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Isolement diplomatique de la Russie – une stratégie délicate pour la Genève internationale

Au cours de la 49e session du Conseil des droits de l’homme à Genève le 1er mars, les diplomates ukrainiens et une bonne partie des délégués présents ont quitté la salle dès le début de l’allocution préenregistrée de Sergei Lavrov, en protestation contre la guerre déclenchée par Moscou. ©Keystone / Salvatore Di Nolfi

A Genève, la guerre en Ukraine a amené l’Occident à exclure la Russie de certaines arènes internationales. Les diplomates comptent ainsi envoyer un message fort, mais certains craignent qu’il ne se retourne contre eux.

Ce contenu a été publié le 28 mars 2022 - 11:55

Depuis un mois, l’atmosphère normalement feutrée de ce que l’on nomme la Genève internationale a radicalement changé avec la colère contre la Russie. L’invasion de l’Ukraine est une préoccupation majeure pour l’ensemble de 38 organisations internationales de la ville du bout du Lac Léman. Alors que la guerre s’installe dans la durée, la Russie est de plus en plus isolée dans nombre de réunions. Le pays a été exclu de certaines discussions de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il a perdu son statut d’observateur à l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN) et dernièrement, l’Organisation internationale du travail (OIT) a décidé de suspendre sa collaboration avec Moscou jusqu’à un cessez-le-feu.

«L’isolement s’intensifie. Il est temps de stopper cette agression barbare, qui va à l’encontre de toutes les valeurs de l’OIT», a dit Simon Manley, ambassadeur britannique auprès des Nations unies à Genève à l’Agence France Presse.

Un diplomate de la mission de l’Union européenne auprès des Nations unies à Genève a confirmé à SWI swissinfo.ch que lui et ses collègues refusent désormais d’avoir des rencontres bilatérales avec leurs homologues russes.

Ceci pose la question de la collaboration future avec la Russie dans la Genève internationale. La Russie est membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et un acteur puissant dans la plupart des organisations internationales. Si les négociations multilatérales continuent à être polarisées, il y a risque que les pourparlers en cours s’enlisent et que les accords tombent à l’eau.

Un boycott diplomatique discret

Le Conseil des droits de l’homme est un des organes des Nations unies au sein duquel la présence de la Russie, en tant que membre élu, est considérée comme problématique. Plusieurs Etats membres de l’ONU, ainsi que 30 ONG appellent à son exclusion.

«De toute évidence, on a beaucoup parlé d’exclure la Russie du Conseil des droits de l’homme. Le Royaume-Uni et d’autres pays de l’UE ont apporté leur soutien et il y a une forte pression des ONG dans ce sens. Avoir un membre du Conseil qui commet des violations flagrantes et systématiques des droits de l’homme est une farce qui sape massivement la crédibilité du Conseil», déclare Marc Limon, directeur du laboratoire d’idées indépendant sur les droits de l’homme Universal Rights Group.

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«Quel serait l’impact d’une exclusion de la Russie du Conseil? Ce serait une bonne chose, car l’institution montrerait qu’elle défend ses principes. Et honnêtement, je pense que c’est la seule chose dont la Russie prendrait note», ajoute Marc Limon.

Plus facile à dire qu’à faire. Même si une majorité écrasante des membres du Conseil a voté pour établir une commission d’enquête sur la situation des droits de l’homme en Ukraine, cela ne veut pas dire qu’une proposition d’exclusion d’un membre aurait le même succès.

Condamner l’invasion russe et exclure la Russie sont deux choses différentes. Exclure un membre demande une majorité des deux tiers à l’Assemblée générale de l’ONU, ce qui semble actuellement atteignable, mais ne serait pas imminent, selon des sources diplomatiques.

«Je ne dirais pas que nous sommes isolés», a dit lors d’une conférence de presse Gennady Gatilov, ambassadeur russe auprès des Nations unies à Genève. «Nous sommes ici avec un certain nombre de pays qui soutiennent notre position. Permettez-moi de citer la Chine, l’Inde et d’autres pays». Dans les faits, seules la Russie et l’Erythrée ont voté contre la création d’une commission d’enquête sur la situation des droits de l’homme en Ukraine. La Chine et l’Inde, deux des grands alliés de la Russie, se sont abstenues.

Gennady Gatilov affirme que de nombreux pays ont subi des pressions des Etats-Unis et de leurs alliés pour soutenir l’Ukraine. «Mais cela ne signifie pas que ces pays sont entièrement d’accord avec les Etats-Unis et leurs alliés», ajoute le diplomate russe.

Mécontentement croissant

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a aussi provoqué des réactions à l’Organisation mondiale du commerce. Dès le 15 mars, 14 délégations, dont celles de l’Union européenne, des Etats-Unis, du Royaume-Uni et du Japon ont publié une déclaration condamnant l’agression militaire russe en Ukraine, décrite comme «violation flagrante du droit international et de la Charte des Nations unies». L’organisation a décidé de suspendre la Clause de la nation la plus favorisée (NPF) pour la Russie et de mettre en attente l’adhésion de la Biélorussie. La clause NPF stipule que tout avantage commercial accordé par un pays à un autre doit être immédiatement accordé à la totalité des membres de l'OMC.

Le jour suivant, la Russie a réagi par une déclaration officielle où elle se dit «profondément perturbée par les développements à l’OMC, qui ouvrent la voie à un démantèlement complet du système de commerce multilatéral basé sur des règles».

