire à Berne.

Gaby Ochsenbein

Viktoriia raconte de temps en temps ce qui se passe dans son pays; elle regarde les messages vidéo du président Zelensky et de Vitali Kim, le gouverneur de la région de Mykolaïv; elle parle des cauchemars qui l’assaillent et de la façon dont elle a dû pleurer en voyant les terribles images de Boutcha. Je ne pose pas trop de questions, si quelque chose vient, j’écoute. Chaque chose en son temps.

Le soir, Viktoriia passe beaucoup de temps à faire des puzzles. Elle peut rester des heures à genoux par terre à trier et assembler les petites pièces, concentrée et détendue; elle en oublie même de manger. Elle vient de terminer le puzzle de 1000 pièces «Alpine Fun» (fromage, cor des Alpes, vaches, montagnes...) en trois soirées. Auparavant, elle avait réalisé la Colombe de la Paix de Picasso.

Gaby Ochsenbein

Je me demande toujours ce que l’on peut ressentir lorsque des parties de son pays sont réduites en cendres, que sa ville natale est bombardée et que des millions de compatriotes sont déplacés. Viktoriia et Polina ne savent pas quand elles reverront leurs proches, quand ce cauchemar prendra fin. Elles-mêmes sont désormais à Berne, à 2500 km de chez elles, apprennent l’allemand, l’enfant va à l’école. Mais en fait, elles aimeraient rentrer le plus vite possible chez elles, dans leur environnement habituel, dans leur vie qui a dramatiquement changé le 24 février.

Mal du pays

Il ne me reste plus qu’à leur offrir un toit, à les aider à remplir des papiers, à cuisiner avec elles de temps en temps et à entreprendre quelque chose.

La visite du First All Ukrainian Youth Jazz Band au festival de jazz de Berne, fin avril, a montré à quel point la situation est douloureuse et pesante, à quel point le mal du pays est grand. Le groupe a d’abord joué du jazz classique et de la bossa-nova, avant de terminer par trois chansons ukrainiennes connues.

Gaby Ochsenbein

L’une d’entre elles s’intitulait «майже весна» (presque le printemps), comme l’a expliqué la présentatrice au public. «Dehors, c’est la floraison, le printemps arrive. Chez nous, c’est la guerre, et dans nos cœurs, c’est l’hiver». La bassiste s’est accrochée à son instrument, les larmes aux yeux. Et elle n’était pas la seule à être bouleversée.

>> A relire, l'arrivée et les premières semaines de Viktoriia et de sa fille Polina en Suisse:

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