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«Je ne vois aucune différence entre les personnes fuyant les conflits»

Trouver refuge en Suisse et plus facile avec un passeport ukrainien. © Keystone / Michael Buholzer

Avec la guerre en Ukraine, la Suisse a activé pour la première fois le statut de protection S à l’attention des personnes forcées de quitter ce pays. Qu’en est-il des autres requérant-es d’asile des pays arabes, africains ou asiatiques confronté-es aussi à la guerre et qui ont dû déserter leurs terres? Des sentiments mitigés apparaissent parmi les lectrices et lecteurs arabophones de notre site. Choc et étonnement, mais aussi compréhension.

Ce contenu a été publié le 29 avril 2022 - 14:00

«Je ne vois pas quelle différence existe entre les réfugié-es de Syrie, d’Afghanistan ou de Centrafrique et les personnes qui fuient l’Ukraine, toutes et tous déguerpissent devant la mort», explique un de nos lecteurs. Compréhensif face à la gravité et l’ampleur de la tragédie en Ukraine, notre lectorat manifeste des réactions variées. Et du mécontentement sur notre page Facebook en arabe.

Le statut de protection S est la pierre d’achoppement. Une démarche exceptionnelle et un signe d’ouverture sans précédent que la Suisse a concédé aux réfugié-es d’Ukraine. Activé dès le 11 mars, ce statut juridique a été mis en œuvre pour réagir promptement et de manière appropriée et pragmatique à un exode massif de population. Il a été introduit pour éviter aussi une surcharge des procédures d’asile, les réfugié-es d’Ukraine en étant dispensé-es.

De la compréhension certes, mais aussi de vives critiques ont été prononcées depuis lors à l’égard de la Suisse. Sur la chaîne de télévision alémanique SRF, la directrice de l’Organisation suisse d’aide aux réfugié-es (OSAR), Miriam Behrens, a évoqué une forme «d’inégalité juridique». Des personnes d’autres régions que l’Ukraine en ont fait l’expérience avec des procédures retardées, en raison principalement de l’arrivée de nouveaux réfugié-es. De quoi nourrir des ressentiments mais aussi la perception de privilèges que la Suisse accorderait aux personnes venues d’Ukraine, alors que les autres réfugié-es ne bénéficient que de statuts d’admission provisoire. Selon le reportage diffusé sur la SRF, plusieurs organisations d’entraide ont déjà formulé des critiques en ce sens.

Résultat: le permis S suscite un malaise et des sentiments mitigés parmi les autres requérant-es d’asile en Suisse. Venues de pays arabes, africains et asiatiques, ces personnes ont dû fuir aussi leur pays pour les mêmes motifs.

La guerre en Syrie… «un dessin animé»?

Sur notre site, un de nos lecteurs illustre la complexité du problème: «Où était l’entraide pour les personnes du Moyen-Orient, où les guerres ont causé des centaines de milliers de morts et des millions de sans-abri»? Un lecteur irakien donne son avis: «L’humanité, c’est la pitié et le bon sens. Ces principes devraient s’appliquer à toutes les personnes qui souffrent, sans avoir le privilège d’appartenir à un groupe en particulier, les êtres humains étant tous des frères».

Dans ce débat, d’autres surenchérissent. «Si nous comparons le cas de la Syrie avec l’Ukraine, force est de constater que les deux populations ont été contraintes de quitter leur pays pour sauver d’abord leur peau. Alors pourquoi une partie obtiendrait un permis S et l’autre un permis B ou F? N’y-aurait-il pas là clairement une discrimination raciale? Où sont l’égalité et la transparence?»

Plus remonté encore, un Syrien livre son commentaire personnel. «Chez nous, la guerre n’a été qu’un dessin animé, voilà pourquoi les Syriens n’ont rien obtenu.»

Cette décision «n’a rien à voir avec de l’ouverture, c’est purement de la discrimination raciale», pimente un débatteur. Il enfonce le clou. «Une ouverture pour les personnes partageant la même couleur de peau et la même culture, c’est votre droit le plus strict, mais cessez de rabâcher le disque rayé de l’humanité!»  

Colère et déception parsèment ces commentaires, en des termes très appuyés parfois. «La guerre en Ukraine a mis à nu l’hypocrisie de l’Occident civilisé et humaniste que nous admirions tant. L’image est ternie», raconte l’un d’eux. D’autres vont plus loin. «Dans ce monde, les valeurs sont fragmentées et les principes européens qu’on nous a fait miroiter ne sont que de l’encre sur du papier.»

Deux catégories humaines?

Parmi les requérant-es d’asile qui vivent en Suisse depuis plusieurs années dans des conditions difficiles, évoquer les privilèges accordés aux Ukrainiennes et Ukrainiens fait également jaser. Un lecteur demande: «Qu’en est-il des réfugié-es qui n’ont pas de permis de séjour ou pas l’autorisation de s’acheter une carte SIM ou de rendre visite à leurs familles distantes de quelques kilomètres?»