Ce gel diplomatique n’est pas que formel. La Russie a aussi été exclue de la participation au Groupe de coordination des pays développés de l’OMC. L'UE et les Etats-Unis font valoir que les valeurs fondamentales de l'OMC sont plus importantes, et n'accepteront donc plus la Russie dans ce groupe informel.

«L’expulsion de la Russie de ce groupe n’est évidemment pas une mesure symbolique. Mais dans la pratique, il n’y a pas d’impact direct sur le commerce. Ici, on ne parle pas de tarifs. C’est plutôt une affaire interne à l’OMC», précise le porte-parole de la mission européenne à l’OMC.

Le multilatéralisme affaibli

Mais pour certains, isoler la Russie ne peut qu’affaiblir l’ONU et les autres organisations multilatérales.

«Inscrire la guerre en Ukraine dans une perspective globale ne sert pas du tout les intérêts de l’Occident», estime André Liebich, expert de la Guerre froide et ancien professeur d’histoire et de politique internationales au Graduate Institute de Genève. Pour lui, essayer d’expulser la Russie de la Genève internationale n’apportera aucun avantage à long terme à l’Occident, car la Russie est un acteur global.

Isoler la Russie ne fera qu’entraver le travail des organisations internationales et affaiblir le multilatéralisme, explique-t-il. Dans ce contexte, «les délégations qui sont parties au moment du discours de Sergei Lavrov, c’était la mauvaise approche», juge-t-il à propos du mouvement observé le 1er mars, quand la grande majorité des délégués au Conseil des droits de l’homme a quitté la salle pendant la diffusion de l’adresse du ministre russe des Affaires étrangères.

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Pour l’OMC, qui se trouve à trois mois de sa prochaine Conférence ministérielle prévue en juin, et qui manque déjà d’élan politique, le mouvement pourrait rendre plus difficile encore l’atteinte d’un consensus au sein de la plus haute instance décisionnelle de l’organisation.

La condamnation de l’invasion militaire de l’Ukraine par la Russie s’étend aux réunions d’autres organisations internationales à Genève, même quand les institutions ne sont pas directement concernées ou que la situation en Ukraine n’est pas à leur agenda. Lors d’une séance de la Convention sur la diversité biologique, qui a débuté le 14 mars à Genève, on a vu une altercation entre représentants de l’Ukraine et de la Russie à propos de la guerre. A la tribune, plusieurs pays occidentaux ont également condamné l'agression de la Russie dans leurs adresses d'ouverture.

Le 8 mars, le Conseil du CERN, composé des 23 Etats membres, a décidé de soutenir les collaborateurs ukrainiens et leur activité scientifique, mais a suspendu le statut d’observateur de la Russie et n’engagera pas de nouvelle collaboration avec elle.

Les activités du CERN pourraient s’en trouver affectées. Actuellement, les scientifiques russes forment un des groupes les plus nombreux parmi les utilisateurs du CERN, qui fait notamment tourner le LHC, plus puissant accélérateur de particules au monde.

Les mesures se sont durcies et les projets du CERN pourraient s’en voir retardés. Le 25 mars, la participation de scientifiques dans des projets communs avec la Russie et la Biélorussie s’est vue suspendue ou annulée. Jusque-là, plus de 1100 scientifiques de 27 institutions académiques et scientifiques russes participaient aux programmes du CERN.

«L’impact scientifique est actuellement à l’étude et nous nous efforcerons de minimiser les conséquences sur nos chercheurs et sur la science», affirme un porte-parole du CERN à SWI swissinfo.ch.

Répéter l’histoire, ou l’écrire?

S’il est trop tôt pour évaluer l’impact de cette guerre sur les institutions des Nations unies, ces tensions rappellent celles d’avant la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1930, après les invasions de la Mandchourie par le Japon et de la Finlande par l’Union soviétique, quelques Etats membres isolés – notamment l’Italie et l’Allemagne fascistes – se sont retirés ou ont été exclus de la Société des Nations à Genève, prédécesseur de l’ONU.

Le 14 décembre 1939, la Société des Nations exclut l’Union soviétique, en réponse à son invasion de la Finlande. ©United Nations Archives at Geneva

Avec un Conseil de sécurité des Nations unies incapable d’arrêter la guerre en Ukraine, ou même d’imposer un cessez-le-feu à cause du véto russe, l’organisation n’arrive pas à remplir son rôle de maintien de la paix internationale. L’Occident a imposé des sanctions économiques sévères à la Russie, mais elles n’ont pas suffi à ce jour à faire taire les armes. Le climat politique mondial est redevenu aussi tendu qu’il l’était il y a presque un siècle.

«Les puissances qui disposent du droit de véto au Conseil de sécurité n’abandonneront pas leur pouvoir. Nous sommes coincés dans les résultats de la Seconde Guerre mondiale. Elle est terminée depuis plus de 70 ans, et nous vivons encore comme si nous étions dans son sillage», constate André Liebich, l’expert de la Guerre froide.

Pour lui, il n’est qu’une issue possible: «l’Union soviétique a joué un rôle aux Nations unies à Genève, et cela a facilité la fin de la Guerre froide. Je pense que la guerre en Ukraine ne cessera que par la négociation entre l’Ukraine et la Russie».

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