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L'avenir européen de Jean-Claude Trichet en jeu

Seule une relaxe permettrait à Jean-Claude Trichet de conserver sa crédibilité. Keystone Archive

La débâcle de la société genevoise Sasea pourrait priver Jean-Claude Trichet de la présidence de la Banque centrale européenne.

Ce contenu a été publié le 03 janvier 2003 - 19:58

Le gouverneur de la Banque de France est inculpé dans le procès qui s'est ouvert lundi à Paris sur les faux bilans du Crédit Lyonnais.

Les rocambolesques aventures financières du duo Fiorini-Paretti et de la société genevoise Sasea vont-elles coûter la place de président de la Banque centrale européenne (BCE) à Jean-Claude Trichet?

L'actuel gouverneur de la Banque de France, qui vient de fêter ses 60 ans, doit normalement prendre en juillet la succession du Néerlandais Wim Duisenberg à la tête de cette prestigieuse institution.

Le problème c'est qu'il est mis en examen (inculpé) pour «complicité de présentation de comptes inexacts et diffusion d'informations fausses» dans le cadre des résultats publiés en 1992 et 1993 par le Crédit Lyonnais.

Des infractions passibles de deux ans de prison et d'une amende de 1,5 million d'euros. Le procès qui s'ouvre lundi devant le Tribunal correctionnel de Paris s'annonce donc crucial pour l'avenir de Jean-Claude Trichet. Seule une relaxe lui permettrait de conserver sa crédibilité.

Banquiers sur la sellette

Dans son ordonnance de renvoi de 119 pages, que swissinfo s'est procurée, le juge Philippe Courroye a expédié sur le banc des accusés le gratin de la finance française des années 1990.

Outre Jean-Claude Trichet, on y trouve Jean-Yves Haberer, président du Crédit Lyonnais de 1988 à 1993; Bernard Thiolon et François Gille, deux ex-directeurs généraux de la banque; Jacques de Larosière, ancien gouverneur de la Banque de France; et Jean-Pascal Beaufret, ancien chef de service à la Direction du Trésor.

Le juge d'instruction leur reproche de ne pas avoir provisionné en temps voulu les lourdes pertes que l'établissement avait enregistrées.

Trois principaux dossiers sont à l'origine des mécomptes du Crédit Lyonnais: les engagements sur Sasea Holding, la société financière genevoise dirigée par Florio Fiorini, les prêts accordés à son compère Giancarlo Paretti pour le rachat du géant cinématographique Metro Goldwyn Mayer (MGM), et enfin l'immobilier.

Des oublis milliardaires

Selon l'enquête, les comptes publiés par la banque en 1991, 1992 et au 30 juin 1993 ne reflètent pas la réalité.

En décembre 1991, aucune provision n'a été comptabilisée sur la MGM alors que les pertes du studio hollywoodien atteignent 176 millions de dollars.

Pour Sasea, les engagements du Crédit Lyonnais se chiffrent à 718 millions de dollars, mais les provisions ne sont que de 205 millions. Ceci alors que «le groupe genevois était en état de cessation de paiements».

«Au total, l'insuffisance de provisions dans les comptes de 1991 se situe entre 2,9 et 4,9 milliards de francs français», conclut le juge Courroye. Cette année-là, le groupe bancaire a affiché un confortable bénéfice de 3,1 milliards!

Les comptes 1992 ne valent guère mieux. Comme Sasea est en faillite depuis le 30 octobre, le Crédit Lyonnais a dû provisionner tous ses engagements sur le holding de Fiorini, soit plus de 4,1 milliards de francs français.

La banque tombe dans le rouge avec une perte publiée de 1,8 milliard. Un résultat qui aurait été encore plus faible si les risques sur la MGM et le marché de l'immobilier avaient été correctement pris en compte.

«Pour 1992, l'insuffisance de provision est au minimum de 3,7 milliards», précise l'ordonnance. Même maquillage pour les comptes semestriels au 30 juin 1993 où «l'insuffisance de provisions est évaluée à plus de 5 milliards de francs français».

En 1994, ce n'est que grâce à un plan de sauvetage de l'Etat que le Lyonnais évite la faillite. Pour les contribuables français, la facture globale a été d'environ 100 milliards de francs.

Bilans arrangés

Depuis 1990, face à la multiplication des pertes, les responsables du Crédit Lyonnais se trouvaient dans une impasse. S'ils avaient provisionné tous les dossiers à risques, la banque aurait cumulé des pertes milliardaires.

De quoi mettre en doute la solidité financière du premier établissement européen et ébranler la crédibilité de la place de Paris et du gouvernement.

Le juge Courroye considère que les provisions étaient calculées non pas en fonction du risque, mais selon un seuil de pertes qu'il ne fallait pas dépasser. Le solde étant étalé sur les exercices successifs.

Comme, à cette période, le Lyonnais était dans les mains de l'Etat, les enquêteurs se sont aussi intéressés au Trésor, dont Jean-Claude Trichet était directeur de 1987 à 1993, et à la Banque de France, dirigée alors par Jacques de Larosière.

Ces deux autorités de tutelle ont pour tâche de superviser l'activité des entreprises publiques. Le juge considère qu'elles étaient parfaitement informées des risques pris par le Lyonnais et de l'inexactitude de ses comptes.

«Jean-Claude Trichet a participé sciemment à l'arrêté des bilans erronés de 1992 en donnant des instructions à son subalterne Jean-Pascal Beaufret, qui représentait l'Etat au conseil d'administration de la banque, pour qu'il vote des comptes inexacts», précise le juge Courroye.

Les politiques épargnés

De multiples notes internes saisies lors des perquisitions étayent son analyse. Elles sonnent l'alarme, mais traduisent aussi le souci d'éviter un scandale public et présentent les divers scénarios selon le montant de provisions retenu.

Une interprétation que réfute Jean-Claude Trichet. Il estime au contraire que c'est le Trésor qui a permis de faire la lumière sur les comptes du Lyonnais et qu'il n'est pas intervenu sur la fixation des résultats.

Dans cette affaire, curieusement, seuls des hauts fonctionnaires sont inculpés. En revanche, les responsables politiques des divers gouvernements qui se sont succédé depuis 1991 n'ont pas été inquiétés.

Pourtant, il semble peu probable que ces commis de l'Etat n'aient pas informé leurs ministres de la gravité de la situation.

swissinfo/Luigino Canal

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