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Silence et colère sur l’alpage

Lauchernalp, paisible alpage du Lötschental, s'est transformé en quelques décennies en un village de vacances. swissinfo.ch

L’acceptation par le peuple suisse en mars 2012 de l’initiative contre les résidences secondaires a porté un coup très dur au secteur de la construction dans les régions touristiques du pays. L’humeur est particulièrement maussade en Valais, comme a pu le constater swissinfo.ch lors de sa visite à Lauchernalp.

Ce contenu a été publié le 11 juillet 2013 - 11:00
Peter Siegenthaler, Lauchernalp, swissinfo.ch

En hiver, Lauchernalp, un alpage niché à près de 2000 mètres au-dessus du Lötschental, vallée latérale du Valais germanophone, est accessible uniquement à pied ou en téléphérique. En été, pour emprunter la route privée et étroite qui serpente jusqu’à l’alpage, il faut se procurer une autorisation auprès de la commune. Un sésame qui permet notamment aux propriétaires de chalets de rejoindre leur maison de vacances avec leur voiture personnelle.

En cette journée ensoleillée de la fin du mois de juin, un calme presque total règne sur l’alpage. La quiétude est tout juste interrompue par un camion quittant son chantier pour rejoindre la vallée. Deux électriciens, qui rejoignent d’un pas pressé leur camionnette, en font de même un peu plus tard. Ils n’ont pas le temps, ni l’envie certainement, de répondre aux questions du journaliste.

A Lauchernalp, l’ambiance est très différente de celle des années précédentes. A cette époque de l’année, on dénombrait généralement déjà cinq ou six chantiers. Aujourd’hui, une seule grue est visible sur l’alpage. Doit-on y voir l’impact de cet arrêt du Tribunal fédéral qui a fait grand bruit au mois de mai? Les juges de la plus haute juridiction du pays ont effet décidé que le nouvel article constitutionnel «pour en finir avec les constructions envahissantes de résidences secondaires», voté par le peuple suisse en mars 2012, devait s’appliquer immédiatement. La disposition affecte les régions touristiques qui comptent plus de 20% de résidences secondaires sur leur territoire. La commune de Wiler, qui englobe Lauchernalp, en fait partie.

Il y a 50 ans, l’alpage ne comptait pour seules constructions que quelques étables et refuges pour les bergers et leurs troupeaux. Les temps ont bien changé: environ 200 chalets, un complexe d’appartements de vacances, un hôtel, deux ou trois restaurants et les installations des remontées mécaniques sont aujourd’hui éparpillés sur tout l’alpage.

Les concessions du gouvernement

Dans son projet de loi d’application de l’initiative «contre les résidences secondaires», le gouvernement a fait un pas dans la direction des cantons alpins. Il propose plusieurs exceptions afin de permettre la construction de résidences secondaires dans les communes qui ont dépassé la barre des 20% (un taux qui se base sur le nombre de résidences principales).

Les appartements de vacances avec des «lits chauds» pourront continuer à être construits dans le cadre d’un «hébergement touristique structuré», semblable au concept de fonctionnement des hôtels. Ces logements pourront être utilisés uniquement pour un hébergement de courte durée et non pour des locations à long terme.

Le Conseil fédéral est également favorable à la construction de résidences secondaires selon le modèle de la propriété par étages. Ces logements devront cependant être proposés à la location à une clientèle internationale. Enfin, les résidents locaux seront autorisés à intégrer une résidence secondaire génératrice de revenus lors de la construction de leur résidence principale.

Alors que les cantons alpins se sont félicités des propositions du Conseil fédéral, les opposants ont exprimé leur déception. «La loi d’application ressemble à un barrage, mais il a tellement de trous qu’il ne peut plus rien retenir», a déclaré Vera Weber, fille de l’écologiste Franz Weber.

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«Comme avant le grand incendie»

La déception se lit sur son visage. Hans-Jakob Rieder, président de la commune et patron d’une entreprise de chauffage, plomberie et toiture, compare cet arrêt brutal de la construction avec le violent incendie de 1900 qui avait ravagé une grande partie du village de Wiler. Il avait alors fallu tout recommencer à zéro.

