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«Le Moyen-Age est un patrimoine commun à toute l’Europe»

Reconstitution au Château de Gruyère. swissinfo.ch

Parfois simples attractions touristiques, les fêtes moyenâgeuses peuvent aussi être le fruit d’un vrai travail de documentation à caractère scientifique. Pour Olivier Renaudeau, conservateur au Musée de l’armée à Paris, le monde académique devrait davantage s’y intéresser.

Ce contenu a été publié le 26 août 2013 - 11:00
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Fête de la saint Jean à Gruyère, marché historique à Ardez, spectacle médiéval à Berthoud, fête moyenâgeuse à Saint-Ursanne… Celui qui veut admirer des chevaliers bardés de leur armure, voir de gentes dames vêtues à la mode du XVe siècle ou découvrir les secrets de la cuisine médiévale a l’embarras du choix.

Mais comment les groupes de reconstitution historique sont-ils nés? Et pourquoi le Moyen-Age fascine-t-il tant? Nous l’avons demandé à Olivier Renaudeau, conservateur du département ancien du Musée de l’armée de Paris, auteur d’un article (voir lien) sur le phénomène des reconstitutions historiques.

swissinfo.ch: Depuis quelques années, on assiste à un foisonnement de fêtes où la reconstitution historique, surtout médiévale, tient une place centrale. S’agit-il d’un phénomène récent ou cela remonte-t-il à loin?

Olivier Renaudeau: Il y a quelques endroits en Europe où il y a des fêtes traditionnelles à caractère commémoratif très anciennes. En France, par exemple, à Orléans, il existe depuis 1429 les fêtes johanniques, qui célèbrent la délivrance de la ville par Jeanne d’Arc. Ou encore la fête de Ribeauvillé, en Alsace, qui remonte au XIVe siècle.

Au XIXe siècle, avec le mouvement du romantisme, il y a eu une prolifération de ces manifestations, souvent de manière ponctuelle.

Les fêtes historiques qui nous concernent se sont développées plus récemment. Dans les années 1980, quand beaucoup de villes ont souhaité organiser des manifestations à caractère plutôt touristique.

swissinfo.ch: Y a-t-il aussi une dimension identitaire dans ce genre de manifestations?

O.R. : Il y a peut-être une volonté de retrouver un passé idéalisé, mais la dimension identitaire me semble assez réduite. Ces fêtes sont surtout liées à la volonté de faire revivre des villages ou des villes qui étaient un peu désertées par les touristes, de créer un événement pour attirer du monde et se réunir.

swissinfo.ch: Quelle a été l’évolution depuis les années 1980?

O.R. : À partir de ces premières manifestations, souvent organisées par des offices du tourisme, se sont créées des associations de passionnés, notamment d’époque médiévale. Les organisateurs des fêtes et les associations ont par la suite pris des chemins différents.

Les premiers sont restés dans une perspective touristique, avec un contenu scientifique assez réduit. Du côté des associations, il y a eu en revanche un vrai travail de documentation. Certaines se rapprochent de l’archéologie expérimentale. Les premières à avoir effectué ce travail sont les compagnies anglaises. En Suisse, il y a eu la création de la compagnie de Saint Georges, fondée en 1988, et qui a joué un rôle de modèle pour toute l’Europe.

swissinfo.ch: Qu’est ce qui fascine autant dans le Moyen-Age?

O.R. : Chacun a probablement joué au chevalier quand il était petit. Mais ce que je constate, c’est surtout la dimension très internationale du Moyen-Age. Parmi ceux qui font de la reconstitution, tout le monde connait par exemple le répertoire musical de l’époque, que ce soit en France, en Suisse ou en Angleterre.

Les costumes, les formes artistiques, les musiques, les textes circulaient beaucoup au Moyen-Age. Au XVe siècle, un Suisse n’était pas habillé tellement différemment d’un Français ou d’un Anglais. C’est une sorte de patrimoine commun de toute l’Europe. Tout le monde peut se reconnaitre dans cet héritage commun, qui a ensuite divergé à l’époque de la naissance de l’Etat-Nation, où se sont installés un certain nombre de particularismes.

Le même phénomène est en train de se reproduire pour l’Antiquité. Il y a énormément de groupes qui font de la reconstitution antique, notamment romaine. Là aussi, il y a un patrimoine commun de l’Europe.

Pour tous les goûts

En Suisse, quelques fêtes à caractère historique ont une tradition très ancienne. Les Jeux de Tell à Interlaken (Berne) existent depuis plus d’un siècle, l’Escalade de Genève depuis 1926 et la Sechseläuten de Zurich depuis le début du XXe siècle sous sa forme actuelle.

