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Meret Oppenheim au Musée des Beaux-Arts de Winterthour en janvier 1975. Keystone

Elle est le nom le plus établi de l’art moderne suisse. Une grande rétrospective de son œuvre est actuellement présentée à Berne, avant de voyager à New York et Houston. Une reconnaissance obtenue de haute lutte par Meret Oppenheim face à ses pairs masculins.

Ce contenu a été publié le 04 décembre 2021 - 10:00

La dernière fois que l'œuvre de Meret Oppenheim a été exposée dans toute sa grandeur, c'était en 1984 à Berne, peu avant sa mort. Près de 40 ans plus tard, une exposition au Kunstmuseum de Berne ne se contente pas de rendre un hommage attendu à sa mémoire. Elle nous rappelle surtout que les questions d'égalité des sexes dans les institutions artistiques, et les luttes pour que les œuvres des femmes soient reconnues au même titre que celles de leurs homologues masculins, sont toujours d'actualité.

Le prix suisse en art plastique le plus prestigieux porte son nom. Avec la nouvelle vague d’émancipation féminine, l’exposition met en lumière la position de Meret Oppenheim dans l'environnement particulièrement machiste du surréalisme des années 1930 et de la scène artistique suisse de son époque.

A gauche, Meret Oppenheim à Berne en 1954. A droite, dans sa maison à Carona (Tessin) en 1975. Keystone / Kurt Blum

«Meret Oppenheim. Mon expositionLien externe» est la première grande rétrospective transatlantique de cette artiste suisse visionnaire, souligne le Kunstmuseum. L’exposition est le fruit d’une collaboration avec la Menil Collection de Houston et le Museum of Modern Art de New York. Elle se déploiera de mars à septembre 2022 à Houston, puis à New York jusqu’en mars 2023.

L'exposition au MoMA boucle en quelque sorte un cercle: c'est son acquisition de la tasse «Le Déjeuner en fourrure» en 1936 qui apporte à la jeune artiste de 23 ans une reconnaissance internationale immédiate.

Le Déjeuner en fourrure (1936) exposé à Berne en 2006. Keystone / Monika Flueckiger

Une déclaration féministe à la fin d'une liaison

À l'époque, elle vit encore à Paris, où elle s'est installée à l'âge de 18 ans. Elle entre rapidement dans le cercle surréaliste et devient l'intime des grands noms du mouvement - notamment Alberto Giacometti, André Breton, Man Ray et Max Ernst. Le fait qu'Oppenheim quitte Max Ernst, mettant fin à leur liaison, est peut-être la première déclaration féministe au sein d’un viril cercle surréaliste. Comme l'a déclaré aux médias le collectionneur Christoph Bürgi - ami de longue date d'Oppenheim - lors du vernissage de l'exposition, Max Ernst ne considérait une relation terminée que lorsque lui-même le décidait. Une injonction rejetée par Meret, perceptible dans une œuvre définissant de manière cryptique leur histoire commune: «Husch, husch, la plus belle voyelle se vide., M.E. par M.O., 1934».

Husch, husch, la plus belle voyelle se vide., M(ax) E(rnst) par M(eret) O(ppenheim), 1934 (c) Kunstmuseum Bern, Schweiz, Alle Rechte Vorbehalten / (c) Museum Of Fine Arts Bern, Switzerland, All Rights Reserved

À l'approche de la Seconde Guerre mondiale, Oppenheim s'installe en Suisse, se marie avec Wolfgang La Roche et tombe dans une longue dépression. Pendant cette période de réflexion sur sa vie et sa carrière, elle rompt progressivement avec les surréalistes pour s'intéresser à la jeune génération, qui arrive à maturité dans les années 1960.

Ce cheminement se matérialise notamment avec la sculpture «Idol», qui illustre une pratique plus individuelle, flirtant avec le Pop art.

