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«Il n’y a pas de bonnes affaires dans une mauvaise guerre»

Des entreprises occidentales ont agi récemment en faveur de la paix en cessant par exemple d’entretenir tout lien commercial avec la Russie. «Un devoir moral», estiment plusieurs experts économiques suisses et autrichiens de renom.

Ce contenu a été publié le 12 avril 2022 - 13:46
L'opinion de Thomas Beschorner avec Guido Palazzo, Markus Scholz et Peter Seele

De grands groupes tels qu’Ikea, Apple, Coca-Cola et les principaux fournisseurs de cartes de crédit ont rompu leurs liens d’affaires avec la Russie, en retirant sur place leurs produits des rayons ou en fermant leurs sites de production, ainsi que leurs filiales. D’autres entreprises, comme la multinationale de l’agroalimentaire Nestlé ou la plus importante banque étrangère sise en Russie, la Raiffeisen Bank International, ont au contraire maintenu leurs relations commerciales.

Sans vouloir tirer la couverture à elles, certaines entreprises se disent investies d’une responsabilité sociale envers leur personnel en Russie, d’autres évoquent leur responsabilité vis-à-vis de la population russe. Une troisième catégorie d’entreprises est restée assez muette sur ce vocable de «responsabilité».

Qu’est-il juste aujourd’hui d’exiger d’un point de vue éthique?  

L’économiste américain Milton Friedman affirmait, il y a une cinquantaine d’années, que la responsabilité sociale des entreprises était de maximiser les bénéfices en chuchotant un discours moral. Le débat refait rage dans le monde entrepreneurial et parmi les expertes et experts.

Tandis que Friedman présupposait que cette responsabilité était liée à une forme d’éthique caritative, elle apparaît comme étant aujourd’hui une composante essentielle du cœur de métier de ces entreprises. Car la question n’est plus de savoir à quoi ces dernières consacrent leurs bénéfices, mais surtout comment elles les engrangent.

«S’il reste possible, pendant un certain temps, de faire des affaires au sein de sociétés déchirées, il est désormais difficile, sur le plan moral, d’en sortir la tête haute.»

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Ces entreprises font dorénavant entièrement partie du jeu politique. Ce qui n’était pas flagrant jadis dans les démocraties, lorsque ces groupes se prévalaient d’une neutralité morale en partant notamment du principe que c’était à l’État, de garder le contrôle sur les pratiques douteuses, et de les punir au besoin. Après la chute du Mur de Berlin à la fin des années 1980, la création de valeur s’est mondialisée. Dirigeantes et dirigeants d’entreprises ont dû commencer à justifier leurs décisions, non plus seulement devant leurs propres opinions publiques, mais mondialement.

La fin de la neutralité

En 1995, au Nigeria, lorsque le régime Abacha a fait exécuter le poète Ken Saro-Wiwa pour avoir organisé des actions contre la compagnie pétrolière Shell, cette dernière était restée alors relativement insensible aux réprimandes des activistes des droits humains, se référant à sa neutralité. Mais depuis les années 1990, le monde a pris conscience que les multinationales n’agissaient plus seulement dans le cadre de démocraties bien régulées. Mais qu’elles pouvaient tout aussi bien avoir à faire à des régimes répressifs, comme le montre l’exemple cité au Nigeria. Elles se retrouvent alors dans des zones où la responsabilité politique est absente, faible ou sans respect des lois. Il ne reste plus que quelques multinationales à vouloir mettre en avant la neutralité.  

S’il reste possible, pendant un certain temps, de faire des affaires au sein de sociétés déchirées, il est désormais difficile, sur le plan moral, d’en sortir la tête haute.

Les entreprises sont au cœur de la société

Cette observation nous saute au visage avec la guerre que mène ces temps la Russie en Ukraine. Nos sociétés exigent désormais des positionnements plus clairs de la part du monde entrepreneurial. Il ne s’agit plus de juger de la moralité des entreprises à l’aune de leurs dons. Leurs positionnements s’inscrivent désormais dans un cadre social et politique. Les entreprises qui refusent de quitter aujourd’hui la Russie risquent de perdre leur acceptation sociale.