Certaines sont beaucoup plus récentes, comme les Médiévales de Saint-Ursanne (Jura) ou la Fête romaine d’Augusta Raurica (Augst / Bâle-Campagne).  «Ces manifestations contribuent à la mise en scène touristique du patrimoine construit», indique Véronique Kanel, porte-parole de Suisse Tourisme.

Suisse Tourisme ne dispose pas de statistiques précises pour quantifier le phénomène. «Toutefois, dans l’ensemble, il semble que ces fêtes soient toujours plus populaires», indique la porte-parole. Par exemple, les Médiévales de Saillon (Valais) sont passées de 10'000 visiteurs en 1991 à 24’0000 en 2011.

«Globalement, il s'agit d'offres de niche développées par des régions qui disposent d'un décor adapté, poursuit-elle. Cependant, dans certains cas, comme Les Médiévales de Saint-Ursanne ou l’Escalade de Genève, ces manifestations constituent une opportunité touristique extrêmement intéressante, notamment pour attirer des hôtes qui ne viendraient peut être pas si elles n'avaient pas lieu».

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swissinfo.ch: N’y-a-t-il pas aussi une certaine idéalisation de ce passé?

O.R. : Je ne suis pas sûr qu’on puisse faire des interprétations sociologiques ou psychologiques d’un Moyen-Age rêvé, d’un âge d’or médiéval. La plupart de ceux qui pratiquent ce loisir sont en général très conscients de ce qu’était la réalité de l’époque, c’est-à-dire une période de dangers, d’insécurité, socialement difficile.

swissinfo.ch: Est-ce que la littérature et le cinéma jouent aussi un rôle dans cet intérêt?

O.R. : Certainement. En particulier la littérature, qui au début du mouvement a joué un rôle déclencheur. Beaucoup de jeunes ont démarré dans ce loisir parce qu’ils voulaient avoir une grosse épée comme les héros du Seigneur des Anneaux de Tolkien.

D’ailleurs, au départ, ces compagnies ont commencé avec une idée assez vague du Moyen-Age. Elles étaient des troupes de reconstitution médiévale sui generis. Or, le Moyen Age dure quand même mille ans… Au fur et à mesure que ces associations se sont développées, elles ont eu tendance à resserrer leur créneau chronologique. La référence à un Moyen-Age universel, un peu immuable, a ainsi disparu.

La Compagnie de Saint Georges, par exemple, recrée la vie d’une bande d’artillerie bourguignonne à la fin du XVe siècle, pendant les guerres entre la Confédération helvétique et le duché de Bourgogne. C’est très précis, en gros, une vingtaine d’années.

swissinfo.ch: Pourquoi une telle précision?

O.R. : Quand on se penche vraiment sur le sujet, on se rend compte qu’on peut dater les objets, les modes ou les costumes à 10 ou 20 ans près. Au Moyen-Age la mode évolue aussi vite qu’aujourd’hui. D’où cette nécessite, si l’on veut être conforme d’un point de vue historique, de se concentrer sur une période précise.

swissinfo.ch: Quel regard porte le monde académique sur ces groupes de reconstitution? N’y-a-t-il pas une certaine condescendance?

O.R. : Oui, le milieu académique les considère parfois un peu comme de drôles de zozos. Il n’a pas forcement tort, si on regarde certaines de ces fêtes, où la prétention culturelle est assez limitée.

Toutefois, à mon avis, les universitaires devraient s’intéresser plus à ce milieu, parce que les gens qui pratiquent ce loisir sont souvent leurs premiers lecteurs. Et souvent, ils portent un regard très aigu sur les travaux universitaires qui concernent leur période préférée.

swissinfo.ch: Comment expliquez-vous ce manque d’intérêt, alors que ces compagnies pourraient être un vecteur important dans la transmission des connaissances historiques?

O.R. : Depuis les années 1970, les universitaires se sont intéressés davantage aux mentalités, aux phénomènes sociaux. Ce sont des domaines que la reconstitution historique a du mal à illustrer. C’est aussi pour cette raison que les historiens sont moins sensibles à ce genre de manifestations.

Le monde académique s’intéresse à ce monde surtout en tant que sujet d’étude, en particulier les sociologues. Les historiens n’ont en revanche pas encore compris la dimension du phénomène.

Du côté des musées et des établissements patrimoniaux, il y a une attitude beaucoup plus décomplexée. Ils se sont rendu compte que c’est un moyen de faire vivre le lieu et de permettre aux visiteurs d’avoir un contact différent avec des objets qui normalement sont conservés dans des vitrines.

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