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Quand le bilinguisme est un atout

Classe du programme Bilingue Plus de l’Université de Fribourg; cette dernière est la seule université bilingue français/allemand en Europe à offrir un éventail complet de formations dans chacune des deux langues. swissinfo.ch

L’Université de Fribourg est l’une des rares universités bilingues français/allemand au monde et la seule en Suisse. Mais étudier dans deux langues n’est pas toujours simple, même si les débouchés professionnels sont nombreux.

Ce contenu a été publié le 10 octobre 2022 - 15:15

«Venant de Suisse et qui plus est du canton de Fribourg, maîtriser le français et l’allemand était pour moi une évidence», raconte Katia Dubey, étudiante qui vient de terminer son Master en histoire à l’Université de Fribourg avec mention bilingue. C’est pour pouvoir étudier dans les deux langues qu’elle a choisi cette université – la seule qui offre cette option en Suisse – qui se situe dans un canton à cheval entre la Suisse alémanique et francophone.

Le bilinguisme fait partie intrinsèque de Fribourg. La ville médiévale a été fondée comme une ville bilingue en 1157. Depuis, elle demeure un lieu de rencontre des cultures francophone et germanophone; une identité multiculturelle qui évolue en permanence tant dans la ville qu’à l’Université.

L’Université, quant à elle, a vu le jour en 1889 sous influence allemande; une bonne partie des professeurs était alors recrutée en Allemagne. En 2006, environ 50% des étudiants étudiaient en allemand et 30% en français. En 2021, ce pourcentage s’est inversé. L’Université accueille désormais 32% d’étudiants germanophones et 46% d’étudiants francophones. Deux pour cent d’entre eux parlent les deux langues couramment.

Sur les quelque 10’000 étudiants de l’Université, environ 80% sont suisses, 12% européens. Le reste vient d’Asie, d’Amérique et d’Afrique. La faculté des sciences et de médecine est «la plus internationale» avec 20% d’étudiants internationaux.

Pas tous s’inscrivent à l’option bilingue, qui reste le choix d’une minorité. Pour l’obtention de la mention, il faut avoir acquis au moins 40% des crédits dans chacune des deux langues; un défi pour certains, surtout pour les étudiants étrangers qui souvent ne maîtrisent ni l’allemand ni le français.

A l’Université de Fribourg, le bilinguisme se rencontre partout. © Keystone / Gaetan Bally

Un cursus exigeant

Concrètement, presque toutes les branches d’étude offrent des cursus en allemand, en français ou dans les deux langues, mais cela ne signifie pas que tous les cours sont à la fois en français et en allemand; ils doivent rester accessibles pour les étudiants qui n’ont pas choisi l’option bilingue. Mais dans la pratique, les deux langues se mélangent. 

Il arrive par exemple que les professeurs posent parfois des questions en allemand dans un cours enseigné en français; il est aussi possible que les étudiants suivent un cours dans une langue et fassent les évaluations dans une autre; d’ailleurs, la présentation et la lecture d’un cours peuvent être en différentes langues.

Katia fait partie des étudiants francophones, elle a pourtant pris l’allemand comme langue principale pour son Bachelor et le français pour son Master. «Il faut être très organisée pour combiner ses cours en deux langues, précise-t-elle. Il faut parfois sacrifier certains cours qu’on aurait trouvés intéressants, car ils ne sont pas dans la bonne langue...».

Et l’anglais?

Si l’anglais n’est pas une langue officielle à l’Université de Fribourg, il est néanmoins reconnu comme langue de travail, c’est-à-dire qu’il reste présent dans l’administration, et dans beaucoup de cours.

Les cours en sciences naturelles au niveau Master ont déjà lieu majoritairement en anglais et l’anglais est également important dans d’autres disciplines, notamment en économie.

Certains chercheurs voient cela comme une menace pour le rôle du français et de l’allemand en tant que langues scientifiques, tandis que d’autres ont une vision plus pragmatique. Pour certains jeunes chercheurs, l’anglais est par exemple primordial pour construire leur carrière et publier dans des revues à fort impact.

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«Au début, les premières semaines sont certainement un peu intenses au niveau cognitif… et je ne me sentais pas très à l’aise à parler devant une classe de natifs, mais c’est une question d’habitude. Chaque fois que je rendais un travail, je cherchais quelqu’un pour le faire relire et corriger», se souvient Luca Panarese, étudiant d’origine italienne et qui fait son Master en histoire contemporaine option bilingue.

Revenu plus élevé et ouverture des portes

Ces efforts sont souvent récompensés. La mention bilingue est valorisée chez les entreprises. Carmen Delgado Luchner, directrice du centre de langue à l’Université, conseille aux étudiants en recherche d’emploi de mettre en avant le fait d’avoir suivi des cours dans les deux langues, même s’ils ne disposent pas de la mention bilingue. «Sur le plan national, les gens bilingues reçoivent en moyenne un salaire plus élevé», explique-t-elle.

Options pour faire des études bilingues

Pour s’inscrire en Bachelor à l'Université de Fribourg, il faut avoir au moins le niveau B2, soit un bon niveau écrit et parlé, en allemand ou en français.

