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Max Frisch vu par sa fille

Max Frisch. Pas évident d’être la fille d’un géant. Keystone

Ursula Priess se souvient de son père dans «A travers tous les miroirs». Ecrit à la manière d’un journal intime, le livre qui paraît chez Zoé dans une traduction française, éclaire de l’intérieur la figure d’un homme complexe qui est aussi l’un de nos plus grands écrivains.

Ce contenu a été publié le 20 août 2011 - 15:00
Ghania Adamo, swissinfo.ch

Dans A travers tous les miroirs, Ursula Priess évoque son père Max Frisch et c’est un abîme qui s’ouvre, laissant résonner, dans un écho entêtant, cette question: «Mais qui est-il donc ?».

«Il», c’est Max, qu’Ursula Priess appelle ainsi préférant à la douceur du mot «papa» la distance qu’impose un simple prénom. C’est qu’entre la fille et son père, la relation fut loin d’être aisée. Et même s’il y eut quelques moments d’intimité heureuse entre les deux, leurs rapports restent dominés par la crainte de l’une de déplaire à un écrivain brillant, et par la peur de l’autre d’une capture sentimentale.

 

Célébrité encombrante

Etre la fille d’un homme célèbre est encombrant. Ursula Priess le dit. Elle dit aussi qu’une demande d’amour auprès d’un père comme le sien, «présent-absent», farouchement attaché à sa liberté, et quelque peu rongé par l’égoïsme, trouve difficilement une issue satisfaisante. Ce qui vaut pour la fille vaut d’ailleurs pour les autres femmes que Frisch a aimées et qu’il a quittées, comme ça «d’un coup sec». «J’appartenais à ce qu’il devait abandonner pour survivre, écrit douloureusement Ursula Priess. Si j’avais une chance, elle était assurément ailleurs».

«Ailleurs» c’est l’écriture. Du moins on le suppose à la lecture de ce livre qui agit comme un remède, permettant à la fille de se réconcilier avec son père. L’entreprise est difficile car Max est incontournable. Mais Ursula le retrouve à travers des milliers de reflets, miroirs tendus à la mémoire, à des souvenirs qui se réincarnent en anecdotes heureuses ou malheureuses, en commentaires sur la personnalité de Frisch, en réflexions philosophiques.

Le tout est écrit à la manière d’un journal personnel où les dates se télescopent, où le temps avance par ricochets. Un événement renvoie à un autre, une ville à une autre. Zurich, Berzona, Hambourg, Istanbul où Ursula Priess a vécu longtemps, Rome où Frisch a partagé cinq années de vie avec l’écrivain autrichienne Ingeborg Bachmann, très présente dans ce livre, autant que la mère d’Ursula, première épouse de l’écrivain.

 

Géographie intime

Au fil des pages, une géographie intime se dessine et avec elle un profil inattendu de l’auteur d’Andorra, d’Homo Faber, du Désert des miroirs, de Monsieur Bonhomme et les incendiaires… Pas question néanmoins d’une approche littéraire de l’œuvre de Frisch. Ce qui compte ici, c’est l’homme et sa complexité. L’homme qui se cache derrière l’écrivain, qui veut vaincre son cancer, qui veut suivre le tournage au Mexique d’Homo Faber (réalisé par Volker Schlöndorff), qui se fâche lors d’une répétition de l’une de ses pièces de théâtre, qui se laisse désirer par les comédiennes, mais ne se laisse jamais impressionner par son succès.

«Il ne regardait jamais en arrière, jamais», écrit Ursula Priess qui, dans un rêve à répétition, voit toujours son père partir sans se retourner. Un autre rêve lui permet de casser cette image obsédante. Elle raconte ainsi comment une nuit, les yeux clos, elle se voit en train de disséquer son père. «Je le coupe en morceaux, pas tout petits, mais en fragments maniables, l’avant-bras, le bras etc (…). Au réveil: Tu l’as fait ! Tu l’as tué».

Mais avant d’y parvenir elle se sera interrogée, 160 pages durant, sur l’identité de cet homme hors du commun, père aimé mais craint, mari infidèle, amant tourmenté, citoyen révolté car épié par son pays, écrivain cultivé mais irrité par son insuffisante connaissance de la philosophie et par «l’impossibilité de se représenter le néant au-delà de la mort».

Un cancer l’emporta. Touchantes, les dernières pages du livre racontent, par flashs, la disparition d’un homme qui fut radical en tout. «A l’approche de la mort la radicalité se renforce encore, écrit Ursula Priess en parlant de Max. Bien sûr, il y a aussi de l’étonnement face aux occasions et aux joies dont on n’a pas su profiter, mais en aucun cas du regret».

Frisch a quitté ce monde en 1991. La Suisse célèbre cette année le 100e anniversaire de la naissance de son grand écrivain. A travers tous les miroirs, qui paraît chez Zoé dans une traduction française de Laure Abplanalp Luscher, tombe donc à point nommé. C’est le regard d’une fille qui cherche la vérité sur son père comme lui chercha la vérité sur le monde.  

Le Livre

A travers tous les miroirs, d’Ursula Priess. Editions Zoé, Genève. Traduction française Laure Abplanalp Luscher. 157 pages.

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Max Frisch

Né le 15 mai 1911 à Zurich.

Après le gymnase cantonal (lycée), il entreprend des études d'allemand et d'architecture à l'Université de Zurich.

Dès 1931, il collabore régulièrement avec la presse locale (dont la NZZ) et effectue son service militaire comme canonnier.

En 1941, il ouvre son propre bureau d'architecture à Zurich et réalise la piscine du Letzigraben qui porte aujourd'hui son nom.

A la fin des années 40, il fait la connaissance de Bertolt Brecht et Friedrich Dürrenmatt et entreprend, plus tard, plusieurs voyages, dont un aux Etats-Unis où il séjourne longtemps.

En tant qu'écrivain indépendant, il vit en Allemagne, en Italie, au Tessin, à New-York...

Il crée la Fondation Max Frisch en 1980.

Parmi ses œuvres: Stiller, Homo Faber, Monsieur Bonhomme et les Incendiaires, Andorra, etc.

De nombreux prix ont honoré sa carrière d'auteur.

Il décède à Zurich en 1991.

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