Hans-Jakob Rieder refuse toutefois de se prononcer quant aux conséquences concrètes de la votation sur l’économie de la vallée. Du moins au micro des journalistes de la SSR, la société suisse de radiodiffusion à laquelle appartient swissinfo.ch. En raison des «mensonges» d’un présentateur de la télévision publique alémanique, «la commune de Wiler n’est plus disponible pour d’autres articles», avait-il indiqué par e-mail avant notre visite. Sur place, sa position ne bougera pas d’un iota.

Beat Rieder, lui, se montre plus bavard. Le président du Conseil de la vallée – un organisme qui s’occupe de questions globales ayant trait à la commune – souligne surtout la grande incertitude qui règne parmi les artisans locaux. «Dans la construction, il n’y a plus aucune sécurité juridique», relève-t-il. Une situation qui met d’après lui en péril l’existence même de certaines régions alpines: «Au cours des deux prochaines années, nous verrons combien d’emplois passeront à la trappe dans la vallée et si l’économie locale survivra».

Les résidences secondaires et les remontées mécaniques de Lauchernalp sont le moteur économique de la région, affirme-t-il. La vallée vit du tourisme hivernal, qui se concentre durant quelques semaines presque exclusivement sur cet alpage. Près de 90% du paysage de la commune est protégé, tient également à souligner Beat Rieder: «Pour le bien de l’ensemble de la population suisse, mais qui elle ne doit pas en vivre».

La colère gronde dans la vallée, soutient Beat Rieder: «Les terrains à bâtir de Lauchernalp n’appartiennent ni à UBS ni au Credit Suisse, encore moins à un multimillionnaire zurichois, zougois ou genevois. Ils sont presque exclusivement en mains des familles locales, qui soignent consciencieusement leur terrain».

Infrastructures surdimensionnées

La construction de résidences secondaires, un modèle économique qui s’est imposé ces dernières décennies, n’a cependant pas que des partisans dans la vallée. Dans le Lötschental, où neuf habitants sur dix ont rejeté l’initiative, ce sont surtout les vacanciers qui osent exprimer haut et fort leurs critiques, affirme Karl Meyer, qui vit depuis toujours dans la vallée. Le président de la communauté d’intérêts de Lauchernalp est propriétaire d’une agence immobilière et d’un chalet sur l’alpage.

Les chalets qui ne sont pas loués ne génèrent que peu de rentrées financières pour la région, relève-t-il: «Si tout va bien, les propriétaires ont un abonnement de saison pour les remontées mécaniques et consomment de temps en temps des produits frais de la région. Quant aux conserves et produits congelés, ils les achètent chez Aldi et les emmènent avec eux. Certains ne viennent qu’une ou deux semaines par année, principalement à Noël, durant la haute saison».

Conséquence: les infrastructures sont fortement surdimensionnées. «Rien que l’approvisionnement en eau –à une époque où l’on a également besoin de beaucoup d’eau pour l’enneigement artificiel des pistes – représente un énorme investissement pour la commune. A cela s’ajoute la construction et l’entretien des stations d’épuration, du réseau électrique, des routes, des chemins et des parcs de stationnement», souligne Karl Meyer.

Le tourisme n’en pâtit pas vraiment

Le modèle économique des résidences secondaires génère peu de retombées économiques, affirme Christophe Clivaz, professeur à l’Institut universitaire Kurt Bösch de Sion. Ce modèle crée en revanche des coûts toujours plus importants pour la communauté en matière d’infrastructures: construction et entretien du réseau électrique et hydraulique, élimination des déchets, réseau routier, etc.

«Dans certaines régions du Valais, le chiffre d’affaires du secteur de la construction a déjà dépassé celui du tourisme», relève Christophe Clivaz. Des études ont démontré que les résidences secondaires avaient peu d’impact sur le tourisme. Dans la célèbre station de Crans-Montana, les plus de 40'000 lits à disposition des touristes ne génèrent ainsi que 20 millions de francs de chiffre d’affaires aux remontées mécaniques. Près de 2000 appartements restent vides tout au long de l’année.

L’initiative contre les résidences secondaires représente davantage un choc pour les entreprises actives dans l’immobilier et la construction que pour l’industrie du tourisme. Christophe Clivaz décèle un grand potentiel pour la branche de la construction dans les domaines de la rénovation, des travaux de confort et de l’efficience énergétique.

