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Le profil incertain du Festival du film de Zurich

Tapis vert à l'ouverture du festival le 23 septembre. Keystone / Ennio Leanza

Du 23 septembre au 3 octobre, le Zurich Film Festival fête son 17e anniversaire. Comme chaque année, il attirera le Tout-Zurich et des vedettes internationales. Mais son identité de festival de cinéma est toujours aussi insaisissable.

Ce contenu a été publié le 01 octobre 2021 - 13:21
Alan Mattli

En 2015, le cahier culture du prestigieux journal dominical NZZ am Sonntag publiait un article provocateur à l’occasion de la 50e édition des Journées de Soleure. Dans ce papier, ce festival, qui présente une rétrospective annuelle complète du cinéma suisse, était accusé de manquer de vision, d’être une chambre d’écho élitiste de gauche sous l’emprise du politiquement correct. Un environnement qui empêcherait l’industrie cinématographique suisse d’être compétitive à l’international.

«Avoir 50 ans est un moment propice à l’autoréflexion, argumentait l’article, car pour beaucoup, c’est la dernière chance de changer de voie.» Verdict: sous sa forme actuelle, les Journées de Soleure sont «le festival de cinéma le plus dispensable de Suisse», une relique fossilisée qui n’a «aucun droit d’exister».

Cette attaque était assénée par Christian Jungen, critique de cinéma, puis responsable de la rubrique culture à la NZZ am Sonntag – un poste qu’il a quitté en 2019. Christian Jungen est depuis lors passé de la parole aux actes en devenant le directeur artistique du Zurich Film Festival (ZFFLien externe). À ce jour, il partage les fonctions de directeur du festival avec la directrice générale, Elke Mayer.

Elke Mayer et Christian Jungen Keystone / Walter Bieri

Nombrilisme zurichois

La ligne dure adoptée par Christian Jungen à l’égard du Festival de Soleure rend sa nomination particulièrement intrigante. Depuis son édition inaugurale en 2005, fruit de l’imagination de Karl Spoerri, Nadja Schildknecht et Antoine Monot Jr, le ZFF a dû faire face aux accusations d’absence de mission créative concrète.

Une semaine après la publication polémique de Christian Jungen en 2015, la Solothurner Zeitung s’en prenait au Festival du film de Zurich, le qualifiant de culte opportuniste de la célébrité. Pour les cinéphiles suisses, ce festival n’est rien d’autre qu’une manifestation de l’hubris zurichoise. Les détracteurs du festival affirment, eux, que Zurich n’a qu’un festival de cinéma très médiatisé parce que c’est ce qu’on attend d’une grande ville.

En outre, les enchevêtrements politiques, les accords de parrainage et l’allocation des budgets ont souvent menacé d’éclipser les aspirations artistiques du festival. Par exemple, l’intégration du festival dans le groupe de médias NZZ a naturellement fait froncer bien des sourcils.

Les partenaires haut de gamme comme Credit Suisse et Mercedes-Benz, quant à eux, sont aussi présents au festival que les discussions autour de son identité visuelle. L’affiche du festival de cette année, un montage Photoshop ostensiblement précipité de l’actrice danoise Sandra Guldberg Kampp devant un lit de roses, n’est que la dernière décision de corporate-design qui soulève des questions sur les priorités budgétaires du ZFF.

Pas du goût des designers zurichois: l’affiche 2021 du ZFF. Keystone / Walter Bieri

Ainsi, même à la veille de la 17e édition du festival, il est toujours difficile de le définir comme autre chose que les onze jours du calendrier où les vitrines de Zurich arborent le logo du festival, les cinémas sont plus remplis que d’habitude et les journaux inondés d’images de stars sortant des limousines sur la Sechseläutenplatz.

Le bon côté des choses

Bien sûr, ce rendez-vous a aussi de la valeur. Au cours de son existence, le festival n’a cessé d’accroître son public, dépassant les 100’000 participants en 2018 et devenant, en termes de fréquentation, le second plus grand festival de cinéma de l’espace germanophone, après la Berlinale.

Sa promotion du film comme moyen de communication de masse unificateur est louable, tout comme son effort annuel pour trouver un équilibre entre les films largement accessibles, le cinéma d’auteur et les œuvres de réalisateurs en herbe, grâce à sa politique consistant à ne faire concourir que des premiers, seconds et troisièmes longs métrages des réalisateurs dans les sections principales.

À la lumière du conflit actuel entre les projections en salle et le streaming à domicile, l’attachement du ZFF aux salles de cinéma est également bienvenu. Le ZFF n’a en effet pas voulu se mettre en ligne, tant en 2020 qu’en 2021.

