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Une Suisse timorée mais avide de stratégies ambitieuses à la COP26

De plus en plus de personnes en Suisse appellent à une action climatique décisive et immédiate. Sur la photo: un militant du mouvement environnemental Extinction Rebellion lors d'un rassemblement de protestation à Genève, le 12 juin 2021. Keystone / Valentin Flauraud

Lors de la conférence des Nations unies sur le climat (COP26), la Suisse soutiendra l’adoption de règles fortes et uniformes afin que tous les pays s’engagent à limiter le réchauffement climatique à 1,5°C. Mais après le rejet dans les urnes de la loi sur le CO2, quelle sera la crédibilité de Berne au moment d’exiger des autres d’en faire davantage?

Ce contenu a été publié le 29 octobre 2021 - 11:00

Deux semaines de négociations pour décider du sort de la planète. Et surtout de ses habitants. La conférence des Nations Unies – du 31 octobre au 12 novembre à Glasgow – est considérée par beaucoup comme la dernière chance de s’attaquer au changement climatique conformément à l’Accord de Paris.

Cela signifie que d’ici 2030, les émissions mondiales devront diminuer de 45% par rapport aux niveaux de 2010. Or, après une pause liée à la pandémie du coronavirus, les gaz à effet de serre sont repartis à la hausse. Les prévisions tablent sur une progression de 16% au cours de cette décennie. Même si les pays devaient respecter leurs promesses actuelles de réduction des émissions, la planète se dirigerait vers un réchauffement de 2,7°C. Une trajectoire qualifiée de «catastrophique» par le secrétaire général des Nations unies, António Guterres.

«Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre du temps», affirme Christian Lüthi, directeur de l’Alliance climatique, une coalition regroupant quelque cent organisations suisses. «Chaque année qui passe sans action concrète fait que nous risquons de devoir affronter une crise climatique toujours plus grave qui mettra de plus en plus en péril nos moyens de subsistance», souligne-t-il.

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La Suisse s’oppose au «double comptage»

Lors du sommet de Glasgow, tous les yeux seront braqués sur les principaux émetteurs de CO2 que sont la Chine et les Etats-Unis. Mais les pays plus petits veulent eux aussi avoir voix au chapitre.

La Suisse plaidera en faveur de règles fortes et uniformes pour mettre en œuvre de façon effective l’Accord de Paris à l’échelle internationale. «L’accord est à l’image d’une constitution qui a besoin de règles de mise en œuvre», explique Franz Perrez, le chef de la délégation de négociation suisse à la COP26. «Une grande partie de ces règles ont été adoptées à Katowice il y a trois ans en Pologne. Mais il reste des domaines où des décisions sont nécessaires.»

L’un de ces domaines est le marché international du carbone, prévu à l’article 6 de l’Accord de Paris. Ce qu’on appelle la compensation carbone permet à un pays de réduire une partie de ses émissions en finançant des projets verts – par exemple la construction d’une centrale solaire – dans d’autres pays. Le problème est que tant l’Etat donateur que son homologue bénéficiaire pourraient demander que la réduction leur soit créditée, ce qui aurait pour effet de comptabiliser deux fois la même réduction. L’incapacité de trouver un consensus sur cet article 6 a été l’une des raisons de l’échec de la dernière conférence en date sur le climat.

La Suisse s’oppose au double comptage et entend jouer un rôle clé dans la recherche d’une solution judicieuse, explique Franz Perrez. «Lors de la COP de 2018 à Katowice, la délégation helvétique a contribué au blocage de l’adoption de règles jugées insatisfaisantes.»

Cette année, la Suisse pourra appliquer des accords bilatéraux conclus avec le Pérou, le Ghana, le Sénégal, la Géorgie et la Dominique. «C’est la première fois que deux pays ont établi ensemble des règles et standards qui évitent le double comptage. Ce qui garantit l’intégrité environnementale et le respect des droits humains et fait en sorte que les mesures de réduction des émissions soient additionnables et vérifiables», note Franz Perrez, en référence à l’accord d’octobre 2020 entre Berne et Lima.

Petits groupes, grande influence

La Suisse est à l’origine du Groupe d’intégrité environnementale (EIG) créé en 2000. Il a pour objectif de soutenir des politiques climatiques progressistes dans le cadre des négociations internationales. C’est le seul groupe de négociation composé à la fois d’économies développées et en développement. En font partie la Géorgie, le Liechtenstein, Monaco, le Mexique et la Corée du Sud, en plus de la Suisse.

La Suisse est également membre de la High Ambition Coalition créée en 2014 par la République des Iles Marshall afin de rendre la mise en œuvre de l’Accord de Paris aussi ambitieuse que possible. On doit à cette coalition l’intégration dans l’accord de l’objectif de 1,5°C.