A ces fins, il propose de mettre en place des incitations financières, à condition que les appartements soient loués durant une période minimale. «Si on créait 10% de lits chauds dans les 70'000 résidences secondaires du Valais, cela équivaudrait déjà presque à la totalité de l’offre hôtelière à disposition», souligne-t-il.

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Maisons à l'abandon

Le silence qui règne sur l’alpage n’est pas seulement dû à la pénurie de travail sur les chantiers, mais également à l’absence de vacanciers. De nombreux propriétaires ne souhaitent en effet pas louer leur chalet. Ces «lits froids», comme on les appelle, ont déclenché la colère de la population suisse et ont joué un rôle décisif dans l’acceptation de l’initiative populaire lancée par l’écologiste Franz Weber.

Parmi les quelques âmes présentes à Lauchernalp, nous rencontrons Monsieur et Madame Schneider, un couple de retraités qui vit sur les bords du lac de Zurich. Leur chalet est situé sur une crête au-dessus du lit du ruisseau, aux abords de la colonie. Cela fait 45 ans qu’ils passent leurs vacances à Lauchernalp. En été, parfois jusqu’à trois mois, disent-ils. Les Schneider ont été parmi les premiers «Suisses du dehors», comme les Valaisans surnomment les habitants des 25 autres cantons du pays, à venir passer leurs vacances ici.

Le couple de retraités apprécie les infrastructures du village de vacances, qui facilitent grandement la vie des personnes âgées. Les Schneider saluent également la politique d’aménagement du territoire et de protection du paysage mise en place par la commune.

Plus loin, la propriétaire du chalet Birchli affirme quant à elle être domiciliée en Suisse Orientale. Elle est venue tout exprès pour tondre le gazon autour de sa spacieuse maison de vacances. Madame affirme monter en moyenne une fois par mois à Lauchernalp, où elle passe en général quelques jours. Pas question pour elle de louer son chalet de vacances.

Quel fut son choix dans l’isoloir ce 11 mars 2012 qui restera gravé dans la mémoire de nombreux Suisses? «J’ai voté non», affirme-t-elle après une courte hésitation. «On ne peut pas soi-même acheter une maison de vacances et voter contre la construction de nouvelles résidences secondaires».

«Ca suffit!»

Un avis que ne partagent de loin pas tous les propriétaires de chalet de Lauchernalp. Monsieur et Madame Hafner, de Münsingen, un village du canton de Berne, se reposent sur leur balcon après des travaux de jardinage. Ils profitent d’une vue imprenable sur le Bietschhorn, un sommet de 4000 mètres qui trône au-dessus du glacier d’Aletsch, un site naturel inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Eux ont voté «oui» à l’initiative de l’écologiste Franz Weber. «Parce que ça suffit comme ça!», justifient-ils.

Les Hafner partagent leur chalet de vacances avec leurs enfants et petits-enfants. Il est ainsi occupé entre quatre et six mois par année. Lorsque la famille a hérité de la maison de vacances il y a près de 30 ans, «il n’y avait ni électricité ni routes asphaltées et moins d’une douzaine de voisins», affirment les Hafner avec une certaine nostalgie. Durant les années qui ont suivi, les résidences secondaires ont ensuite poussé comme des champignons. «Aujourd’hui, le village est pratiquement mort en-dehors de la saison touristique», regrettent-ils.

Lits chauds et froids au Lötschental

Dans les 11 hôtels, 175 logements de vacances, 15 maisons de montagne ou hébergements de groupe et l’unique resort de la vallée du Lötschental, on dénombre 2220 «lits chauds». 784 d’entre eux sont situés à Lauchernalp. Sur les 200 chalets de l’alpage, 75 sont enregistrés en tant que logements de vacances. La commune ne peut ou ne veut pas indiquer combien elle compte de «lits froids» sur son territoire.

Cinquante plaintes concernant des permis de construire délivrées dans la commune de Wiler ont été enregistrées auprès des autorités cantonales valaisannes à la suite de l’acceptation de l’initiative contre les résidences secondaires. Elles ont été déposées par Helvetia Nostra, la fondation de l’écologiste Franz Weber, à l’origine de l’initiative.

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