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Le risque de pousser les banquiers dans une zone grise

«Si la régulation va trop loin […], elle risque de pousser les gens vers de nouvelles activités qui sortent du champ de la régulation», avertit . Patrick Odier. Keystone

Instaurer des règles maladroites pour encadrer la finance fait peser le risque de voir se développer un système bancaire de l’ombre, hors du contrôle des régulateurs, avertit Patrick Odier, le président de l’Association suisse des banquiers (ASB), rencontré à Davos.

Ce contenu a été publié le 29 janvier 2010 - 17:42

Le Président américain Barack Obama a fait connaître la semaine dernière sa volonté de réguler le secteur bancaire. Les «règles Volcker» (du nom d’un de ses principaux conseillers) conduiraient à séparer les activités des grandes banques afin de protéger les économies nationales et les dépôts des détenteurs de comptes ordinaires.

Mais interdire aux banques de placer leur propre argent sur les marchés (opérations pour compte propre) pourraient conduire certains traders à mener ce type d’activités hors du radar des régulateurs. C’est l’avertissement de Patrick Odier recueilli au World Economic Forum (WEF) de Davos.

swissinfo.ch: Quelle appréciation portez-vous sur les «règles Volcker»?

Patrick Odier: Les pistes proposées par Barack Obama sont très intéressantes, mais quelques unes [des propositions] seraient difficiles à mettre en œuvre et à appliquer. Dans le domaine de la séparation d’activités surtout [interdiction des opérations pour compte propre et des activités de hedge funds/fonds spéculatifs].

Il faut s’assurer que les opérations pour compte propre ne soient pas le seul souci du management des banques. Laisser la possibilité de la diversification à travers divers services est une assurance que les banques ne soient pas à la merci d’une seule activité en période de difficultés.

[Toutefois] les opérations pour compte propre doivent viser un ajout de valeur pour le client de la banque, et pas seulement pour le trader [sous la forme de bonus].

swissinfo.ch: Les règles proposées sont-elles susceptibles d’avoir des effets négatifs?

P.O.: Si la régulation va trop loin sur certains plans, elle risque de pousser les gens vers de nouvelles activités qui sortent du champ de la régulation. Des activités dont il deviendrait plus difficile de contrôler les effets.

Si je suis un excellent trader en matière d’opérations pour compte propre et que je constate qu’il devient difficile de poursuivre au sein même de la banque, je serai tenté de rejoindre une société nouvelle active hors du champ du secteur bancaire régulé. Ceci pour pouvoir simplement exercer ma profession dans des conditions de meilleure flexibilité.

swissinfo.ch: Une conséquence de la régulation envisagée est de fractionner les plus grandes banques considérées comme étant «too big to fail» [impossible à laisser partir en faillite]. Est-ce une objectif sensé?

P.O.: Les banques universelles [actives à la fois dans la gestion d’actifs, la banque d’investissement, la gestion de fortune et la banque de détail] ont pour responsabilité de s’assurer de la disponibilité du crédit au-delà des frontières domestiques – elles facilitent les flux de capitaux à l’échelle mondiale.

Les banques suisses appliquent en général cette approche de la banque universelle avec succès. Nous devrions protéger ce modèle aussi longtemps qu’il est possible de le gérer avec prudence et efficacité.

swissinfo.ch: Pourrions-nous être amenés à voir des opérations bancaires étrangères être transférées en Suisse pour échapper aux régulations draconiennes décidées ailleurs dans le monde?

P.O.: Je ne crois pas que nous attirerions des institutions pour cette raison. Nous attirerions les plus professionnelles d’entre elles parce que nos régulations sont en avance. Nous pensons que des régulations fortes, cohérentes et équilibrées sont un avantage comparatif.

L’objectif de la régulation devrait porter sur le renforcement des exigences en matière de capitalisation [réserves suffisantes pour faire face aux pertes]. Le «swiss finish» [seuil de fonds propres rehaussé pour les deux grandes banques] apporte une sécurité supplémentaire [par son effet de] mesures anticycliques. Cela va clairement dans la bonne direction.

swissinfo.ch: Quelle est l’importance d’avoir des conditions communes et généralisés pour tous en matière de régulation?

P.O.: Les régulateurs ont développé un dialogue international beaucoup plus cohérent mais il est normal que cela prenne du temps. Aucun acteur n’aimerait être désavantagé, toutes les principales banques souhaitent donc des conditions égales.

[Il est important que] le raisonnement qui fonde les exigences de niveaux de fonds propres s’applique de la même manière pour nous que pour le reste du monde. Pour le cas de faillite d’une banque opérant dans différents pays, nous avons besoin d’un mécanisme qui permette à chaque pays d’assumer sa juste part de responsabilité.

swissinfo.ch: Quel est l’apport du WEF dans la coordination de la régulation globale?

P.O.: Il est très important de pouvoir dialoguer avec les politiciens de différents pays. Il est important aussi que les politiciens comprennent que les banquiers ne cherchent pas à défendre ce qu’ils ont fait [dans le passé]. Comme il est important que les banquiers entendent ce que le public a à dire à leur propos.

Ma crainte est que le public considère comme acquis que les banques ne savent pas ce qu’elles font – bien sûr qu’elles comprennent. Elles doivent communiquer le fait qu’elles comprennent et qu’elles vont changer

Matthew Allen, Davos, swissinfo.ch
(Traduction de l’anglais: Pierre-François Besson)

On serre la vis

La crise financière et le renflouement des banques ont conduit à une série de réformes ou de propositions visant à réduire la prise de risque et à rembourser l’argent des contribuables.

La France et la Grande-Bretagne ont toutes deux pris en compte l’humeur de l’opinion et annoncé une ponction unique sur les bonus des banquiers. Le Président américain Obama a soumis à Washington deux plans de mesures ces dernières semaines.

Le premier recommande que les institutions financières paient une sorte d’assurance qui viendrait remplacer l’argent des contribuables en cas de renflouement futur. Le second plan - labellisé «Règles Volcker» - vise à forcer les banques qui gèrent les comptes traditionnels du public à réduire leur prise de risque.

La régulation envisagée interdirait aux banques de placer leur propres avoirs sur les marchés (opérations pour compte propre) et de se lier à des hedge funds et des firmes de private equity.

Le régulateur financier global – le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire – a lui aussi proposé une série de mesures pour contraindre les banques à mettre de côté davantage de capital en prévision des mauvais jours.

La Suisse suit traditionnellement la vision de Bâle en lui ajoutant un «swiss finish» qui contraint les banques à détenir davantage encore de réserve en capital. En 2008, l’autorité de surveillance des marchés financiers (Finma) a rehaussé ses exigences dans ce domaine, en particulier à l’égard d’UBS et Credit Suisse, les deux grandes institutions du pays.

La Finma a aussi introduit depuis cette année des directives afin de réduire les bonus excessifs et de lier ce type de rémunérations à des objectifs à long terme plutôt qu’à court terme.

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