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Ce vote qui marque un tournant pour la Suisse

Le gouvernement suisse se retrouve désormais dans une posture délicate face à l'Union européenne. Reuters

Au lendemain du vote sur l’initiative «contre l’immigration de masse», la presse helvétique compare le coup de tonnerre provoqué par son acceptation au rejet de l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE) en 1992. C’est désormais une longue période d’incertitude qui s’ouvre dans les relations Suisse-UE.

Ce contenu a été publié le 10 février 2014 - 10:41
swissinfo.ch

«Un tournant», une «césure pour la Suisse»: c’est ainsi que la Neue Zürcher Zeitung (NZZ) résume le vote historique de dimanche. A une faible majorité (50,3%), les citoyens suisses ont en effet accepté une initiative populaire de la droite conservatrice qui demande la possibilité d’imposer des quotas à l’immigration. «Il s’agit cette fois-ci de beaucoup plus qu’une claque politique. Le oui à l’initiative ‘contre l’immigration de masse’ représente une césure, comparable à celle du 6 décembre 1992, lorsque le peuple avait rejeté l’adhésion à l’Espace économique européen (EEE). Pour la première fois, en matière de politique européenne, le souverain a refusé de soutenir le gouvernement».

De nombreux journaux suisses établissent le parallèle avec le vote de 1992. «Les points communs ne manquent pas. L’UDC a gagné seule contre tous. Comme à l’époque, la Suisse se retrouve divisée par une différence infinitésimale de voix entre les tenants et opposants à l’initiative contre l’immigration massive», souligne ainsi la Tribune de Genève. Mais le quotidien genevois met également en avant le paradoxe qui découle de cette votation: «Ceux qui ont milité pour la voie bilatérale en 1992, les plus conservateurs notamment, espérant ainsi mettre ce pays à l’abri du risque européen, exposent aujourd’hui la Suisse à tous les vents».

Le Temps tente quant à lui de décortiquer les résultats très serrés de dimanche: «Le pays se retrouve divisé en deux: les Romands sont minorisés, de même que la Suisse urbaine, qui est pourtant la plus exposée aux migrations humaines. Cela veut dire clairement qu’une partie de ce pays a peur de l’évolution en cours et dit ‘stop’ à une libre circulation des personnes avec nos principaux voisins.»

Une «crise majeure»

Pour le quotidien édité à Genève, une majorité de la population, en particulier la Suisse des campagnes, est désécurisée: «Elle ne comprend plus la logique des échanges et semble n’en apercevoir que les aspects négatifs qui naissent en période de forte croissance. En votant oui avec l’UDC, beaucoup ont pensé – un peu naïvement – qu’il s’agissait simplement de reprendre en main l’immigration, et non d’un vote politique qui menace l’ensemble de nos relations avec l’Europe.»

Plus acide, Le Matin note que «ce dimanche 9 février 2014 entrera dans l’histoire de notre pays comme le jour où la Suisse (alémanique) s’est recroquevillée sur ses petites certitudes, jalouse de ses privilèges et nostalgique d’un temps glorieux qui n’existe que dans les tableaux d’Anker.» Et de souligner que «le plus ridicule dans cette fâcheuse histoire, à l’exception du Tessin, c’est que ce sont les cantons (alémaniques) les mieux lotis, ceux qui souffrent le moins du chômage, qui ne connaissent pas ou peu la pénurie de logements, ni les transports publics bondés, qui se sont engouffrés dans ce vote nauséabond».

24 heures pointe pour sa part la «déconnexion des institutions avec une partie de la population», qui écoute «les sirènes populistes de l'UDC» et «saute dans l'inconnu en croyant choisir la sécurité». Le quotidien vaudois évoque une autre Suisse plus confiante en l'avenir et rationnelle, qui a désormais «du souci à se faire», le pays s'étant «inventé une crise majeure».