Un autre déverse son fiel sur la justice en Suisse: «Je ne souhaiterai pas à mon pire ennemi d’obtenir par ici un permis de séjour F… dans un pays où la morale et l’injustice cohabitent en toute impunité au cœur de la justice.»   

D’autres montrent un peu plus de bienveillance. «En Europe, les Européennes et les Européens sont les bienvenu-es. Mais les personnes issues d’autres régions du monde ne le sont pas, même si celles-ci sont exposées aux atrocités de la guerre.» Ce lecteur ajoute que «quand des personnes sont accueillies sur le vieux continent, elles le sont souvent à contrecœur, avec des conditions de vie précaires à la clé». Il conclut cependant: «Nous ne pouvons pas blâmer les Européens. Les pays arabes ne les ont pas accueillies non plus. La pression sur ces personnes a été féroce, l’intrusion de l’Autre conduisant au racisme.»

La plupart des Suissesses et Suisses de langue arabe qui interviennent dans ce débat rappellent également que la majorité des personnes venues d’Ukraine sont des femmes et des enfants. Un internaute le précise à sa façon: «On peut le comprendre sous l’aspect pragmatique. Mais au regard des normes humanitaires, toute personne déplacée ou réfugiée, chassée par la guerre ou une catastrophe liée à l’environnement ou soumise à des persécutions, a droit à la sécurité, à un toit et à poursuivre sa vie indépendamment de sa couleur de peau ou de sa nationalité. Et je ne parle pas ici d’intégration. Tant que des personnes sont sélectionnées, il n’est pas concevable de parler de 'valeurs humaines'.»

Un autre lecteur suggère: «Je pense que la Suisse devrait revoir ses décisions à propos du permis F pour les personnes qui résident ici depuis plus de six ans.»

Comprendre la position suisse

Des réfugié-es d’origine arabe vivant en Suisse voient ces questions un peu différemment.  

De la sympathie s’exprime pour les réfugié-es d’Ukraine. «Que Dieu facilite leur parcours», exprime un internaute. Il ajoute que «par chance, ces personnes ont pu se réfugier ici. Personnellement, nous y avons trouvé du travail et ne manquons de rien». Il précise: «Notre statut en Suisse ne change rien au problème». Un autre lecteur salue même les efforts de Berne. «La Suisse donne une leçon aux pays arabes qui n’ont pas réussi à accueillir leurs populations persécutées». Un débatteur affirme enfin que «l’empathie pour les Ukrainien-nes en Europe devrait inspirer la classe aisée et les hommes d’affaires arabes».

Sur le sort des réfugié-es de Syrie arrivé-es en Suisse, un autre rappelle ceci: «La Suisse a ouvert la porte aux Syriennes et Syriens. Des milliers de réfugié-es sont venu-es en Suisse. Parmi ces personnes, certaines ont pu obtenir un permis de séjour B. Elles ont pu emménager aujourd’hui dans un appartement privé.»

D’autres évoquent leurs expériences en Suisse: «J’ai étudié dans des écoles d’ici et travaillé avec des Suisses. Je n’ai eu à faire qu’à des personnes sincères, fidèles et probes. La paix et l’humanité coulent dans leurs veines comme le Rhin coule dans leurs villes», s’enthousiasme même un lecteur. Jusqu’à poster cette devinette sur la Toile: «Si la Suisse est raciste, alors comment peut-on qualifier les pays arabes, la Russie, la Chine, la Corée du Nord, l’Amérique?»

Optimisme prudent

Des lectrices et lecteurs arabophones s’interrogent au surplus sur le devenir du statut de requérant-e. «De la compassion naîtra-t-elle pour les réfugiés du tiers-monde? La démocratie et les libertés, telles que défendues en Suisse, seront-elles toujours entravées par une catégorisation en fonction des origines?»

Sur son blog, le vice-président de la Commission fédérale des migrations, Etienne Piguet, a écrit le commentaire suivant en mars: «L’argument selon lequel l’ouverture aux victimes de la guerre en Ukraine serait révélatrice d’une fermeture raciste vis-à-vis des réfugié-es de Syrie, d’Afghanistan ou du Yémen (…) mérite d’être nuancé pour plusieurs raisons», a-t-il dit. Avant de conclure: «On peut rêver qu’un jour, la compassion et l’accueil s’affranchiront des distances, mais il faut veiller à ne pas dénigrer la solidarité du proche au nom d’un idéal lointain.»

Professeure en droit à l’Université suisse de Fribourg, Sarah Progin-Theuerkauf est plus optimiste concernant l’avenir: «Peut-être que la population suisse arrivera à la conclusion que cette procédure d’accueil par le truchement du permis S fonctionne bien. Qu’elle serait plus simple à utiliser à l’avenir», a-t-elle déclaré à SWI swissinfo.ch. Elle a indiqué «espérer que la solidarité manifestée par la population envers les Ukrainiennes et Ukrainiens aura une incidence positive sur l’approche envers les autres réfugié-es. D’autres déraciné-es».  

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