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Pourquoi la Suisse devrait redéfinir maintenant sa neutralité

«Un grand pouvoir implique une grande responsabilité». La maxime ne vaut pas que pour Spiderman, mais également pour la Suisse. Elle devrait redéfinir sa neutralité, demande l’éthicien de l’économie Thomas Beschorner.

Ce contenu a été publié le 11 mars 2022 - 08:00

La neutralité est un principe fortement ancré dans l’histoire et la culture suisses. En cas de conflit, on ne veut prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre camp. De cette manière, le pays s’en est bien sorti pendant des siècles, y compris sur le plan économique.

Mais aujourd’hui, la Suisse pourrait bien être au seuil d’un changement d’époque. Cela se manifeste par le fait que les politiques suisses ont pu consentir, après de trop longues hésitations, à prendre à leur tour des sanctions économiques contre la Russie. En alignant leurs mesures sur celles de l’UE, ils ont aussi décidé de geler les avoirs russes en Suisse. Bien! Quant à savoir quelles mesures et sanctions seront prises à l'encontre de la Russie sur le marché des matières premières, c’est encore le silence.

Un poids lourd de la politique financière

Bien que le petit pays alpin ne soit qu’une tête d’épingle sur la carte du monde, la Suisse est un poids lourd de la politique financière. Cela se voit aussi dans ses relations économiques avec la Russie: 80% environ du négoce des matières premières russes, en particulier le pétrole et le gaz passe par la place commerciale suisse.

La Suisse n'est pas seulement un des principaux marchés de matières premières au monde, mais aussi une place financière de premier plan, avec ses grandes banques UBS et Credit Suisse, auprès desquelles un grand nombre de milliardaires russes ont déposé une partie de leur fortune. Près d'un tiers des avoirs des particuliers et des entreprises russes à l'étranger se trouve en Suisse.

Pouvoir et responsabilité

«Un grand pouvoir implique une grande responsabilité» n’est pas seulement une réplique célèbre du premier Spiderman de Sam Raimi, mais aussi une maxime de la vie et de la philosophie morale. Pour autant, il ne faut pas exagérer l’importance des marchés suisses de la finance et des matières premières pour la politique mondiale. Mais la Suisse pourrait peut-être à l'avenir envisager certaines choses de manière plus réaliste et s'ajuster politiquement.

Ainsi, elle pourrait admettre qu’elle n’est pas seulement le lieu où les négociateurs des camps opposés se rencontrent à Genève pour discuter, mais aussi qu’elle a de l’influence en tant qu’importante place financière et de négoce. Que cela plaise ou non aux Suisses, c’est une redéfinition de leur principe de neutralité qui est ici en jeu.

Et cela n’a rien à voir avec un esprit du temps qui resterait superficiel. Au contraire, il est important pour la Suisse d’ouvrir un débat public sur ces questions, d'une part pour trouver une boussole éthique et politique au-delà d'un mélange de «principalisme de neutralité» rigide et d'intérêts économiques propres.

Des paroles aux actes

D'autre part, une nouvelle orientation pourrait contribuer à trouver des réponses raisonnables aux questions qui se posent de toute façon à la politique suisse. Il s'agit là d'une «responsabilité» au sens littéral du terme - vis-à-vis de la société mondiale comme des questionnements des citoyennes et citoyens du pays. Les sociétés modernes se structurent souvent dans des contextes de justification. Et bien sûr, en fin de compte, il ne s'agit pas seulement de discussions, mais d'actions concrètes, à l'aune desquelles toute rhétorique doit être jugée.

Si la Suisse n’empoigne pas sérieusement ces questions, elle devra à l'avenir aussi accepter celle de savoir où se situent les limites entre le devoir de neutralité et la complicité silencieuse.

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