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Paradoxe des flux de capitaux: et si les pays riches étaient financés par les pays émergents?

Les conditions économiques de la Suisse la rendent attractive pour les flux financiers en provenance des pays en développement (image d'illustration). © Keystone / Gaetan Bally

C’est un casse-tête pour les économistes: au lieu d’affluer des pays développés vers les pays en développement, les flux de capitaux font surtout le chemin inverse. Des centaines de milliards de dollars fuiraient ainsi des pays émergents chaque année vers les pays riches, dont la Suisse.

Ce contenu a été publié le 11 octobre 2021 - 10:25

Plus de 160 milliards de dollars, soit environ l’équivalent du produit intérieur brut (PIB) de la Hongrie: c’est le montant «sans précédent» alloué par les pays développés à l’aide publique au développement (APDLien externe) en 2020, a annoncéLien externe l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ce printemps.

En cette année de pandémie, la moitié des Etats donateurs ont augmenté leur contribution pour aider les pays moins avancés à faire face. C’est le cas de la Suisse, qui a versé 3,5 milliards de dollars, presque 9% de plus que l’année précédente.

Même avant la crise sanitaire globale, l’APD était en progression constante et a plus que doublé depuis 2000, malgré la crise de 2008. En moyenne 120 milliards de dollars ont été versés chaque année, plus de 2500 milliards de dollars cumulés en 20 ans – presque le PIB annuel de la France.

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Mais beaucoup de spécialistes relativisent l’ampleur de l’aide fournie par les pays de l’OCDE. Déjà parce que beaucoup d’entre eux, notamment la Suisse, n’en font pas assez au regard de leurs engagements internationaux (SWI swissinfo.ch y a consacré l’article ci-dessous). Alors que l’objectif des membres du Comité d’aide au développement est d’allouer 0,7% de leur revenu national brut à l’APD, cette part n’a atteint que 0,32% l’année dernière.

Et selon certains, cela pourrait aussi entretenir l’idée que l’argent circule à sens unique des pays donateurs vers les pays en développement, alors que les choses ne sont pas si simples. C’est par exemple ce qu’écrivait Jason HickelLien externe, spécialiste britannique d’économie politique et d’inégalités globales, dans le GuardianLien externe en 2017:

«On nous raconte depuis longtemps une histoire (…) selon [laquelle] les nations riches de l'OCDE donnent généreusement de leurs richesses aux nations plus pauvres (…) pour les (…) faire progresser sur l'échelle du développement. (…) Cette histoire est si largement propagée (…) que nous en sommes venus à la considérer comme allant de soi.» Or, les Etats riches reçoivent beaucoup plus de flux financiers en provenance des économies émergentes que l’inverse.

Un déficit persistant

L’aide au développement n’est certes pas pensée pour être une compensation financière de toutes les inégalités. Mais elle est «minime au regard de l’ampleur des déséquilibres», estime Rachid BouhiaLien externe, économiste à la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), basée à Genève.

Responsable des affaires économiques au sein de la division globalisation et stratégies de développement, il est le co-auteur d’une note de synthèseLien externe parue au printemps 2020, qui est l’un des travaux les plus récents sur le sujet.

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La méthodologie en détail

Le graphique de la CNUCED représente le transfert net de ressources financières, c’est à dire les entrées totales de ressources et les investissements provenant de l'étranger, moins les sorties totales de ressources (incluant les augmentations des réserves de change et les paiements de revenus aux investissements étrangers). La méthodologie utilisée a été approuvée par les Nations unies dans les années 1980.

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La publication montre que le montant total des flux financiers qui sortent des pays en développement excède largement ceux qui y entrent depuis les pays riches (l’aide au développement, mais aussi les investissements directs étrangers ou encore les flux commerciaux).