«Victoire de la démocratie directe»

La Liberté de Fribourg se montre un peu plus nuancée. «Au rond-point jugé capital pour l’avenir du pays, une infime majorité de citoyens a décidé de rebrousser chemin», écrit son rédacteur en chef. Croissance démographique trop rapide, malaise sur le marché du travail et du logement, sur les routes, dans les transports publics: difficile de contrebalancer ces problèmes concrètement vécus – et mal pris en compte par les autorités et les milieux patronaux – avec des graphiques illustrant la belle santé de l’économie, souligne La Liberté.

Le scrutin constitue aussi un signal d'une «Suisse qui souffre, peine à finir le mois et craint pour son avenir», rapporte le Courrier. La démocratie directe suisse a mis en lumière une problématique centrale de notre époque, renchérit Blick: «La consommation illimitée des ressources, le trafic incontrôlé et la croissance économique sans fin accablent les gens. Cela se manifeste dans ce petit pays qu’est la Suisse par une immigration massive.»

Dans les colonnes de la Basler Zeitung, Thomas Minder, le père de l’initiative ‘Contre les rémunérations abusives’, acceptée par le peuple suisse en mars dernier, salue pour sa part «une victoire de la démocratie directe». Thomas Minder estime que «le Conseil fédéral a perdu depuis bien longtemps sa crédibilité en ce qui concerne la libre circulation des personnes. Le peuple a aujourd’hui décidé de changer les choses».

La Suisse en mauvaise posture

Les conséquences de ce oui occuperont désormais la Suisse pendant des années, prévient le Tages-Anzeiger. Le résultat de ce scrutin va «représenter un grand défi pour la Suisse, beaucoup plus important que la votation de 2009 contre la construction de nouveaux minarets. Si l’interdiction des minarets représente un acte d’intolérance religieuse, avec des effets politiques relativement faibles, le non à la libre circulation des personnes constitue un rejet partiel de la mondialisation et de l’intégration européenne».

Désormais, la Suisse «devra poser de nouvelles bases pour ses rapports avec l’UE, tous les accords existants ou prévus devront être renégociés. Elle se retrouve ainsi dans une mauvaise posture: elle devra dénoncer l’accord sur la libre circulation des personnes, activant ainsi la clause guillotine», relève le quotidien zurichois. Juridiquement, la résiliation de l’accord sur la libre circulation implique en effet la résiliation de tout le paquet des premiers accords bilatéraux signés avec l’UE.

Le Tages-Anzeiger enfonce un peu plus le clou: «Il y a encore plus grave dans l’incertitude future des rapports avec l’UE: le signal xénophobe transmis en ce 9 février 2014. Mitage du territoire, dumping salarial, atteintes à l’environnement, pression migratoire: beaucoup de ces problèmes, qui ont conduit au oui à l’initiative de l’UDC, sont réels. Mais ils ne peuvent être résolus à l’intérieur des frontières ethniques et nationales, comme le mythe de ‘l’exception suisse’ voudrait nous le faire croire».

Incertitude pesante

Cette incertitude qui plane désormais sur les relations avec l’Union européenne, premier partenaire économique de la Suisse, est omniprésente dans la presse suisse. «Nul ne sait quel sort l’Union européenne réservera aux accords en vigueur. Activera-t-elle la clause guillotine? Pas certain. Reste qu’elle ne fera pas le moindre cadeau aux diplomates de Didier Burkhalter [ministre des Affaires étrangères]», avance la Tribune de Genève.

Pour L’Express, en approuvant l’initiative de l’UDC, «les Suisses ont ouvert la porte à un délicat processus de renégociation des accords bilatéraux avec l’Union européenne». Et le quotidien neuchâtelois de fustiger les têtes pensantes de l’UDC, ces «y’a qu’à» et «faut qu’on» qui pensent «qu’il suffira d’aller voir la Commission européenne et de lui demander d’adapter l’accord sur la libre circulation aux nouveaux principes votés».

«Une ère de glaciation va s’ouvrir entre Berne et Bruxelles», prédit enfin La Liberté.

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