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Latifa Echakhch: «Qu'entends-je lorsque le silence revient?»

© Pro Helvetia / Christian Beutler

Latifa Echakhch représente cette année la Suisse à la Biennale de Venise. Son travail s’articule autour des cycles du temps et de la richesse de ne pas devoir se contenter d’une seule identité.

Ce contenu a été publié le 23 avril 2022 - 09:00
Meret Arnold

Tout débute avec un piano. «Je voulais apprendre à en jouer», explique Latifa Echakhch. «Alors il t’en faut un», lui avait répliqué un ami artiste. «Et pour l’installer, il te faut un appartement. Et pour trouver un logement, il te faut trouver aussi un pays», avait-il ajouté. Latifa Echakhch a opté pour la Suisse.

Cela fait maintenant dix ans que cette artiste française, née au Maroc, vit en Suisse, entourée de ses enfants. Elle habite et travaille entre Vevey et Martigny (respectivement dans les cantons francophones de Vaud et du Valais). Son itinéraire la mène aujourd’hui au Pavillon suisse de la Biennale de Venise, où elle explore de nouvelles voies musicales dès ce week-end.

«Il était temps pour moi de régénérer mon œuvre en essayant de mieux comprendre ce qui l’avait guidée jusqu’ici», explique-t-elle à SWI swissinfo.ch. Latifa Echakhch n’a guère eu le temps de souffler. Après des études menées à Grenoble, Cergy-Pontoise (près de Paris) et à Lyon, qu’elle a achevées au début des années 2000, ses installations grand format ont rapidement rencontré un vif succès.

Vue détaillée de l'installation "The Concert" au Pavillon suisse de la 59e Biennale d'art de Venise. Christian Beutler/Keystone

Elle a participé ensuite à de nombreuses expositions individuelles ou groupées. Les récompenses se sont succédé: Prix Marcel Duchamps en 2013, le plus prestigieux décerné en France. Ou l’obtention du Zurich Art Prize en 2015. Latifa Echakhch a également été programmée à la Pace Gallery, l'une des plus renommées pour le marché de l'art. Nul doute que sa contribution à la Biennale de Venise pourrait constituer un nouveau tremplin pour elle.

«Mais il est clair aussi que la Biennale n'est pas l’endroit idéal pour se remettre en question», admet-elle. Car elle aurait pu suivre, sans ciller, le fil conducteur de son œuvre. Mais Latifa Echakhch a préféré sortir de sa zone de confort pour explorer ici d’autres territoires. «Au lieu de me consacrer aux arts visuels, je fais maintenant semblant d'être une musicienne», raconte-t-elle.

Rien n’est dû au hasard. Ces deux dernières années, elle s’est mise à étudier les rudiments de plusieurs instruments en apprenant le solfège, et en suivant parallèlement des cours de chant. Elle a entrepris cette démarche pour répondre à des questions fondamentales. «Que se passe-t-il corporellement quand nous écoutons ou jouons de la musique? Quelle expérience fait-on du temps en musique? Comment puis-je utiliser ces perceptions dans les arts visuels?»

L’épure du temps

Cette féroce envie de creuser la musique ne lui était pas complètement étrangère non plus. Il y a dix ans, Latifa Echakhch avait déjà créé des œuvres baptisées alors «Tambours». Des toiles circulaires d’environ deux mètres de diamètre, sur lesquelles elle avait fait couler des gouttelettes d'encre.

«Lorsque celles-ci frappaient la toile, on entendait le son d'un tambour», éclaire-t-elle. D’où cette appellation donnée à la série. «Au départ, je ne me suis pas intéressée à l’aspect musical, plutôt à la durée de ces gouttes dans le temps. Or le résultat s’est révélé finalement bien plus musical que je ne le pensais». Le titre de chacune de ses œuvres se rapporte à la durée des égouttements.

"The sun and the set", Charleroi, Belgique (2020) Leslie Artamonow

Avant de se pencher plus avant sur l’univers musical, Latifa Echakhch avait fait des cycles temporels un de ses thèmes de prédilection, au travers de plusieurs performances et fresques («Cross Fades», «The Sun and the Set Series»). Un jour, elle avait recouvert par exemple plusieurs peintures d'une bonne couche de ciment. Puis elle les avait ensuite grattées en plusieurs endroits pour mieux mettre à nu des parties peintes.

Du ciment traînait toujours au sol. Des traces. Seule lors de l’acte de création, elle a exploré de nouveaux espaces narratifs. Accompagnés de nouvelles questions aussi. Par exemple: qu’était-il arrivé à ces toiles? La peinture réapparaissait-elle ou plutôt disparaissait-elle?

Palper le ressenti lors d’un concert

Latifa Echakhch va continuer d’approfondir ce thème au Pavillon suisse de la Biennale. Pour sa nouvelle performance musicale, elle a été conseillée par le compositeur et percussionniste genevois Alexandre Babel, ainsi que par l'historien d'art, curateur et ex-DJ italien Francesco Stocchi.

