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«J'ai toujours rêvé de découvrir le monde»

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Giovanni Giarrana est un des nombreux émigrés italiens arrivés en Suisse dans les années soixante. Aujourd'hui retraité, ce Sicilien installé à Horgen, dans le canton de Zurich, n'a pas perdu l'envie de combattre l'injustice.

Ce contenu a été publié le 26 mai 2013 - 11:00
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«Mes amis me disent souvent, ‘Giovanni, tu rêves toujours’». Mais jeter sur le monde un regard désabusé n'est sûrement pas le principe qui guide la vie de ce Sicilien né à Ravanusa, dans la province d'Agrigente, le 8 juin 1944.

En cette splendide journée d'avril, de son appartement d'Horgen où nous le rencontrons, la vue sur le lac de Zurich incite sans aucun doute à la rêverie. Le rêve d'autres horizons.

Horgen-Ravanusa… à pied

«Depuis toujours, je désirais connaître le monde et c'est ce qui m'a poussé à émigrer une première fois en 1960. Alors j'avais rejoint mon oncle et deux de mes cinq frères en France, dans la Lorraine», se souvient Giovanni Giarrana qui se décrit volontiers comme étant un «citoyen du monde.» Six ans plus tard, ce désir d'évasion le conduira en Suisse. Il ne s'apaisera jamais. Avec Heidi, son épouse, Giovanni a parcouru le monde en long et en large. L'Asie en particulier, ainsi que le témoignent les nombreux objets accumulés chez lui.

Pour ce retraité au physique svelte et à la bonne humeur permanente, les voyages sont un peu comme des livres. Cette soif inextinguible d'aller à la rencontre des autres, l'a amené en 2009 à parcourir en sens contraire le trajet qui, 43 ans plus tôt, l'avait conduit de Ravanusa en Suisse.

Rien d'extraordinaire à cela? Peut-être, si ce n'est que Giovanni a choisi de retourner à pied dans sa Sicile bien-aimée. «En 2006, mon fils avait fait le voyage en bicyclette. Un peu par défi, je lui ai dit que moi j'y serais allé à pied. Et je l'ai fait. Le 29 mai 2009, j’étais officiellement à la retraite et le 30 au matin je suis parti. J'ai parcouru 2200 kilomètres en 58 jours dont trois jours de pause.» Ce voyage lui a permis de «faire resurgir beaucoup de souvenirs» et de «mûrir davantage que durant toute une vie.» Cette marche a aussi été une façon de lancer un message «contre le racisme, les guerres et en faveur de l'environnement.»

Emigrer, une nécessité.

Retournons donc avec Giovanni dans la Sicile de son enfance, cette île pauvre et quasi féodale de l'après-guerre. «Ma famille était modeste et possédait peu de terres. Mon père m'a toujours encouragé à étudier, mais parfois je ne pouvais pas aller à l'école car il fallait cueillir le grain après la moisson», explique-t-il.

Son engagement politique naît durant les longs trajets à pied parcourus avec son père – quatre heures de marche entre l'aller et le retour – pour se rendre dans le petit domaine familial. «Lorsque nous étions seuls, il me parlait de politique, il détestait les injustices sociales.»

En 1962, deux ans après avoir émigré une première fois en France, Giovanni rentre chez lui à cause de la maladie de son père. «Il était tombé d'un olivier et il a commencé à avoir de graves problèmes psychiques. Finalement, il s'en est tiré grâce à l'aide entêtée de ma mère qui l'a assisté jusqu'à sa mort en 1991.»

Durant sa jeunesse, Giovanni a touché un peu à tout. Il a été couturier, coiffeur, menuisier,  cordonnier, meunier, mais il a finalement compris qu'il devait apprendre une véritable profession. «Je me suis donc inscrit à l'Ecole professionnelle de Gela où j'ai décroché le diplôme de mécanicien générique». C'est à Gela que Giovanni organise sa première grève. «Nous avions des tours et des fraises, mais pas d'outils. Nous n'apprenions donc pas assez. Pendant trois jours, nous sommes restés de piquet devant l'école, sans jamais y entrer. Au quatrième jour, les outils sont  arrivés et nous avons finalement pu commencer à  pratiquer», se souvient-il en souriant.

Giovanni Giarrana

Qui ne rêve pas ne réalise jamais rien. Et je n'ai pas l'intention d'arrêter. ‘Il vaut mieux mourir au front plutôt que dans son lit’ est une de mes devises!

Le choc de la frontière

La vie de Giovanni amorce un tournant durant les vacances scolaires. «Je suis allé travailler en France pendant quarante jours et, en traversant la Suisse, j'ai connu Heidi, une jeune fille de Wädenswil qui, par erreur, était montée dans le même train que moi.» Les jeunes gens entretiendront une correspondance serrée et finiront par se marier en 1981. Deux enfants sont nés de leur union.

