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Réunion test à Genève sur le nucléaire iranien

Keystone

Les six grandes puissances chargées des discussions sur le nucléaire iranien et Téhéran se retrouvent jeudi à Genève. Ces entretiens font figure de test majeur après la découverte d'un second site d'enrichissement d'uranium en Iran. Interview d'un ancien de l'AIEA, le Suisse Bruno Pellaud.

Ce contenu a été publié le 01 octobre 2009 - 06:01

Directeur général adjoint de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) de 1993 à 1999, le Suisse Bruno Pellaud continue de suivre de près le dossier de la prolifération nucléaire. Depuis peu, ce physicien de formation tient un blog sur l'influent Huffington Post, un site américain d'obédience libérale (gauche américaine).

swissinfo.ch: Contesté depuis les élections de cet été, le pouvoir iranien est en position de faiblesse. Est-ce une chance ou un handicap pour les pourparlers de Genève?

Bruno Pellaud: En fait, il est très difficile de dire s'il est en position de force ou de faiblesse. Car sur le dossier nucléaire, il y a un large consensus qui rassemble toutes les factions iraniennes. En tous les cas, les Iraniens maintiendront une position dure, en ce sens qu'ils refuseront d'entrer en matière sur un arrêt de l'enrichissement de l'uranium en Iran, comme ils le répètent depuis des années.

swissinfo.ch: Ces derniers jours, l'Iran a fait monter les enchères (reconnaissance d'un 2e site d'enrichissement, tirs de missiles). S'agit-il simplement d'une tactique de négociation?

B.P.: Que ce soit avec des tirs de missiles ou des discours provocateurs du président Ahmadinejad, les Iraniens font monter les enchères pour montrer qu'ils sont maîtres chez eux et qu'ils peuvent menacer militairement leurs voisins.

Par contre, la découverte d'un deuxième site d'enrichissement n'est pas le fruit d'une déclaration spontanée des Iraniens. Il semble que les Russes ont averti Téhéran que les services secrets occidentaux étaient prêts à rendre public l'existence de ce site. L'Iran a donc pris les devants en annonçant son existence pour démontrer qu'ils sont dans une situation légale.

swissinfo.ch: Ces développements ont-ils consolidé le front des 6 pays négociateurs face à l'Iran?

B.P.: Empêcher l'Iran de se doter de l'arme nucléaire est un objectif très sérieux. Mais la manière dont les négociations sont engagées est très malencontreuse. Nous avons cinq pays dotés de l'arme nucléaire plus l'Allemagne qui n'en a pas. De plus, deux des participants - la Chine et de la Russie - n'ont aucune intention d'appliquer des sanctions sérieuses contre l'Iran.

A mon avis, la Russie participe à ces négociations pour empêcher un accord entre l'Iran et les pays occidentaux, vu les enjeux autour du gaz iranien qui permettrait à l'Europe de moins dépendre du gaz russe.

En outre, l'Union européenne est profondément divisée concernant l'Iran, avec des pays comme l'Italie qui a d'intenses échanges commerciaux avec l'Iran et donc qui ne veut pas de sanctions, et des pays comme la France qui défendent un renforcement des sanctions.

Un front aussi désuni ne devrait pas beaucoup impressionner les Iraniens.

swissinfo.ch: Finalement, qu'a changé la main tendue d'Obama à l'Iran?

B.P.: Ces derniers jours, le président américain a adopté un ton très ferme, à l'unisson du président français et du Premier ministre britannique. Et ce, pour signifier que, à Genève, l'Iran sera mis au pied du mur. Ce qui n'est pas tout à fait une main tendue.

Barack Obama avait pourtant promis des négociations sans pré-condition. Ce qui signifie pour les Iraniens de ne pas demander l'arrêt immédiat de l'enrichissement de l'uranium.

En fait, l'enjeu véritable de cette réunion à Genève est de savoir si elle sera suivie par une autre rencontre ou non. Si une telle réunion était agendée ce jeudi, ce serait déjà un succès.

swissinfo.ch: Quel est l'enjeu réel de ce bras de fer avec l'Iran? S'agit-il de lutter contre la prolifération nucléaire ou de brider le rôle de puissance régionale de l'Iran?

B.P.: Probablement les deux, même si la question de la prolifération nucléaire est sur le devant de la scène. Il s'agit bien d'empêcher un nouveau pays d'acquérir l'arme nucléaire.

L'Iran a acquis les technologies pour un programme nucléaire militaire. Il va prochainement atteindre la capacité virtuelle à fabriquer l'arme nucléaire. Il s'agit donc de l'arrêter.

Reste à savoir comment. Les durs veulent casser les reins à l'Iran pour qu'il n'atteigne pas cet objectif. Les autres estiment que pour empêcher l'Iran de devenir une puissance nucléaire, il faut négocier en acceptant certains compromis et en contrôlant l'essentiel de ses installations nucléaires pour empêcher leur militarisation.

Cette deuxième option permettrait à l'Iran de sauver la face en lui permettant de développer de manière limitée ses capacités nucléaires non militaires.

A court terme au moins, c'est donc bien cette question nucléaire qui prime. Barack Obama a d'ailleurs déjà dit qu'il acceptait que l'Iran devienne un acteur régional important s'il renonçait à se doter de l'arme nucléaire.

swissinfo.ch: L'option d'une frappe militaire sur les installations nucléaires iraniennes est-elle toujours sur la table?

B.P.: C'est l'épée de Damoclès qui domine tout ce dossier. Certains milieux aux Etats-Unis, du coté des Républicains, tout comme Israël, sont convaincus qu'une option simple et radicale serait le bombardement des installations iraniennes.

Ce qui constitue une absurdité pratique, puisque les Iraniens ont manifestement disséminé leurs installations dans tous le pays. En fait, il est impossible de détruire le potentiel nucléaire iranien. Robert Gates – secrétaire à la défense des Etats-Unis - a d'ailleurs récemment déclaré qu'une campagne de bombardement ne ferait que retarder le programme iranien de quelques années.

En outre, une offensive militaire précipiterait l'Iran vers un programme nucléaire militaire. S'il n'y a pas une ouverture avec une base plus rationnelle pour les négociations, nous irons vers des sanctions plus sévères. Mais sur ce point, les pays négociateurs sont loin d'être unis.

Frédéric Burnand, Genève, swissinfo.ch

La réunion de Genève

Suisse. L'Union européenne et l'Iran ont demandé officiellement à la Suisse d'accueillir le 1er octobre 2009 à Genève les discussions entre l'Iran et le groupe 3+3. La dernière rencontre de ce type, qui s'est tenue à Genève le 19 juillet 2008, avait également été organisée par la Suisse.

Participants. Le diplomate en chef de l'Union européenne, Javier Solana, dirige les négociations. Il est accompagné des directeurs politiques du groupe des 3+3, soit la Chine, la Russie les Etats-Unis et la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne.

Programme militaire. Les responsables retrouvent dans la matinée de jeudi le négociateur iranien Saïd Jalili dans une villa proche de Genève. Le groupe des 3+3 souhaite obtenir des garanties sur le programme nucléaire iranien, qu'il soupçonne d'avoir des fins militaires, ce dont Téhéran se défend.

2e site. La question est devenue cruciale après la révélation vendredi dernier de l'existence d'un 2e site d'enrichissement d'uranium iranien caché sous une montagne près de Qom (centre de l'Iran), dont Téhéran n'a signifié la construction à l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) que le 21 septembre dernier.

Missiles. La République islamique a procédé lundi à l'envoi de tirs de missiles longue portée capables d'atteindre Israël, augmentant ainsi la tension avant la réunion de Genève.

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