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Le soutien public aux médias suisses entre les mains du peuple

En avril 2021, l'éditeur Tamedia a annoncé la fusion des rédactions des deux plus grands titres de la presse quotidienne bernoise, entraînant la perte d'une vingtaine de postes de journalistes. Keystone / Marcel Bieri

Perte massive de recettes publicitaires, chute des abonnements, concurrence des géants du web: l'État veut soutenir les médias suisses afin de garantir leur qualité et leur diversité. Les citoyennes et les citoyens votent le 13 février sur des mesures financières en faveur des journaux, radios, télévisions privées et sites en ligne.

Ce contenu a été publié le 23 décembre 2021 - 13:00

De quoi parle-t-on?

Le Parlement suisse a décidé de soutenir davantage les médias privés avec un paquetLien externe d'aides financières directes et indirectes. Environ 150 millions de francs supplémentaires par an seront alloués aux journaux, radios, télévisions privées et médias en ligne. Un référendum a été lancé par des politiciennes et politiciens de droite ainsi que des éditeurs. Le peuple tranchera le 13 février.

La Société suisse de radiodiffusion (SSR), dont fait partie swissinfo.ch, est financée par la redevance radio-tv et n'est pas concernée par ce train de mesures en faveur des médias.

Quelle est la situation des médias en Suisse?

L'avènement d'internet et l'expansion des géants du web comme Facebook et Google ont totalement chamboulé le paysage médiatique helvétique. L'information et la publicité se sont rapidement développées en ligne, avec pour conséquence une chute du nombre d'abonnements aux médias traditionnels et une diminution importante de leurs revenus. Ces vingt dernières années, les recettes publicitaires des journaux, magazines et radios privées ont baissé d'environ 40%.

Contenu externe

Les médias suisses ont tenté d'élaborer des contenus numériques rentables, mais le public reste réticent à payer pour des articles en ligne et les tarifs publicitaires y sont moins élevés. Résultat: environ 70 journaux ont disparu en Suisse depuis 2003. De nombreux titres se sont fait absorber par de grands groupes, réduisant la diversité des médias sur l'ensemble du territoire. Les mesures économiques ont frappé de plein fouet les rédactions et beaucoup de journalistes de presse écrite ont perdu leur travail. Une situation qui a encore empiré avec l'arrivée de la pandémie, car l'annulation d'une multitude d'événements a privé les médias de rentrées publicitaires importantes.

Mais la généralisation de l’internet mobile et la crise des médias traditionnels ont aussi provoqué un élan d'enthousiasme pour la création de nouvelles plateformes en ligne. Une multitude de projets ont vu le jour ces dix dernières années, qui s'essayent à différents formats et modèles économiques. Certains de ces «nouveaux médias» ont eu la vie relativement courte, mais d'autres ont réussi à se développer et à créer des emplois. Parmi eux, le magazine Republik, devenu rentable grâce au soutien de son lectorat, les sites d'informations gratuits Watson et Blick entièrement payés par la publicité, ou encore la plateforme Heidi.news, financée par ses abonnements et une fondation privée.

A combien s'élève le soutien aux médias et qui en profitera?

Le projet veut augmenter le montant de l'aide de 151 millions de francs par rapport au régime actuel, pour atteindre un total de 287 millions par année.

Les journaux bénéficient déjà d'une aide indirecte via des tarifs préférentiels pour la distribution de leurs éditions papier. Ce soutien sera élargi et augmentera de 70 millions de francs pour atteindre un montant annuel de 120 millions. Les fonds proviennent du budget courant de la Confédération.

Les radios et télévisions régionales reçoivent une quote-part de la redevance radio-tv perçue auprès des ménages. Cette subvention évoluera de 81 à 109 millions de francs par année. L'agence de presse Keystone-ATS, le Conseil suisse de la presse ainsi que la formation des journalistes verront également leur soutien financier prendre l'ascenseur. Ils reçoivent aujourd'hui 4 millions de francs de la redevance radio-tv et 1 million de la Confédération. Une contribution supplémentaire de la redevance permettra de passer à un total de 28 millions par an.

Une nouvelle aide directe pour les médias en ligne sera introduite afin de favoriser la transition numérique. Une loi spécifique prévoit le versement de 30 millions de francs par an prélevés sur le budget de la Confédération. Seuls les médias en partie financés par leurs lecteurs et lectrices pourront bénéficier de cette aide, les offres gratuites sont exclues.

Le rabais accordé sur la distribution des journaux et le soutien aux médias en ligne sont limités dans le temps et prendront fin après sept ans.

Qui a lancé le référendum?

La fronde vient de l'Union démocratique du centre (UDC), le parti de la droite conservatrice. Celui-ci s'est opposé en bloc au train de mesures en faveur des médias lors des votes au Parlement. Le comité référendaire se revendique «apolitique», mais il compte dans ses rangs plusieurs membres de l'UDC et des personnalités proches du parti. Il réunit des éditeurs, des rédacteurs et rédactrices ainsi que des entrepreneuses et entrepreneurs actifs en Suisse alémanique.

Un comité parlementaire s'est aussi formé pour soutenir le référendum. Il est composé d'environ 80 élues et élus UDC ainsi que de quelques membres du Parti libéral-radical et du Centre.

Quels sont les arguments des référendaires?

Les adversaires de ce projet déplorent que l'aide financière profite également aux éditeurs les plus riches et aux entreprises cotées en bourse. Ils estiment que ce soutien n'est pas économiquement fondé, car les cinq principaux groupes de presse du pays ont dégagé des bénéfices ces dernières années et sont en mesure de se financer eux-mêmes.

Le comité référendaire affirme que les subventions étatiques diminuent l'indépendance des médias et les empêche de jouer leur rôle de quatrième pouvoir en se montrant critiques envers les politiques et les autorités. «Leur dépendance financière discrédite leur indépendance», résument les référendaires. Ils considèrent également que ces contributions de l'État biaisent la concurrence.

De plus, le comité dénonce un manque de transparence dans l'attribution des aides financières et regrette que les supports gratuits soient exclus de tout soutien: «Les subventions prévues pour les médias sont antisociales. Seules les classes aisées qui peuvent s’offrir un journal ou un abonnement en ligne en bénéficieront».

Qui soutient le train de mesures pour les médias?

Le gouvernement et le Parlement invitent le peuple à accepter ce coup de pouce financier aux journaux, radios et télévisions. Un comité interpartis s'est constitué pour soutenir le projet. Il compte dans ses rangs une centaine de parlementaires issus de tous les partis sauf l'UDC, 80 entreprises de médias ainsi que 15 organisations, dont Reporters sans frontières.

Quels sont les arguments en faveur des aides aux médias?

«Sans ce paquet, il y a le risque que d'autres journaux disparaissent, que les radios locales soient affaiblies et que certaines régions ne soient plus couvertes par des sites d'informations», avertit la ministre en charge de la communication, Simonetta Sommaruga. Elle explique que les critères mis en place pour obtenir des aides directes empêcheront toute influence des autorités sur les rédactions. Les médias devront notamment établir une distinction claire entre contenus journalistiques et publicitaires, offrir des informations sur les réalités politiques, économiques et sociales, et respecter les règles journalistiques reconnues dans la branche.

Le comité de soutien souligne que les médias indépendants sont un fondement de la démocratie directe helvétique. «Il n’y a guère d’autre pays où le peuple peut participer aussi intensément à la vie politique, rappelle le député socialiste Matthias Aebischer. C’est pourquoi des médias forts et indépendants, informant la population de manière fiable et équilibrée, sont indispensables.»

En conformité avec les normes du JTI

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