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L'Union démocratique du centre célébrant la fin des négociations sur l'accord-cadre avec l'UE en juin 2021. Keystone / Urs Flueeler

C’est uniquement parce que l’Union européenne (UE) considérait que la Suisse adhérerait tôt ou tard au club qu’elle a pu s’engager dans une voie bilatérale. Situé au cœur de l’Europe, le pays ne rêve pourtant pas de l’UE et s’en éloigne de plus en plus. Quelles en sont les raisons?

Ce contenu a été publié le 09 février 2022 - 11:42

Du point de vue de l’UE, la Suisse est une nation difficile. En 1992, celle-ci a dit non à l’Espace économique européen (EEE) et, en 2021, elle a rompu unilatéralement les négociations sur un accord-cadre institutionnel. La Suisse dit toujours «oui, volontiers!» à la coopération économique, mais «non, merci!» à une plus grande intégration politique ou à une adhésion. C’est ce qui lui a valu à Bruxelles la réputation de picoreuse.

De nombreux Suisses et Suissesses se complaisent dans le rôle d’un peuple épris de liberté et d’autodétermination, qui fait un doigt d’honneur aux dirigeantes et dirigeants étrangers (ainsi qu’aux présidentes et présidents de la Commission) à la manière de Guillaume Tell. «La Suisse est trop riche et trop stable pour vouloir adhérer à l’UE», affirme Fabio Wasserfallen, professeur de politique européenne à l’Université de Berne. Selon lui, ce motif se révèle plus important qu’un soi-disant amour de la liberté.

Mentalité ou richesse: pourquoi la Suisse roule-t-elle avec le frein à main? En voici les principales raisons.

Le compte n’y est pas

La Suisse n’est pas si singulière que cela, selon Fabio Wasserfallen. Simplement, de nombreux facteurs qui rendent l’adhésion à l’UE attrayante pour d’autres pays ne le sont pas pour la Suisse. «D’une part, elle n’est pas exposée à la Russie; l’aspect de la sécurité n’existe donc pas. D’autre part, à la différence de l’Espagne ou de la Grèce, qui ont souffert de dictatures au 20e siècle, aucun désir de stabilité politique ne plaide en faveur d’une adhésion.» Peu de pays sont aussi politiquement stables que la Suisse.

Sur le plan économique également, une adhésion n’est plus aussi séduisante qu’elle l’a déjà été. Depuis l’élargissement à l’Est, une adhésion est moins attractive pour un pays prospère comme la Suisse, indique Fabio Wasserfallen. Cela vaut en fait aussi pour des pays tels que le Danemark ou la Suède. C’est pourquoi «l’un ou l’autre État membre de l’UE n’y adhérerait peut-être plus aujourd’hui».

La voie bilatérale a fait ses preuves

De plus, jusqu’ici, la Suisse s’en est bien sortie avec la voie bilatérale. Stefanie Walter, professeure de relations internationales et d’économie politique à l’Université de Zurich, explique: «Les accords bilatéraux ont permis à la Suisse d’entretenir jusqu’à présent une relation étroite avec l’UE et adaptée à ses besoins.» Il n’est donc pas surprenant que la majorité de la population, ainsi que la plupart des milieux politiques et économiques entendent maintenir le statu quo.

La Suisse est trop riche

L’un des plus grands problèmes du point de vue suisse réside dans l’écart de richesse. Non seulement la Suisse ferait partie des contributeurs nets au budget de l’UE, soit les pays qui versent plus à l’UE qu’ils ne reçoivent en retour, mais, en sus, elle n’affiche pas les mêmes revenus que les autres pays membres de l’UE. Les salaires sont nettement plus élevés en Suisse qu’au sein de l’UE. La Suisse craint donc le dumping salarial et un nombre croissant de personnes à l’aide sociale.

«À mon avis, la libre circulation des personnes représente une raison importante, non seulement en Grande-Bretagne, mais également en Suisse, pour laquelle de nombreux Suisses et Suissesses ne souhaitent pas adhérer à l’UE», souligne Stefanie Walter. Tout comme en Grande-Bretagne, la Suisse compte de nombreux expatriés européens.