Au cœur de la société: manifestation contre la guerre en Ukraine devant le Palais fédéral suisse. © Keystone / Peter Klaunzer

Qu’elles le veuillent ou non, leurs activités s’entremêlent avec nos sociétés en général. Ce qui les contraint à devoir agir. Ou sinon, à fermer les yeux et à détourner le regard. Ce qui relève en l’occurrence d’une «complicité silencieuse», si un État viole les droits humains fondamentaux.

Avec cette guerre, nous ne sommes pas en position de pouvoir laisser cette question ouverte. D’autant que la société occidentale et une partie importante de ces entreprises ont déjà tranché en se pliant au droit international, à la politique et à la morale. Qui plus est, les sanctions économiques à l’encontre de la Russie s’avèrent être un outil efficace.

Éthiquement parlant, il en résulte aujourd’hui que les entreprises doivent accomplir tout ce qui est dans leur pouvoir pour mettre fin aussi vite que possible à cette guerre en Ukraine. Et offrir par conséquent sous l’angle sociopolitique, une chance à de futures négociations de paix. Il ne s’agit pas uniquement ici d’une acceptation sociale, ni d’une réflexion basique sur les coûts et les bénéfices ou d’une question de réputation. Par leurs actions concrètes, les entreprises responsables œuvrent pour la paix.  

Cinq points de la responsabilité entrepreneuriale

Se conformer aux sanctions est un premier pas. Mais sous l’angle de la morale, la responsabilité entrepreneuriale inclut au total cinq points:  

  • Celle-ci implique d’imposer des mesures et actions qui affaiblissent l’économie d’un pays agresseur, en l’occurrence la Russie.
  • Chaque entreprise devrait dans l’idéal rompre ses relations commerciales avec et en Russie. Par exemple en cédant des participations dans des sociétés russes, en fermant des sites de production sur place ou en renonçant à des produits russes.
  • Éthiquement, peu d’exceptions résistent à cette règle. On peut par exemple continuer de livrer des médicaments ainsi que l’ensemble des services permettant de sécuriser la population, en particulier pour assurer l’entretien des centrales nucléaires sur place. Ce catalogue d’exceptions peut évoluer si la population locale souffre au surplus de manque de nourriture pour assurer ses besoins élémentaires. Ces questions ne se posent pas pour l’instant.
  • Chaque exception doit être justifiée. Les soins obligatoires qu’il faudrait prodiguer à la population russe ou les pertes d’emplois dans les filiales des entreprises internationales dans ce pays pèsent peu face à des violations fondamentales du droit international et de la dignité humaine. Nous serions tentés de faire valoir notre «culture du pardon». Mais en définitive, il n’y a pas de bonnes affaires dans une mauvaise guerre.
  • Cette responsabilité n’inclut pas seulement des sanctions, mais aussi un engagement concret de la part des entreprises. En prenant des mesures d’accompagnement de type social pour les collaboratrices et collaborateurs licenciés en Russie par les sociétés occidentales. En résumé, le devoir d’assistance de l’employeur. Être responsable peut aussi se traduire par une aide humanitaire en Ukraine avec la fourniture de produits et services.

En conclusion, le monde entrepreneurial est appelé à réfléchir dans nos sociétés sur son rôle comme acteur sociopolitique et à agir en tant que tel. À contribuer également à trouver des solutions à des problèmes urgents face à des événements mondiaux. Et façonner ainsi l’avenir.

Directeur à l’Institut d’éthique économique de l’Université de Saint-Gall, Thomas Beschorner enseigne lui-même cette matière. On lui doit plusieurs contributions sur ce thème avec ses collègues Guido Palazzo, professeur d’éthique entrepreneuriale à l’Université de Lausanne; Markus Scholz, professeur de Business Ethics & Corporate Governance à l’Université des sciences appliquées à Vienne; et Peter Seele, professeur d’éthique commerciale à Lugano. Cet article a d’abord été publié sur Zeit Online.Lien externe

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