Les voies suivantes permettent de faire des études bilingues à l’Université de Fribourg:

  1.  Les cours choisis sont donnés en partie en français et en partie en allemand. Dans ce cas, les étudiants suivent obligatoirement des cours dans les deux langues puisqu’il n’est pas possible de faire la totalité de la formation en une seule langue. Mais l’étudiant peut choisir la langue dans laquelle il souhaite passer les examens.
  2. Les cours sont disponibles dans les deux langues. Dans ce cas, les étudiants sont libres de choisir la langue dans laquelle ils souhaitent suivre le cours.
  3. L’étudiant peut choisir une branche principale dans une langue et une branche secondaire dans une autre. Par exemple, étudier les sciences de l’éducation en français comme branche principale et la sociologie en allemand comme branche secondaire pour le diplôme de Bachelor.

Source: Université de Fribourg

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C’est ce que démontre le rapport «La valeur des langues dans l’activité professionnelle», publié en 2015 par François Grin, professeur d’économie des langues de l’Université de Genève. Selon ce rapport, les hommes en Suisse alémanique et au Tessin, qui maîtrisent le français en plus de leur langue régionale, ont un salaire respectivement 14,1% et 17,2% plus élevé que ceux qui ne parlent pas le français; de même, en Suisse romande et au Tessin, les hommes qui ont un bon niveau d’allemand reçoivent un salaire 13,8% et 16,9% plus élevé que leurs collègues qui ne le parlent pas.

Katia, étudiante en histoire, a choisi l’option bilingue notamment pour les débouchés professionnels. Elle souhaite devenir enseignante au Lycée.

«Mes études bilingues m’avantagent si je reste dans la ville de Fribourg, où les Gymnases (appellation du Lycée dans la partie germanophone de la Suisse) sont bilingues, explique-t-elle. Et cela m’ouvre aussi des portes ailleurs en Suisse: j’aurai un diplôme qui me permettra de travailler sans autre des deux côtés du Röstigraben», poursuit-elle en faisant référence à la fracture culturelle entre Suisse romande et alémanique. «C’est un avantage professionnel comme personnel, je ne suis pas liée à une région linguistique».

Luca, quant à lui, cherche un emploi soit dans une ONG, soit dans une administration européenne ou fédérale. Dans les deux cas, la compétence plurilingue est avantageuse. En Suisse, la connaissance d’au moins deux langues nationales est une condition d’accès aux postes administratifs au niveau fédéral.

Bilingue, interculturel et interdisciplinaire

L’avantage ne se situe pas seulement au niveau linguistique: les étudiants sensibilisés aux deux langues s’intègrent plus facilement en Suisse et dans les pays frontaliers.

 «C’est intéressant de comprendre comment les langues font bouger les points de vue, raconte Luca. Si dans un cours d’histoire en français, il y a toujours la tendance de faire référence à l’histoire de France, dans un cours d’histoire en allemand, on a tendance à se rapporter à l’histoire des pays germanophones. De fait, j’ai beaucoup appris sur les deux zones linguistiques.»

En droit notamment, la faculté et le centre de langues organisent dans le cadre du programme «Bilingue Plus – droit» des cours linguistiques et des ateliers bilingues durant lesquels les étudiants se familiarisent avec les cultures professionnelle et académique dans la langue cible. Par exemple, l’évènement annuel «Le Droit dans le cinéma/ Recht im Film» permet aux étudiants germanophones et francophones de travailler sur des scènes de films qui sont en rapport avec leur cursus de droit.

«En Suisse il y a des cultures des métiers qui sont différentes selon les régions linguistiques. C’est la raison pour laquelle l’aspect culturel est aussi au centre de notre enseignement», explique Alessandra Keller-Gerber, responsable du programme.

Cette interculturalité est complétée par l’interdisciplinarité et, depuis septembre, les étudiants des autres matières sont aussi invités à participer à ces ateliers. «Quand on travaille sur un thème, on pourrait bien imaginer que les étudiants des autres domaines puissent aussi en profiter en faisant le même travail avec les perspectives en sociologie, en sciences politiques et en lettre, par exemple», conclut Keller-Gerber.

Autres universités bilingues

«Les origines des universités bilingues sont le plus souvent politiques, leur mission étant étroitement liée à leur situation particulière et aux besoins de leur région», selon un rapport sur l’Enseignement supérieur en Europe publié par l’UNESCO en 2000.

A l’échelle internationale, l’Université d’Ottawa au Canada est reconnue comme la plus grande université bilingue (français-anglais) au monde. Le pays possède plusieurs universités – notamment au Québec – qui enseignent en français et en anglais: par exemple l’Université de Québec, l’Ecole polytechnique de Montréal et l’Université du Concordia.

Hormis l’Université de Fribourg, l’Université de Luxembourg enseigne également en français, en anglais et en allemand. Fondé en 2003, son programme d’étude se compose de 11 Bachelors et de 23 Masters répartis entre 3 facultés.

Les universités bilingues européennes se trouvent principalement dans les pays bilingues ou multilingues comme la Suisse, le Luxembourg, la Belgique, la Finlande et la Norvège. Aux Pays-Bas, l’Université de Maastricht enseigne en néerlandais et anglais.

Les études dans les anciennes républiques soviétiques diffèrent selon les pays. Au Kirghizstan, l’enseignement supérieur se fait principalement en russe, en kirghiz, en anglais et en turc. Les universités au Turkménistan sont entièrement turkménisées; le russe y perd sa place dans le domaine universitaire depuis le début du 21e siècle.

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Édité par Virginie Mangin

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