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«Aujourd'hui, la réaction de l'Etat serait moins libérale»

L'accès aux archives fédérales a été limité. Keystone

Dix ans après la signature de l'accord global entre les banques suisses et les organisations juives, l'historien Sacha Zala, analyse les conséquences du débat sur l'histoire de la Suisse durant la Seconde guerre mondiale. Entretien.

Ce contenu a été publié le 07 septembre 2008 - 10:12

Dans les années nonante, la Suisse a fait l'objet de fortes tensions internationales pour son rôle durant la guerre. Un vaste débat sur l'histoire récente du pays avait été relayé par les médias nationaux et internationaux.

Pour les historiens suisses, cette réflexion a eu le mérite de faire connaître les résultats de leurs recherches au grand public; des travaux qui, dans certains cas, avaient débuté plusieurs années auparavant. Mais, ces publications les avaient aussi exposés à de virulentes attaques.

Une décennie plus tard, le bilan de ces années ne peut être qu'ambivalent, explique Sacha Zala, enseignant d'histoire contemporaine à l'Université de Berne.

swissinfo: Il y a dix ans, vous travailliez sur une thèse de doctorat. Et, certains des résultats de vos recherches avaient été repris par les médias et ont alimenté le débat sur les rapports que la Suisse entretien avec son passé récent. Que vous évoque le souvenir de cette période?

Sacha Zala: C'était une période ambivalente. D'un côté, il y avait un intérêt très marqué à l'égard des résultats de la recherche historique et c'était incontestablement stimulant et gratifiant. D'un autre côté, les historiens faisaient l'objet d'une très forte pression médiatique, qui en devenait insupportable par moments.

Nous en étions au point où chaque mot prenait une dimension politique. La phrase prononcée un jour pouvait très bien réapparaître le lendemain dans les colonnes du New York Times, et parfois même être sortie de son contexte. Le fait d'être fréquemment interpellés par les journalistes était aussi stressant et nous empêchait de travailler en toute sérénité.

Par conséquent, je pense que les historiens de ma génération ont adopté des positions historiographiques plus détaillées, davantage liées à une interprétation rigoureuse des critères de la recherche historique, que ne l'avait fait la génération précédente, soit celle de l'histoire engagée, dont le rôle était plus ouvertement politique.

swissinfo: La question des fonds en déshérence a lancé le débat sur l'histoire de la Suisse au cours de la Seconde Guerre mondiale. Un contexte dans lequel se posait aussi la question des dédommagements à accorder aux survivants du génocide. Que comportait une telle constellation pour la recherche historique?

S.Z.: Sur cet aspect également, je pose un regard plutôt ambivalent. D'un côté, le débat sur les fonds en déshérence et les questions liées au dédommagement ont permis d'élargir nos analyses à la perspective des victimes et aux parcours biographiques individuels au cœur de cette grande tragédie européenne.

De l'autre côté, les débats ont tout de suite pris une tournure juridique. L'établissement d'un tel lien est fatal pour l'histoire, parce que les logiques et les jugements historiques ne sont pas des logiques et des jugements de type juridique. De fait, dans les années nonante, les travaux des historiens ont été utilisés de manière inappropriée, et ont alimenté un débat juridique et politique sur la question des dédommagements.

Ce n'est pas un hasard si la signature de l'accord global a rapidement mis un terme à l'intérêt international pour l'histoire suisse. D'ailleurs, dès la conclusion de l'accord, la commission Bergier a pu poursuivre ses travaux dans un climat relativement calme, ce qui n'avait guère été possible avant.

swissinfo: Dix ans après, peut-on dire que le débat sur le passé de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale a modifié le rôle des historiens dans la société helvétique? Et si oui, comment?

S.Z.: D'une manière générale, on a assisté au cours de ces vingt dernière années à un déclin du rôle et du statut social des historiens. Un large éventail de disciplines a fait son apparition, comme par exemple les sciences politiques, qui ont occupé des domaines réservés jusque-là aux historiens, notamment dans l'administration fédérale.

C'est ainsi que s'expliquent les répercussions de l'historiographie critique, quant à l'image des historiens, qui avait fait son apparition dans les années septante. Cette historiographie a remis en question leur rôle traditionnel, en tant que source de légitimité de l'Etat. Elle a aussi critiqué les liens et les relations entre historiens et pouvoir.