La Berne de Szeemann

Il est peut-être difficile de le croire aujourd'hui mais, à cette époque, la capitale helvétique Berne se profile comme le centre artistique le plus pointu de Suisse, lié aux pôles de la contre-culture d'Europe et des États-Unis. Un éclat que l’on doit à Harald Szeemann, commissaire d'expositions hors du commun, en charge de la Kunsthalle de Berne de 1961 à 1969. Avec les actions, happenings et autres expositions qu’il organise, Harald Szeemann marque de son empreinte le pop art et l'art conceptuel, attirant les esprits les plus fous et les plus radicaux de cette génération. De quoi scandaliser la bonne société bernoise au point de perdre son poste.

Cette atmosphère de liberté convainc Meret Oppenheim de quitter Bâle pour s'installer à Berne en 1967, après la mort de son mari. Les artistes en couple Markus et Monika Raetz deviennent alors les nouveaux amis les plus proches d'Oppenheim. Markus est décédé l'année dernière, mais Monika était présente lors du vernissage de l'exposition. Je lui ai demandé si Meret avait pris du LSD, la drogue hallucinogène de la contre-culture de l’époque. «Je ne sais pas si elle a pris du LSD, mais il y avait beaucoup d'autres substances autour d'elle, a-t-elle répondu. Et, vous savez, tout le monde en prenait.»

L’artiste développe une longue amitié avec Markus Raetz. Cette affinité repose d'abord sur leurs discussions et leurs pratiques de différents matériaux, mais elle va bien au-delà. À Berne, l'art conceptuel culmine avec «When attitudes become form», une exposition mythique que Szeemann présente en 1969. Dans cette façon radicale de penser, d'apprécier et de valoriser l'art, les idées et le processus sont plus importants, ou plus significatifs, que l'œuvre d'art elle-même.

Parler de la condition féminine

À cette époque, des questions plus pressantes se posent au-delà du monde de l'art. Elles entraînent, sinon un changement, du moins une autre forme de prise de conscience dans les mœurs de la société. La question de l'égalité des sexes est encore un sujet très compliqué à aborder dans les années 1970. C'est comme s'il n'existait pas encore de langage, ou de termes courants permettant de parler de manière plus fluide du genre, du sexe et de l'égalité.

Cela apparaît clairement dans une vidéo réalisée avec Oppenheim en 1970, dans laquelle l'artiste s'efforce de commenter les difficultés rencontrées par les femmes artistes. Dans les premières prises, elle lit d'une manière froide et dépassionnée un essai qu'elle a récemment écrit sur la condition féminine. Dans les séquences suivantes, elle converse avec un journaliste et la question de l'inégalité des sexes est soulevée. En trois prises successives, Oppenheim interrompt brusquement le fil de sa pensée, en disant combien il est terrible d'aborder la question en quelques phrases. «Ça me rend folle», dit-elle lors de la troisième tentative.

Dans «Mon Exposition», le choix des documents exposés met en évidence ses positions sur la condition féminine et l'inégalité dans les arts. Dans une lettre à Szeemann, refusant une invitation à participer à une exposition exclusivement féminine, elle explique qu'elle déteste être rangée dans le «rayon des femmes artistes». Elle est une artiste, point final.

Meret Oppenheim photographié par Man Ray, Paris 1933, Série Erotique Voilée.

La reconnaissance d'un plus grand nombre d'artistes femmes de la génération d'Oppenheim au panthéon de l’art moderne est un résultat très réel, bien que très récent, de décennies de lutte.

Le même MoMA qui accueillera bientôt la rétrospective d'Oppenheim présente actuellement une des œuvres de la dadaïste Sophie Taeuber-Arp, qui était à Bâle jusqu'en juin dernier. L'année dernière, c'était au tour de l'expressionniste abstraite Lee Krasner - qui n’a longtemps été mentionnée que comme épouse de Jackson Pollock -, dont la première rétrospective internationale a également fait escale à Berne. Et le thème de la Biennale de Venise de l'année prochaine, The Milk of Dreams (Le lait des rêves), est le titre d’un livre pour enfant de Leonora Carrington, peintre et romancière surréaliste contemporaine d'Oppenheim. Les femmes semblent enfin occuper le devant de la scène. Si seulement elles étaient encore en vie pour le voir...

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