Vue de l'exposition "Falling, lovely and beautiful", Belgique (2018) Tom Callemin

Cette performance sera dévoilée samedi lors de la première publique de sa nouvelle œuvre baptisée «The Concert». Rien à voir avec ce que l’on peut habituellement attendre d’un concert. Le public sera en situation de devoir palper lui-même son ressenti d’un concert. Que ressentons-nous par exemple lorsque la musique se décompose en nous avec le temps et se réduit à des fragments? Lorsque des extraits résonnent encore dans nos mémoires? Un refrain, une partie de violon, un passage de batterie. Des impressions visuelles et des jeux de lumière aussi.

«Lors d’un concert, on n'est jamais seul», décrypte l’artiste. «Une foule se meut en même temps et au même rythme. Après, en revanche, je me retrouve seule avec ma mémoire et mes souvenirs. Qu'entends-je lorsque le silence revient?», questionne-t-elle.

La reconstruction du passé s’inscrit ainsi dans le récit personnel. Dans cette quête sur la perte et l'irréversibilité du temps, Latifa Echakhch trouve sa verve et sa liberté créatrice. «Il y a, c’est sûr, de la mélancolie dans mon travail. Mais ces décalages en lien avec le temps qui file nous permettent également de nous positionner en marge des choses, de les ressentir autrement», dit-elle.

Noise and Missing Words © Latifa Echakhch

Des souvenirs personnels partagés  

Latifa Echakhch utilise souvent ses souvenirs comme matériau de travail. Une fois, elle avait reproduit sur d'immenses rideaux de théâtre des photographies de voyages prises sur son portable. Elle les avait associées avec des objets personnels couverts d'encre.

«J'utilisais ces objets comme point de départ pour réveiller des souvenirs. Ce faisant, je ne me préoccupe guère de mon destin personnel ou du sentiment que nous avons souvent d'être unique. Nous avons en réalité beaucoup de choses en commun. Notez à ce propos qu’une première rencontre amoureuse n'a rien d'unique. J’essaie de décrypter mes souvenirs et sentiments pour voir ce qu’ils ont en commun avec d’autres».

Sous cet angle, le soi devient politique. Comme l’atteste la trajectoire migratoire de Latifa Echakhch. Pas étonnant qu’une de ses œuvres porte d’ailleurs le nom d’«Expropriations». A leur arrivée en France, alors que Latifa avait trois ans, à Aix-les-Bains, en Savoie, ses parents avaient cessé de parler marocain à la maison, s'efforçant d’intégrer ainsi leurs enfants dans la culture française, quitte à accepter d’effacer la première.

«Ce que beaucoup qualifient aujourd’hui de multiculturalisme positif ne ressemblait à rien de concret pour moi. Comme beaucoup de personnes confrontées aux migrations, j'ai vécu en fait le décalage de n'appartenir ni à l'une ni à l'autre culture», explique-t-elle.

Dérives (2015) ©Reinhard Haider

Cette forme de dissolution surgit régulièrement dans ses œuvres. Notamment dans sa série de dessins «Noise and Missing Words» (2018). Des textes arabes poétiques d’origine sont devenus ainsi des signes diacritiques.

Dix ans plus tôt, en 2007, elle s'était penchée sur l'ornementation dans l’art et l'architecture dans les pays arabes. Et son premier travail artistique dénommé «Dérives» s’en était directement ressenti. Elle avait peint sur le sol un immense motif avec du goudron, au point de ne plus en saisir vraiment la forme. Elle a ensuite utilisé de l'acrylique pour développer ce thème.

Des lignes émergeaient sur des toiles comme autant de chemins parcourus. Ses racines se confondaient, incarnant ce qu’il convient d’appeler l’errance. Dans les années 1960, les situationnistes s’y étaient déjà intéressés autour du thème de la ville.

Ne plus rien représenter

Certes, plus jeune, Latifa Echakhch aurait bien voulu posséder une identité propre. «J'aurais aimé dire je suis marocaine, française ou, comme aujourd’hui, suisse. Mais la vérité est ailleurs. Et avec le temps, j’ai réalisé que ce patchwork constituait en fait une richesse. Celle d'être de partout et de nulle part à la fois».

Fantasia (Empty Flag, White) à la Biennale de Venise 2011 © 2011 Roberto Marossi

En 2011, dans son œuvre «Fantasia», elle avait révélé sa vision sur la notion de nation lors d’un premier passage à la Biennale. Constituée de plusieurs hampes de drapeau vides disposées en croix, son œuvre avait jalonné le parc Giardini.

Aujourd’hui, alors qu’elle représente officiellement la Suisse dans la Cité des Doges, sa présence revête une toute autre signification. «J'ai en effet décidé de vivre en Suisse. Une immigration volontaire qui n’est la même que celle de mes parents», lance-t-elle. «J’appartiens dès lors à la tradition d’artistes étrangers qui, dans l’histoire, ont fait la culture de ce pays».

Sa performance «The Concert» ne sera pas aphone. Un disque où est gravé un morceau d’une vingtaine de minutes sera édité au cours de cette exposition. Cette œuvre a pu être enregistrée à Berlin par Alexandre Babel et d’autres musiciens. «On y entend de la musique, le vide du pavillon, le gravier des jardins, les échos de nos conversations. Deux ans de recherche condensés en une partition», s'enthousiasme-t-elle. «A l’écouter, je ressens ce que j'ai vécu en tant que révélation sonore au cours des deux dernières années», dit-elle.

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