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À quel point la Suisse est-elle vraiment neutre?

La neutralité suisse, une notion à géométrie variable

On a parfois le sentiment que la neutralité suisse est monolithique et intangible. Mais un regard sur le passé laisse entrevoir une réalité bien plus nuancée, comme l’analyse l’historien Christophe FarquetLien externe.

Ce contenu a été publié le 04 juin 2022 - 11:00
Historien

Alors que le débat sur la neutralité suisse a désormais repris de plus belle, une clarification historique s’impose. Il s’agit de dépasser les simplifications politiques, qui oscillent entre une vision monolithique de la neutralité et une appréciation où la malléabilité et l’opportunisme prédominent. Or, ni l’une, ni l’autre de ces perceptions n’est correcte. La neutralité suisse a recouvert, en fait, trois dimensions différentes à l’époque contemporaine. Les distinguer est impératif pour comprendre la césure engendrée par la guerre en Ukraine.

Être neutre, d’abord, cela signifie demeurer à l’écart des alliances militaires et ne pas faire la guerre. En cela, la Suisse est bien restée invariablement neutre depuis 1815. On ne s’attardera pas ici sur les quelques imperceptibles hésitations en la matière au milieu du XIXe siècle, parmi les radicaux échaudés par la victoire du Sonderbund, ni sur l’inclination plus alarmante chez les germanophiles de la Belle Epoque à voir dans un pacte potentiel avec le militarisme prussien une issue pour ôter au petit pays son corset. Dans cette définition étroite, la défense de la neutralité, conformément au désir de la plupart des dirigeants, l’a emporté. Et tout laisse à penser que la Suisse persévéra dans cette voie à l’avenir, en dépit de la crise ukrainienne.

Être neutre, ensuite, c’est respecter les devoirs de la neutralité qui découlent du droit international. L’analyse doit dès lors être nuancée. Car on sait que la Suisse a commis par le passé des écarts à l’endroit des conventions de La Haye de 1907 et ce, particulièrement durant les deux guerres mondiales. L’inventaire des services économiques octroyés à l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale le rappelle, et l’application de sanctions à un belligérant n’est pas d’ailleurs chose nouvelle. Dans la plupart des cas, les dirigeants helvétiques se sont résolus avec réticence à ces transgressions, en invoquant que la configuration internationale n’offrait que peu de marge de manœuvre. La spécificité relative du cas ukrainien tient à ce que la Suisse revendique aujourd’hui plus clairement cette infraction. La netteté des sentiments pro-ukrainiens de l’opinion y est pour quelque chose dans une situation où il est plus facile d’y répondre puisque la neutralité ne sert pas à faire face à une menace immédiate.

Être neutre, enfin, c’est adopter une attitude neutre dans les relations internationales, c’est-à-dire opter pour une politique extérieure fondée sur le principe de l’équilibre, accompagné d’une propension à se placer en position de retrait ou d’arbitre face aux grands contentieux internationaux. Or, bien évidemment, c’est en ce domaine-ci, et non dans les deux autres, que la malléabilité s’est avérée la norme plutôt que l’exception au cours du XXe siècle. De l’orientation pro-Triplice avant la Grande Guerre à l’inscription dans le camp occidental durant la Guerre froide, en passant par une politique plus équilibrée durant l’entre-deux-guerres, les revirements de la politique étrangère suisse ont été légion. Le soutien à l’Ukraine n’apparaît ici que comme le dernier épisode de cette histoire mouvementée, résultant aussi indirectement de l’interdépendance entre la Confédération et l’Union européenne.

La neutralité, comme la rupture occasionnée par la guerre en Ukraine, s’affiche ainsi sous son jour réel.

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