Le débat des années nonante peut également être lu dans ce contexte. Si depuis le 19ème siècle, les historiens avaient fourni un fondement à l'Etat national; à l'inverse, dans les années nonante, ils faisaient pratiquement figure de «traîtres à la patrie», un peu comme des catalyseurs des attaques provenant de l'étranger.

swissinfo: Mais le débat n'a-t-il pas eu d'effets positifs, notamment sur le plan de l'enseignement de l'histoire contemporaine?

S.Z.: Oui, bien sûr, il y a un éveil des intérêts pour l'histoire suisse contemporaine. Les effets positifs sont surtout visibles à l'école. Je dirais qu'au cours des dix dernières années, les connaissances de l'histoire de la Suisse durant la Guerre se sont nettement améliorées parmi les étudiants.

On a pris conscience de l'importance de cette période historique et de nombreux outils didactiques ont été créés afin de faciliter le travail des enseignants.

swissinfo: Et qu'en est-il de la sensibilité de l'Etat pour l'histoire contemporaine? Si un débat analogue à celui des années nonante devait à nouveau avoir lieu aujourd'hui, comment réagirait la Suisse officielle selon vous?

S.Z.: Sur ce point, mon jugement ne peut être que négatif. Je pense qu'aujourd'hui, la réaction de l'Etat serait beaucoup moins libérale qu'il y a dix ans. En limitant notamment l'accès aux archives et en revenant à une forme d'obstructionnisme de la recherche historique.

Il y a quelques années, dans le contexte de la recherche sur les liens de la Suisse avec le régime de l'apartheid en Afrique du sud, le gouvernement avait géré l'affaire de manière tout à fait scandaleuse. La crainte d'une plainte collective contre certaines entreprises helvétiques, avait poussé le Conseil fédéral à boucler l'accès aux documents d'archives, pourtant soumis au libre accès, comme le prévoit la loi fédérale en la matière.

Ajoutons encore que, les ressources financières des Archives fédérales à Berne sont extrêmement limitées. Parmi tous les pays démocratiques, ce sont peut-être les archives nationales dont les horaires d'ouverture sont les plus limités! Et pourtant, la Suisse ne devrait pas avoir honte de son passé, un passé aux traditions démocratiques fortement enracinées, malgré quelques zones d'ombre liées à la période des totalitarismes.

Interview swissinfo, Andrea Tognina

L'ACCORD DE 1998

En août 1998, les deux grandes banques helvétiques, UBS et Crédit Suisse, avaient conclu un accord avec les organisations juives. Le document prévoyait le versement de 1,25 milliard de dollars en faveur des survivants de l'Holocauste et de leurs ayants droit.

La signature avait mis un terme à l'une des controverses les plus longues et les plus virulentes de l'histoire récente de la Confédération. Sous le feu de la pression internationale, la Suisse se voyait contrainte de d'établir la vérité sur son rôle durant la Seconde Guerre mondiale. L'historien François Bergier, avait été chargé de diriger une étude approfondie sur ce volet de l'histoire liée au IIIe Reich.

L'affaire des avoirs en déshérence et des plaintes collectives des organisations juives représentées par des avocats américains, avait éclaboussé la Suisse.

Les grands instituts financiers helvétiques étaient accusés d'avoir empêché les héritiers des détenteurs de comptes bancaires de récupérer les fonds que les membres de leur famille avaient déposé – le plus souvent à la hâte et dans un élan de panique - avant d'être envoyés vers les camps de concentration allemands.

Avec l'accord de 1998 - définitivement scellé par l'approbation du juge américain Eward Korman en août 2000 - le secteur bancaire suisse, l'industrie helvétique et tous les organes d'Etat ont été définitivement exonérés de toute revendication ultérieure, relative à la période de la seconde guerre mondiale.

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SACHA ZALA

Sacha Zala a étudié l'histoire, les sciences politiques et le droit constitutionnel à l'Université de Berne et l'Université de Caroline du Nord, à Chapel Hill. Il est Oberassistent auprès de l'Institut d'histoire de l'Université de Berne et vice-président de la Société suisse d'histoire.

Au cours de ses études, Sacha Zala, s'est occupé de questions d'historiographie, de politique internationale, d'histoire suisse et d'histoire du fascisme.

En 1998, il a publié le volume Gebändigte Geschichte (histoire entravée), édité par les Archives fédérales suisses à Berne, dans lequel le chercheur analyse les tentatives du Gouvernement suisse d'intervenir dans la recherche historique, dans le but d'empêcher des révélations dommageables pour la neutralité helvétique.

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