Fabio Wasserfallen partage ce point de vue: «La libre circulation des personnes pose déjà un problème manifeste en ce qui concerne les salaires.» Pour des raisons géographiques et linguistiques, la Suisse est particulièrement exposée. Un Français ou une Française, par exemple, sera davantage tenté de travailler en Suisse romande que dans un pays scandinave pour lequel il serait nécessaire d’apprendre une nouvelle langue.

Démocratie directe

Le corps électoral suisse peut se prononcer plusieurs fois par an sur des objets concrets. La démocratie directe est en quelque sorte un sanctuaire national. De nombreux Suisses et Suissesses craignent qu’une adhésion à l’UE ne réduise leurs droits de participation politique, car un organe de l’UE mettrait à mal les décisions du peuple.

Selon l’analyste politique Claude Longchamp, la démocratie directe constitue l’obstacle le plus évident à une adhésion à l’UE. Tout simplement parce qu’une majorité du corps électoral suisse et des cantons devraient approuver une adhésion à l’UE. L’acceptation des cantons est difficile à obtenir.

Fabio Wasserfallen considère également, du moins historiquement, que la démocratie directe est la raison pour laquelle la Suisse n’est pas membre de l’UE: «L’adhésion à l’EEE a été rejetée de justesse lors d’une votation populaire en 1992. Si elle avait été acceptée, la situation aurait pu être différente.» Autrement dit, la démocratie directe a posé les jalons voici trente ans d’un éloignement de l’UE.

Peur de la perte de souveraineté

Il est souvent question de souveraineté parmi les arguments contre une adhésion à l’UE. Les «juges étrangers» sont devenus un slogan politique. Pour certaines branches, une partie de la haute finance par exemple, la réglementation légère de la Suisse par rapport à la bureaucratie de l’UE constitue un avantage. On ne veut pas perdre la souveraineté sur sa propre législation.

D’après Claude Longchamp, il s’agit d’une question de mentalité: «En fait, la Suisse veut être la plus indépendante possible.» Une position soutenue par une nette majorité de la population.

Une agriculture protectionniste

Ce n’est ni la pêche, comme en Islande, ni l’industrie pétrolière, comme dans le cas de la Norvège, qui empêchent la Suisse d’adhérer à l’UE, mais une agriculture fortement subventionnée et protégée par des droits de douane et des contingents d’importation. «Rendre le régime de subventions suisse compatible avec le système européen serait un problème», relève Fabio Wasserfallen.

Neutralité

Parce que la Suisse n’est pas membre de l’UE, elle est perçue comme plus neutre que des pays comme l’Autriche, l’Irlande ou la Suède. Une adhésion à l’UE diluerait le contenu de sa neutralité. Laquelle lui permet de proposer ses «bons offices» et de positionner Genève comme ville hôte. Face à la concurrence de Vienne, d’Oslo et d’Helsinki, Genève est mieux placée si la Suisse n’est pas membre de l’UE.

Selon Fabio Wasserfallen, les bons offices sont plus importants pour des pays comme la Suisse et l’Autriche que le poids international renforcé par l’appartenance à l’UE. «La France veut être membre de l’UE, parce que cela lui permet d’avoir plus d’influence au niveau mondial, précise le professeur. Contrairement à la France, la Suisse n’a jamais eu l’ambition d’être un acteur sur la scène internationale.»

Et maintenant?

Il y a donc toute une série de raisons pour lesquelles la Suisse n’entend pas adhérer à l’UE et a refusé un accord-cadre. Mais que veut-elle en lieu et place? Une question qui donne de plus en plus de fil à retordre à l’UE. C’est pourtant très simple: la Suisse souhaite que tout reste en l’état. Ainsi, elle joue la montre.

Le problème, selon Stefanie Walter, c’est que l’UE est également consciente que le statu quo apporte à la Suisse des avantages que de nombreux pays membres de l’UE ne possèdent même pas. «Ce qui est problématique pour l’UE, car cela suscite des convoitises», note-t-elle.

L’UE a renoncé à une intégration partielle, estime Claude Longchamp. «Nous, Suisses et Suissesses, avons l’espoir que l’UE disparaisse avant que la Suisse ne disparaisse», dit-il. Et de lancer: «Lors de la prochaine législature suisse, ça va exploser! Le sujet ne pourra plus être ignoré.» Ce coup d’éclat ne conduira toutefois pas à une adhésion à l’UE, mais à un deuxième débat sur l’EEE. Trente ans après, retour à la case départ.


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