Un phénomène qui profite à la Suisse

Le phénomène étant global, il n’est pas possible d’estimer isolément à quel point il profite à la Suisse. Mais par son statut de place économique de premier plan et ses atouts (excédent commercial, monnaie stable, actif financiers sûrs, etc.), la Suisse «coche beaucoup de facteurs» pour attirer les flux financiers étrangers et être l’un des pays bénéficiaires du système, indique Rachid Bouhia.

Parce qu’elle est l’une des principales plaques tournantes mondiales du commerce des matières premières et abrite de nombreux sièges de multinationales actives dans les pays en développement, la Suisse est aussi à risque d’attirer des flux financiers illicites (explications plus bas). Des organisations non gouvernementales (ONG) l’appellent régulièrement à faire plus, à l’exemple de Global Financial IntegrityLien externe, lui reprochant un système bancaire et fiscal encore déloyal.

Professeur d’économie du développement à l’Institut universitaire de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève, Gilles CarbonnierLien externe note que «de manière multilatérale, la Suisse a fait des efforts (…) avec une série de mesures visant à avoir un système plus juste en termes de taxation et de fiscalité» mais qu’«il y a encore un long chemin à parcourir.» Selon le professeur, «il serait dans l'intérêt de la Suisse de prendre le leadership pour tenter de mettre de l'ordre».

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Ce phénomène «contredit les théories économiques néoclassiques, selon lesquelles les capitaux devraient naturellement circuler des pays riches vers les pays déficitaires en capital», explique Rachid Bouhia. «Il montre aussi que certains modèles de développement mis en avant ces dernières décennies, non seulement n’ont pas marché, mais ont créé beaucoup de vulnérabilité.»

Les fuites de capitaux résultent de plusieurs facteurs, mais sont particulièrement liées à «la fragilité financière inhérente à l'endettement extérieur des pays en développement», relève la publication.

Incités à s’endetter envers l’étranger pour se développer, certains pays ont atteint des niveaux de dettes très élevés, qui les entraînent dans une spirale: les paiements d'intérêts et de transferts de bénéfices l’emportent sur les revenus.

Les statistiquesLien externe de l’ONG britannique Jubilee Debt Campaign, qui milite pour une annulation de la dette des pays du Sud, montrent que la part de leur revenu consacrée au paiement de la dette extérieure est en hausse. Elle avoisine par exemple les 60% au Gabon et 46% en Angola, contre 3 à 4% dans la plupart des pays d’Europe occidentale et 0,4% en Suisse.

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Rachid Bouhia évoque aussi le déficit de la balance commerciale dans beaucoup de pays émergents - qui importent davantage qu’ils n’exportent, ou exportent des matières premières dont les cours fluctuent fortement.

«De nombreux pays n'ont pas réussi à développer une industrie suffisante pour pouvoir exporter vers les pays développés et sont restés coincés dans des ‘trappes à pauvreté’», explique l’économiste.

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Autre élément encore: «pour se prémunir des risques, les pays en développement se sont lancés dans une course à accumuler des monnaies étrangères, en particulier du dollar», ce qui correspond à une sortie de capitaux pour le pays qui achète, et à une entrée pour le pays qui fabrique la devise.

Des dizaines de milliards de flux illicites

Le déficit cumulé pour les pays en développement entre 2000 et 2017 serait ainsi proche des 11’000 milliards de dollars, 500 milliards de dollars pour la seule année 2017 (plus du triple de l’APD totale cette année-là).

Et il ne s’agit que des chiffres officiels, qui ne prennent pas en compte les flux financiers illicitesLien externe (FFI, ajoutés à titre indicatif sur le graphique de la CNUCED). Ces derniers recouvrent en partie les transactions criminelles, le blanchiment d’argent, l’évasion fiscale, etc. mais, surtout, du commerce licite «qui n'est pas facturé correctement (…) dans une optique d'optimisation fiscale», explique le professeur à l’IHEID Gilles Carbonnier.