En 1966, après avoir accompli son service militaire, le jeune Sicilien arrive en Suisse. A Chiasso, Giovanni subit la visite médicale, alors obligatoire pour tous les Italiens qui  franchissaient la frontière. Une véritable humiliation restée dans la mémoire de nombreux émigrés. «Nous étions tous nus, en file indienne».

Neuf ans dans les baraquements

Son travail dans la firme Escher Wyss, reprise ces années-là par le groupe Sulzer, le passionne. Giovanni devient tourneur et petit à petit des travaux toujours plus importants lui sont confiés, explique-t-il en nous montrant la photo posée sur sa table de chevet d'une énorme turbine utilisée pour un des plus grands barrages de Turquie et l'élément d'une turbine poli à la perfection par un ami.

Durant neuf ans, l'émigré sicilien sera logé dans des baraquements de ce que l'on appelait «le village italien», se rappelle-t-il. Il était géré par un homme de Trente, un véritable tyran. Ses collègues avaient déjà essayé, en vain, de protester contre ces conditions.

La veine syndicale de Giovanni – qui dans les années à venir participera à de nombreuses luttes, deviendra président de la commission interne et syndicaliste – se réveille immédiatement. «Le gérant ne voulait rien savoir, j'ai donc dis à mes collègues, c'est lui ou nous. Un mercredi - la mémoire de ce retraité est infaillible – nous savions que le directeur Schmidheiny venait en visite. Nous étions environ 150 et nous nous sommes rendus au bureau du personnel pour présenter nos démissions. Lorsque nous avons croisé le directeur, il nous a demandé  ce qui se passait et nous lui avons alors expliqué notre situation. Il nous a dit de nous remettre au boulot et depuis ce moment, nous n'avons jamais plus revu le type de Trente.»

Un respect conquis en 50 ans de travail

Mais le travail bien fait ne suffit pas à Giovanni pour se débarrasser de l'épithète de «Scheiss Italiener» («Italien de m...»). Malgré ces discriminations, l'ouvrier émigré ne porte pas de rancœur. Toutefois, lorsqu'il constate qu'aujourd'hui encore les nouveaux arrivés sont traités de la même manière, son sang ne fait qu'un tour.

«Nous autres Italiens, sommes parvenus à nous faire respecter. Tout le monde a compris que nous avons contribué à l'essor de ce pays. Mais nous avons dû attendre 50 ans! Je me bats et je continuerai à le faire pour qu'en Suisse la politique de l'accueil prévale sur celle de l'émargination», souligne Giovanni.

A 69 ans désormais, a-t-il encore quelque rêve à exaucer? «Je voulais traverser l'Amazonie, de Belem au Brésil à Lima au Pérou, pour protester contre le déforestation. On me l'a déconseillé, la mafia du bois est trop dangereuse.» Mais Giovanni a aussi eu un problème cardiaque récemment. Il ne s'avoue pas vaincu pour autant et la volonté ne lui manque certainement pas. «Je voudrais essayer d'organiser une marche internationale avec le soutien du WWF et de Greenpeace, un genre d'estafette avec des volontaires provenant du monde entier.» Giovanni serait-il donc un éternel rêveur? «Bien sûr, qui ne rêve pas ne réalise jamais rien. Et je n'ai pas l'intention d'arrêter. ‘Il vaut mieux mourir au front plutôt que dans son lit’ est une de mes devises!»

Le boom des années cinquante

La première grande vague d'immigration en Suisse remonte à la fin du 19e siècle. Entre 1888 et 1910, environ 260'000 étrangers, provenant notamment des nations limitrophes, arrivent dans le pays.

Avec le boom économique enregistré au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, le besoin de main-d'oeuvre augmente fortement. Entre 1951 et 1970, 2,68 millions d'étrangers au total entrent en Suisse (la pointe maximale se situe entre 1961 et 1962). Ils sont au bénéfice d'un permis de séjour annuel (B) ou de domicile (C) . Durant la même période, trois millions de permis saisonniers (A) sont délivrés, en majeure partie à des travailleurs italiens.

L'immigration commence à être limitée à partir de 1963. Dès cette année-là et jusqu'en 1971, elle baisse de près de 60%. Durant la récession, entre 1974 et 1976, plus de 300'000 étrangers devront rentrer dans leurs pays d'origine. A cette époque, les théories de l'envahissement de la Suisse par les étrangers gagnent du terrain et se traduisent en initiatives contre les étrangers (celles de James Schwarzenbach notamment, repoussées par le souverain).

L'immigration, qui n'avait jamais vraiment cessé, redémarre dès 1986 lors de la conjoncture favorable et devient, pour la première fois, l'élément dominant de la croissance démographique. Après un nouveau recul en 1994 en raison de la tendance économique défavorable, le flux migratoire augmente à nouveau à partir de 1998. Dès 2002, la libre circulation des personnes est introduite pour les citoyens de l'Union européenne, ce qui a pour conséquence une hausse constante de la population d'origine étrangère.

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