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Le patrimoine, l’autre victime collatérale des guerres

Le buste de Taras Shevchenko, poète ukrainien et symbole national, reste debout devant les ruines de la maison de la culture de Byshiv, détruite par un bombardement aérien russe. Copyright 2022 The Associated Press. All Rights Reserved.

Les populations civiles ne sont pas les seules à être menacées par les conflits armés; les biens culturels également. Quoique protégé par une législation spécifique, le patrimoine peut même être intentionnellement pris pour cible.

Ce contenu a été publié le 10 avril 2022 - 11:00

Sur la place d’armes de Chamblon, dans le canton de Vaud, des jeunes gens portant des gilets blancs ou rouges et des membres de la protection civile s’affairent. Ils déplacent, observent, photographient, répertorient des objets visiblement calcinés.

Heureusement, il ne s’agit que d’un exercice de sauvetage d’une collection patrimoniale organisé par la Haute École ARC Conservation-restaurationLien externe (HE-ARC CR). Les treize étudiantes et étudiants qui y participent apprennent à agir comme si le sinistre avait eu lieu dans un musée, une bibliothèque ou un service d’archives. Il s’agit par exemple de procéder à un tri entre les objets irrémédiablement perdus et ceux qui pourraient être conservés en vue d’une restauration.

Lors de l'exercice, il fallait notamment choisir ce qui était restaurable ou non. © Keystone / Laurent Gillieron

L’Ukraine protège ses trésors

Ce type d’exercice n’a rien d’exceptionnel; il est normalement organisé tous les deux ans. Mais en cette journée de mars 2022, il se déroule dans un contexte particulier: tout le monde a en tête la guerre en Ukraine, où le danger pour le patrimoine est bien réel.

En Ukraine, les autorités ont fait leur possible pour protéger les trésors patrimoniaux. Les collections ont été mises en lieu sûr. Quant aux bâtiments et aux objets impossibles à déplacer, ils ont été protégés avec les moyens du bord: sacs de sable, bâches, mousse, tissus anti-feu…

Malgré ces efforts, après un mois et demi de guerre, les opérations militaires ont déjà provoqué des pertes culturelles importantes. Selon le dernier recencement effectué par l'UNESCOLien externe, au moins 53 sites culturels ont déjà été endommagés par les bombardements et les combats. Par exemple, 25 tableaux de l’artiste Maria Primachenko, partis en fumée dans l’incendie du musée d’histoire et d’art local d’Ivankiv à la suite d’un bombardement.

Protection d'une statue dans le centre historique de Lviv. Keystone / Atef Safadi

Une protection spécifique

On ne le sait pas forcément, mais tout comme les populations civiles, le patrimoine fait l’objet d’une protection spécifique dans le cadre de conflits armés. «Compte tenu des dommages collatéraux de plus en plus importants dus à la guerre moderne, des pays ont commencé à comprendre dès la fin du 19e siècle qu’il était nécessaire de prendre soin du patrimoine et de s’organiser au niveau international», indique Nathalie Ducatel, chargée de cours à la HE-ARC CR.

Mais ce sont les destructions massives infligées au patrimoine lors de la Seconde Guerre mondiale qui débouchent sur une véritable protection, avec la Convention de La HayeLien externe pour la protection des biens culturels en cas de conflits armés, adoptée en 1954. Il s’agit du premier instrument international à vocation universelle exclusivement axé sur la protection du patrimoine culturel.

La Convention de La Haye interdit l’utilisation de biens culturels à des fins qui pourraient les exposer à une destruction ou à une détérioration. Elle exige aussi que les belligérants s’abstiennent de tout acte d’hostilité à l’égard de ces biens. En outre, il est demandé d’inculquer aux personnels des forces armées un esprit de respect envers les biens culturels de tous les peuples.

Deux Protocoles additionnels renforcent encore la Convention. Le premier empêche l’exportation de biens culturels d’un territoire occupé. Le second demande en particulier de criminaliser la destruction délibérée de tout bien culturel et établit un fonds spécial pour aider les États à protéger leurs biens culturels.

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Choc en Yougoslavie

Mais faut-il encore que la Convention de La Haye soit respectée. Or des conflits récents ont montré que ce n’est pas forcément toujours le cas. «À la fin du conflit en Yougoslavie, les belligérants ont délibérément pilonné des sites signalés comme étant des éléments patrimoniaux. On pensait ce genre de pratique terminé depuis la Seconde Guerre mondiale. Ce qui s’est passé en Yougoslavie a donc constitué un choc», dit Nathalie Ducatel.

Depuis, bien d’autres crimes contre le patrimoine ont été perpétrés dans le monde. On pense notamment au dynamitage des bouddhas géants de Bamiyan, en Afghanistan, à la destruction du site de Palmyre, en Syrie, ou encore au pillage d’objets archéologiques dans les musées irakiens.

«En s’en prenant au patrimoine, l’idée est toujours de s’en prendre à ce qui est particulièrement précieux pour un peuple: sa mémoire et son identité», déplore Nathalie Ducatel.

Pas inutile

Les faits montrent qu’une convention internationale ne permet souvent pas de protéger un patrimoine, pas plus que des populations civiles d’ailleurs. Quant à l’idée de déférer les responsables des destructions devant la justice et d’obtenir des réparations, là aussi cela semble être un vœu pieux.

Pour autant, un cadre légal international n’est pas inutile. «Il est bien clair que nous n’empêcherons jamais toutes les destructions et les trafics, admet Nathalie Ducatel. Mais le fait que cette réglementation existe réduit par exemple la mise sur le marché d’objets obtenus illégalement dans des pays comme la Suisse.»

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Aide suisse à l’Ukraine

La Suisse agit pour la protection du patrimoine ukrainien.

L’Office fédéral de la culture (OFC) met à disposition une somme de 750'000 francs.

Cette somme soutient des musées et des institutions en Suisse pour la garde en dépôt temporaire et la conservation de biens culturels envoyés d’Ukraine.

L’OFC soutient également des organisations ou institutions internationales ainsi que des acteurs privés dans leurs efforts visant à prévenir la destruction ou le vol de biens culturels en Ukraine.

Source: communiquéLien externe de l’OFC

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