Pour simplifier: par des astuces de facturation, certaines multinationales parviennent à sous-déclarer des bénéfices aux autorités fiscales des pays émergents où elles les ont réalisés, pour les déclarer à la place dans des pays à la fiscalité plus avantageuse, tels que la Suisse.

Les FFI sont par nature impossibles à chiffrer avec précision. L’ONG Global Financial IntegrityLien externe estime que leur valeur annuelle représente environ 20% du commerce total des pays émergents avec les économies avancées. Gilles Carbonnier, qui mène des recherches sur le sujet, est certain que «le phénomène n’est pas si massif, mais n’en demeure pas moins un vrai problème». Des dizaines, voire des centaines de milliards de dollars échapperaient ainsi à toute perspective d’être alloués au développement.

Tout n’est pas noir ou blanc

Face au constat des flux de transferts négatifs, l’économiste Liliana Rojas-SuarezLien externe appelle à éviter les conclusions hâtives. Les méthodologies agrégées ne peuvent refléter ni la situation particulière des pays, ni la complexité des échanges, relève cette collaboratrice émérite au Centre pour le développement global (CGDev) à Washington. Ces chiffres n’équivalent pas à une analyse, «ils nous racontent une histoire pour débuter l’analyse», souligne-t-elle.

Spécialiste du lien entre flux financiers et développement, Liliana Rojas-Suarez insiste sur l’importance de les observer d’un point de vue qualitatif et pas seulement quantitatif. Autrement dit, diaboliser les sorties de flux de capitaux a priori (à l’exception des flux illicites) n’aurait pas de sens. L’investissement, central pour le développement, nécessite d’importants transferts de ressources, dit-elle. En ce qui concerne la dette, «ce qui est vraiment important, c’est de savoir si les ressources empruntées ont été allouées à des activités créatrices de croissance et d’emploi».

Par ailleurs, ajoute Liliana Rojas-Suarez, les sorties de capitaux peuvent aussi être «une bonne nouvelle», par exemple dans le cas où un pays déciderait de rembourser un prêt de manière anticipée, ce qui se traduirait aussi par une sortie massive d’argent.

Un constat, plusieurs voies

Comme un même symptôme pourrait appeler plusieurs diagnostics, différentes politiques sont débattues au sein des organisations internationales pour rééquilibrer les transferts de capitaux. Pour Liliana Rojas-Suarez, les deux priorités sont, d’une part, la lutte contre les flux illicites et, d’autre part, un renforcement de la transparence des prêts entre pays.

Elle cite l’exemple des crédits, souvent assortis de clauses de confidentialité, accordés par la Chine à des pays africains dans le contexte de la Nouvelle route de la soie.Lien externe Pour la macro-économiste, seule la transparence permettrait de savoir réellement si ces prêts massifs constituent davantage une opportunité qu'un piègeLien externe.

«Les contrats devraient être publiés, on devrait savoir quels en sont les termes, afin d’évaluer s’ils profitent vraiment aux pays [en développement] et ne les exposent pas au surendettement», estime la spécialiste.  

De son côté, outre une augmentation de l’aide au développement, la CNUCED soutient certaines formes de protectionnisme, afin de permettre aux pays émergents de développer une industrie; l’organisation préconise aussi davantage de contrôles de capitaux, «pour atténuer l’effet des investissements qui rentrent et sortent sans vraiment créer de développement», explique Rachid Bouhia.

La CNUCED réclamait par ailleurs de longue date l’allocation de droits de tirage spéciaux, et a obtenu finalement obtenu gain de cause fin août: le Fonds monétaire international (FMI) a annoncé une injection record dans l’économie mondiale de 650 milliards de dollarsLien externe, dont 275 milliards iront au pays en développement.

De telles mesures, jusqu’il y a peu taboues dans des organisations comme le FMI, commencent à trouver un écho, affirme Rachid Bouhia. Le signe que la pandémie a fait bouger les lignes?

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