Source: Office fédéral de l’environnement

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Une autre question ouverte porte sur l’horizon temporel de la fixation des objectifs climatiques de chacun des pays. En amont de la COP26, son président Alok Sharma a demandé à la ministre suisse de l’environnement Simonetta Sommaruga et à son homologue rwandaise Jeanne d’Arc Mujawamariya de proposer des solutions. «La position de la Suisse consiste à présenter de nouveaux objectifs tous les cinq ans au lieu de dix. La proposition est également soutenue par l’Union européenne», indique Franz Perrez.

A Glasgow avec banques et assurances

La Suisse veut également s’engager à augmenter les investissements dans la protection du climat dans les pays en développement – l’un des points clés de la conférence. Les Etats les plus riches n’ont pas concrétisé les objectifs (décidés à Copenhague en 2009) de débourser 100 milliards de dollars par an (d’ici 2020) au profit des nations les plus vulnérables au réchauffement climatique. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), manquent encore à l’appel quelque 20 milliards de dollars.

Ceci dit, les signaux encourageants existent. L’administration Biden a promis de doubler les contributions états-uniennes à 11,4 milliards de dollars par an d’ici 2024. Et d’autres pays comme la Suisse ont annoncé une hausse de leur financement. Les fonds publics débloqués par Berne passeront de 340 à 425 millions de dollars, pour une enveloppe helvétique totale de 640 millions.

L’importance des flux financiers dans la protection du climat se lit aussi dans la composition de la délégation suisse à Glasgow, qui inclura pour la première fois des représentantes et représentants des banques et des compagnies d’assurance. «J’espère qu’elles utiliseront leur pouvoir pour promouvoir la finance durable», souligne Christian Lüthi, de l’Alliance climatique.

Objectif 2050 pour la Chine aussi

Plus généralement, la Suisse insistera lors de cette COP sur le principe qui veut que tous les pays contribuent à atteindre l’objectif de 1,5°C. «Nous ne sommes pas encore là où nous devrions être», constate Franz Perrez.

Le chef de la délégation de négociation suisse estime que les grands émetteurs ne font pas assez. Certains, comme l’Inde, le Brésil ou l’Arabie saoudite, n’ont pas encore présenté leur stratégie à long terme. S’agissant de la Chine, «elle fait beaucoup mais reste le premier émetteur de CO2. Il est essentiel qu’elle atteigne la neutralité climatique d’ici 2050», juge Franz Perrez. Or, récemment, Beijing a ordonné aux mines de charbon d’augmenter leur production pour surmonter la crise énergétique.

La Suisse souhaite donc que tous les pays développent des stratégies ambitieuses à long terme. Mais comment peut-elle demander aux autres d’en faire davantage, considérant que son empreinte environnementale par habitant est parmi les plus élevée de la planète? Et ce, alors que ses efforts en matière de protection du climat manquent singulièrement d’ambition?

Imiter la Suisse conduirait vers les 4°C…

La Suisse fait partie des 130 pays qui se sont engagés à atteindre un bilan nul en terme d’émissions d’ici 2050. Bien qu’elle ait accru son précédent objectif à long terme (réduction de 70-85% des émissions), sa visée à court terme, qui consiste à les réduire de moitié d’ici 2030, est demeurée largement inchangée. Et ce, malgré les pressions politiques de certains partis et les manifestations de citoyens dans la rue.

Climate Analitics, une organisation non gouvernementale active en matière de science et de politique climatique, estime «insuffisant» l’engagement de la Suisse. Si tous les pays suivaient son chemin, les températures globales augmenteraient de 3-4°C d’ici la fin du siècle, selon un rapport publié en juillet par l’ONG basée à Berlin. 

Crédibilité réduite après le «non» à la loi CO2

La nouvelle loi sur le CO2, principal instrument politique du gouvernement fédéral pour atteindre l’objectif 2030, étaient soutenue par quasiment tous les partis et une grande partie du monde économique et des associations environnementales. Mais le peuple n’en a pas voulu en votation durant l’été. 

Un rejet qui, aux yeux de Patrick Hofstetter, expert en politique climatique et énergétique au WWF Suisse, fait perdre à la Suisse sa crédibilité à la table des négociations internationales. «A Berne, personne ne sait comment les objectifs 2030 pourront être atteints. Ce n’est pas une bonne position de départ pour Glasgow.» Malheureusement, constate-t-il, cette situation concerne aussi de nombreux autres pays et l’UE.

Le négociateur en chef suisse à la conférence de Glasgow reconnaît que la Confédération n’est pas aussi bien positionnée que d’autres pour demander à ses homologues de rehausser leurs ambitions. Toutefois, note Franz Perrez, les objectifs du gouvernement suisse de réduire de moitié les émissions d’ici 2030 et d’atteindre la neutralité climatique d’ici 2050 «ne sont pas remis en cause et nous l’avons réaffirmé à nos partenaires».

Au cœur de l’agenda de la COP26 ne figurent pas les politiques climatiques nationales, mais bien les règles de mise en œuvre de l’Accord de Paris, souligne aussi Franz Perrez. «Et à cet égard, nous conservons toute notre crédibilité».

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