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Maurine Mercier, reporter sur terre

Maurine Mercier avant un de ses duplex télévisés en Ukraine. DR

La correspondante de la RTS à Kiev Maurine Mercier est récompensée deux fois cet automne pour sa couverture humaine et sans fard de la guerre en Ukraine. Portrait d’une journaliste animée par le besoin de se confronter au réel.

Ce contenu a été publié le 04 novembre 2022 - 13:29

L’entre-soi, la starification des journalistes - la «gloriole» comme elle dit -, c’est tout ce que déteste Maurine Mercier. C’est donc avec un mélange de reconnaissance et de gêne qu’elle accueille les récompenses reçues cet automne: début octobre, le prestigieux Prix Bayeux Calvados-NormandieLien externe (France) des correspondants de guerre et, le 11 novembre, le Prix DumurLien externe, qui distingue chaque année un-e journaliste ou un média suisse. «Notre métier est de mettre en valeur celles et ceux qui témoignent, répète-t-elle, pas notre petite personne.»

Si la Lausannoise de 41 ans nous consacre néanmoins près d’une heure et demie d’entretien dans une journée chargée, c’est pour inspirer la relève, notamment féminine. De plus en plus de femmes ont beau couvrir les terrains de conflits, l’imagerie virile du reporter de guerre en gilet pare-balles a la peau dure. «Il y a encore cette idée qu’un mec sera plus légitime et c’est faux, lâche Maurine Mercier. Dans certains pays très conservateurs c’est même le contraire, puisque les hommes ne peuvent pas parler aux femmes.»

C’est aussi pour cette raison qu’elle refuse de se dire «reporter de guerre», une expression qui, selon elle, véhicule ces clichés et dessert des pays «qui subissent une situation tragique, mais ne s’y résument pas». Maurine Mercier est donc reporter et couvre la guerre en Ukraine pour la Radio Télévision suisse (RTS, la chaîne francophone du groupe SSR, dont fait aussi partie swissinfo.ch), Radio France et la Radio-télévision belge francophone (RTBF). La journaliste vient de signer un contrat de correspondance de quatre ans avec la RTS. Elle s’est établie mi-août dans la capitale ukrainienne - depuis peu de nouveau la cible de bombardements -, d’où elle a répondu à nos questions par téléphone avec chaleur et simplicité.

Les deux pieds sur le terrain

Quand la guerre éclate fin février, Maurine Mercier est correspondante en Afrique du Nord depuis six ans. Après 24 heures à suivre l’évolution des événements sur les réseaux sociaux, la décision de partir s’impose. «Je suis convaincue qu’on ne peut pas couvrir une guerre à distance», explique la journaliste. Elle se porte alors volontaire au départ et obtient l’accord de la RTS, forte d’une réputation de grande travailleuse aguerrie aux terrains sensibles, notamment le Dombass (est de l’Ukraine) en 2014.

La reporter est d’abord envoyée spéciale pendant trois mois, au cours desquels mûrit l’idée de s’installer durablement. «Je me suis dit: ‘quitte à parler de l’Ukraine, il faut avoir les deux pieds dedans’». L’immersion est une question d’efficacité, mais aussi de légitimité pour la journaliste, soucieuse de savoir vraiment de quoi elle parle. Son envie rencontre les besoins de la RTS, qui crée un nouveau poste permanent.

Le premier dans un pays en guerre pour le média de service public, indique Virginie Matter, rédactrice en chef adjointe à l’actualité radio. «C’est un acte éditorial fort de ne pas seulement se délester sur des pigistes, qui n'ont pas tout l'encadrement que peut offrir une grande structure», souligne la responsable de la rubrique internationale. Au début du conflit, beaucoup de journalistes freelance, souvent sans expérience, ont afflué en Ukraine pour faire leurs armes, quitte parfois à se mettre en danger.

Selon Reporters sans frontièresLien externe, huit journalistes ont perdu la vie dans le pays depuis le début de l’année. Parmi eux, Frédéric Leclerc-Imhoff, ami dont le décès a beaucoup affecté Maurine Mercier. La sécurité est donc une préoccupation de tous les instants pour la reporter, qui travaille seule avec une traductrice. La RTS applique un protocole sécuritaire strict, mais «Maurine n’est pas une tête brûlée», décrit Virginie Matter, son interlocutrice depuis plus de cinq ans.

Pour ses déplacements, quand elle ne conduit pas «sa vieille bagnole encore plaquée en Tunisie», Maurine Mercier arpente l’Ukraine en transports publics avec la prudence pour maître mot. Avant de monter dans un train, elle dit par exemple évaluer le nombre de militaires qu’il transporte. «Les gares et les trains peuvent être des cibles stratégiques», explique-t-elle, en résumant: «j’assume les risques, en essayant de les minimiser au maximum.»