Pourtant, il ne suffit pas de défendre la forme d’art qu’est le cinéma pour donner une identité à un festival.  Il en va de même pour les incidents occasionnels qui ont fait la une des journaux du monde entier, comme l’arrestation en 2009 du réalisateur Roman Polanski à son arrivée à Zurich pour le festival.

Douze ans plus tard, cet épisode embarrassant reste peut-être l’événement le plus marquant de l’histoire du ZFF, ce qui met en évidence le manque d’envergure internationale de ce festival en termes de programmation.

Il sera intéressant de voir si la projection de gala de No Time to Die, le nouveau James Bond tant attendu, changera la donne, puisqu’elle s'est tenue pratiquement en même temps que la première mondiale du film à Londres.

No Time to Die, le dernier James Bond,, a été projeté à Zurich (et Paris) peu après sa première mondiale à Londres. © 2019 Danjaq, Llc And MGM

Parmi les festivals suisses

Les autres festivals de Suisse, même si la plupart d’entre eux ne peuvent rivaliser avec le nombre de spectateurs de Zurich, s’en sortent beaucoup mieux à cet égard.

SoleureLien externe, malgré ses indéniables défauts structurels, reste l’endroit où se rendre si l’on veut se faire une idée du cinéma suisse actuel. Les festivals Visions du RéelLien externe à Nyon et FantocheLien externe à Baden sont des rendez-vous de renommée internationale, respectivement pour le cinéma documentaire et le cinéma d’animation.

LocarnoLien externe, le seul festival de cinéma en Suisse qui surpasse le ZFFLien externe en termes d’affluence, est une institution européenne qui, malgré les récentes crises administratives et artistiques, reste un festival de cinéma d’auteur de grande renommée.

En comparaison, le ZFF, qui met l’accent sur l’aura des stars, semble se présenter comme le nouveau venu cool du quartier qui attire les plus grandes foules en accueillant les noms les plus illustres et en obtenant des avant-premières hors compétition pour certains des titres les plus attendus qui ont été présentés à Cannes ou à Venise.

Lorsque Sharon Stone est montée sur scène le 25 septembre pour recevoir le Golden Icon Award de cette année, une récompense destinée à honorer les légendes «emblématiques» du grand écran, elle a rejoint une galerie de lauréats majoritairement blancs, anglophones et élevés à Hollywood, de Sean Penn à Cate Blanchett, ce qui suggère une définition quelque peu étroite de la célébrité emblématique de la part du festival.

Les rétrospectives de réalisateurs, qui comptent quatorze hommes pour deux femmes, ne s’éloignent pas non plus trop de ce qui est déjà bien établi. Avec l’ambition affichée d’être une passerelle entre le divertissement populaire et des œuvres plus indépendantes et plus stimulantes, ce festival pourrait bien être un vecteur de découverte authentique pour le public.

Sharon Stone à son arrivée au festival de Zurich le 25 septembre dernier. Keystone / Ennio Leanza

Aucun risque

La réalité du ZFF, cependant, est trop souvent de renforcer des goûts existants – des auteurs européens sûrs et relativement bankables comme Michael Haneke (Amour), Olivier Assayas (Personal Shopper) ou, cette année, Paolo Sorrentino (The Great Beauty), dont les films sont des piliers des salles de cinéma d’auteur en Suisse.

D’une certaine manière, le lauréat du Lifetime Achievement Award 2021, Paul Schrader, dont la dernière réalisation, le drame psychologique The Card Counter, sera projeté au festival, a fait mouche lorsque, dans son discours de remerciement, il a qualifié le ZFF de «festival de cinéma très hype».

L’acteur Oscar Isaac joue le personnage de William Tell, un ancien enquêteur de l’armée devenu joueur de casino, hanté par les fantômes de son passé. © 2021 Focus Features Llc

Le ZFF, qui en est à sa 17e édition, a atteint un âge, pour reprendre la métaphore soleuroise de Christian Jungen, où il ne semble pas si frivole de se demander dans quel avenir il se projette.

S’il s’est imposé avec succès en Suisse comme une célébration du cinéma, il n’a pas encore trouvé sa place sur la scène internationale. Il est certainement trop tôt pour le considérer comme un «festival dispensable», mais il n’est jamais trop tôt pour commencer à se poser des questions.

SWI swissinfo.ch/Carlo Pisani

Alan Mattli écrit régulièrement sur le cinéma, en allemand et en anglais, tant sur son propre blog FacingTheBitterTruth.comLien externe que pour diverses publications essentiellement suisses, comme Frame et Maximum Cinema

Vous pouvez le suivre sur Twitter et Instagram (@AlanMattli), ainsi que sur Letterboxd (alanmattli).

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