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La Suisse face aux réfugiés du nazisme: un rapport qui fait mal

La Commission d’historiens emmenée par le professeur Bergier a présenté son second rapport sur l’attitude de la Suisse avant et durant la dernière guerre mondiale. Il dresse un bilan très sombre de la politique des autorités suisses de l’époque.

Ce contenu a été publié le 10 décembre 1999 - 18:31

La Commission d’historiens emmenée par le professeur Bergier a présenté vendredi à Berne son second rapport sur l’attitude de la Suisse avant et durant la dernière guerre mondiale. Une étude, consacrée à la question des réfugiés, qui dresse un bilan très sombre de la politique des autorités suisses de l’époque.

Ce rapport, c’est le résultat de trois ans d’enquête, effectuée sur mandat du gouvernement et dirigée par la Commission Bergier, composée à la fois d’historiens suisses et étrangers. Quel fut le comportement de la Suisse face à la question des réfugiés du nazisme? Après les polémiques de ces dernières années, ce travail permet de répondre.

Et l’image qu’il renvoie fait mal. Très mal même. Le rapport dresse en effet un bilan sans complaisance des mesures très restrictives prises avant et durant la Seconde Guerre mondiale dans le domaine de l’asile. Ainsi, il confirme qu’il s’agit là d’une des pages les plus sombres de l’histoire de la Suisse moderne.

On peut relever deux moments particuliers dans la politique suisse vis-à-vis des personnes fuyant les persécutions nazies. Le premier est l’introduction, en automne 1938, un mois seulement avant la «Nuit de cristal», du tampon «J» sur les passeports des Juifs allemands. Une mesure discriminatoire acceptée, voire proposée, par les autorités suisses, qui comptaient ainsi se protéger d’un afflux de réfugiés juifs.

Conclusion des historiens: par cette mesure le Conseil fédéral «a fait pénétrer la législation raciale allemande dans le droit administratif suisse». Par ailleurs, le tampon «J» a entravé la fuite des Juifs vivant dans le Reich. Sans cette mesure, il aurait été possible à un grand nombre de victimes du nazisme d’échapper à la persécution.

Autre moment clé, dans la politique d’asile de la Suisse: l’été 1942. C’est alors que s’opère un durcissement du contrôle des frontières. On ordonne le refoulement des réfugiés qui ne fuient «qu’en raison de leur race, les Juifs par exemple», précise une circulaire d’août 1942. Or, souligne la Commission Bergier, à cette date les autorités suisses savent qu’un sort abominable est réservé par les nazis aux déportés.

La Commission rappelle le contexte que doit affronter la Suisse: l’encerclement militaire, les difficultés de ravitaillement - motifs avancés à l’époque pour justifier ces mesures. Mais les historiens y voient également une part d’antisémitisme, bien présent dans la société suisse, qui s’ajoute à une attitude depuis longtemps très méfiante face aux étrangers, que symbolise l’idée de lutte contre la «surpopulation étrangère», l’un des objectifs du gouvernement depuis la Première Guerre mondiale.

A l’heure du bilan, la Commission Bergier est sévère, très sévère: «en créant des obstacles supplémentaires à la frontière, les autorités suisses ont contribué - intentionnellement ou non - à ce que le régime national-socialiste atteigne ses objectifs.» Et pourtant, signalent encore les historiens, la Suisse avait des atouts en main, notamment grâce au rôle économique qu’elle jouait pour l’Allemagne. Mais, les dirigeants helvétiques «n’ont pas voulu, ou n’ont pas su utiliser cette marge étroite pour défendre les valeurs fondamentales de l’humanité».

Le rapport donne encore une évaluation de réfugiés accueillis en Suisse pendant la guerre: environ 51 000, dont 20 000 Juifs. Quant aux personnes refoulées, leur nombre est impossible à déterminer avec précision, mais il est d’au moins plusieurs milliers. La Commission a étudié aussi les aspects financiers de l’asile. Ce furent les oeuvres d’entraide qui assumèrent la plus large part de l’aide aux réfugiés (70 millions de francs suisses de 1933 à 1947). Dès 1942, la Confédération, elle aussi, fait un gros effort (128 millions de francs suisses jusqu’en 1950).

En fin de compte, ce rapport est de nature à réellement transformer notre manière de voir la Suisse. A l’image d’un pays connu comme terre d’asile, connu aussi pour sa tradition humanitaire, s’ajoute ainsi celle d’un pays, certes encerclé et menacé, mais qui a préféré assurer sa propre stabilité, plutôt que de répondre aux exigences fondamentales de l’humanité.

Pierre Gobet

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