«Enfermée» en Suisse

Née d’une mère québécoise et d’un père vaudois, Maurine Mercier a passé son enfance entre vie quotidienne en Suisse et vacances au Canada. Elle a attrapé le virus du voyage qui ne l’a jamais quittée. «Je me suis toujours sentie un peu enfermée en Suisse, confie-t-elle. C'est un pays génial, mais c’est une anomalie.»

Parallèlement à ses études en relations internationales à Genève, elle multiplie les petits boulots pour payer ses périples: Cuba, le Venezuela, la Chine – et même une tentative de traversée clandestine en Corée du Nord… «J’ai toujours eu besoin de voir le monde de mes yeux.» Elle manie l’espagnol et l’anglais couramment, maîtrise l’allemand, «a appris à se débrouiller» en arabe et s’attelle aujourd’hui à apprendre le russe et l’ukrainien.

Maurine Mercier a débuté sa carrière audiovisuelle à La Tele, la chaîne locale de la région valdo-fribourgeoise. Keystone / Dominic Favre

Le journalisme était une voie pour assouvir sa curiosité, l’humanitaire aurait pu en être une autre. Toujours est-il qu’elle commence sa carrière à la télévision locale vaudoise, où elle acquiert l’expérience qui lui permet aujourd’hui d’être totalement autonome sur le terrain. Elle intègre la radio RTS à Lausanne en 2012, où elle occupe divers postes à l’actualité. Son meilleur souvenir: deux ans de Matinale de Couleur 3 avec les «deux Vincent», les humoristes Vincent Kucholl et Vincent Veillon.

En 2015, Maurine Mercier réalise son rêve en intégrant la rubrique internationale. Elle est une collègue appréciée. «Mais j'ai compris en y étant que ce que je voulais vraiment, c’était être sur le terrain», raconte-t-elle. Alors elle démissionne pour s’établir en Tunisie. La correspondante couvre entre autres l’actualité en Algérie et en Libye, alors en proie à la guerre civile – elle en parle comme de son expérience la plus compliquée en terme d’accès à l’information. Donne la parole à des miliciens libyens ou relate le cauchemar des femmes migrantes violées, dans un reportage qui reçoit un Swiss Press AwardLien externe en 2018.

La petite histoire dans la grande

Depuis qu’elle est en Ukraine, la reporter a notamment recueilli les témoignages d’une mère violée à Boutcha (sujet qui lui a valu le Prix Bayeux, une première pour une journaliste suisse) et celui d’un adolescent rescapé d’une prison russe.

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Dans la profession, le mot humanité revient beaucoup pour qualifier ses reportages, qui laissent la place à la parole, souvent tue, de gens ordinaires. Virginie Matter voit dans la «très grande sensibilité» de Maurine Mercier la clé de «son regard un peu unique.» «Malgré son expérience, elle n’a pas ce côté ‘j’ai tout vu’, apprécie sa responsable. Elle garde sa capacité d’indignation, mais aussi son esprit critique.»

Le jury du Prix Dumur, composé d’une dizaine de journalistes de Suisse romande, salue quant à lui son «empathie» et sa «recherche sincère de la vérité humaine». La principale intéressée, elle, relativise, estimant qu’elle se contente de «montrer la réalité». Mais se reconnaît dans l’idée qu’«on comprend souvent la grande histoire par le biais de la petite».

Pour gagner la confiance de victimes de traumatismes, Maurine Mercier dit n’avoir que le respect et le temps pour recettes. Et mettre un point d’honneur à entretenir les relations sur le long terme. Psychologiquement, absorber de tels récits est parfois compliqué. Sa parade: en parler, en pleurer mais aussi en rire, avec les personnes avec qui elle travaille. «Avoir ce vécu commun permet de ne pas avoir de filtre, ça fait énormément de bien.» Paradoxalement, vivre dans le pays lui facilite les choses. «Être parachutée pendant dix jours dans une situation terrible puis revenir dans du coton en Suisse m’a toujours été très pénible.»

La reporter partage la frustration d’une partie du public, qui déplore que la guerre soit essentiellement couverte depuis l’Ukraine dans les médias. Mais jusqu’à présent, aucune de ses demandes d’autorisation n’a été acceptée par les autorités russes. «On est condamnés à ne couvrir la guerre que d'un côté, regrette-t-elle, ce qui pose un problème fondamental. La propagande existe aussi côté ukrainien.» Dans une guerre qui passe aussi par l’information, la journaliste confie avoir l’angoisse de se faire manipuler, mais utiliser cette peur comme garde-fou. «Il faut se méfier de tout, justement pour que ça n’arrive pas.»

Malgré la dureté de son métier dévorant, Maurine Mercier est une femme joyeuse. Elle assure qu’elle «ne pourrait pas être mieux entourée», par une famille et des proches qui l’ont toujours soutenue. Elle reste très attachée à la Suisse, où elle s’est ressourcée quelques semaines cet été dans les montagnes valaisannes. Et surtout, ce métier, elle se sent privilégiée de l’exercer: «chaque jour, recueillir ces paroles, c’est un cadeau.»

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