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Il sera une fois… (2)

Oasis swissinfo.ch

C’est devenu une tradition… A Noël, l’écrivain et ancien éditeur Rolf Kesselring nous propose un conte de Noël à sa façon, jouant à la fois des images d’Epinal et de leur choc quand elles se cognent à la réalité. «Il sera une fois… », suite et fin!

Ce contenu a été publié le 25 décembre 2009 minutes

Les yeux fixés sur le feu qui crépitait dans la cheminée. Je me sentais mieux, réchauffé, vivant. J’étais de retour dans ma cabane de rondins perdue au milieu de cette forêt de sapins, Tout au bout du Nord. J’essayais de me remettre de mes émotions. Il faut bien avouer que je ne comprenais pas pourquoi les enfants, depuis quelque temps, se moquaient de moi et me disaient qu’ils ne croyaient plus du tout en moi.

J’avais beau répéter: «Je suis le Père Noël, le vrai le seul, l’unique!…» Je ne récoltais que de l’incrédulité et des railleries, quand ce n’était pas des insultes ou des projectiles. Il fallait que je me rende à l’évidence: les enfants du monde ne croyaient plus au père Noël !

Ce constat consternant, je l’avais fait depuis pas mal de temps, mais sans trop en prendre la mesure exacte. L’agression que je venais de vivre dans ce terrain vague m’avait secoué. Deux choses m’avaient particulièrement frappé et, du coup, avaient réveillé mon entendement. Premièrement, j’avais pu, à mes dépens, constater que la machine à me transporter était totalement déréglée et me faisais atterrir (ou apparaître) n’importe où, et surtout dans des endroits non prévus par la programmation.

Cela faisait longtemps que je signalais ce défaut technique aux dirigeants de la société Père Noël et Cie. Ceux-ci m’avaient promis de faire le nécessaire, mais sans doute trop occupés à compter leurs profits il devait avoir oublié. La deuxième chose qui m’avait interpellé était que pour la première fois je m’étais fait téléporter dans un quartier dont j’ignorais l’existence.

Cela faisait des décades que l’on me transportait dans des parties du monde où tout semblait aller pour le mieux: petites maisons proprettes, familles unies et souriantes, gosses sages et proprement habillés et qui me recevaient avec des cris de joie… On m’avait trompé!

Le raté de cette nuit m’avait ouvert les yeux. En voyant tous ces gamins incrédules et haineux à mon égard ou à l’endroit de ce que je représente. Une fois la surprise passée, j’avais compris que l’entreprise m’avait, depuis des années, fait voir un monde parfait… Une image bien éloignée de la réalité de ces pauvres gens qui devaient être une majorité.

La colère montait en moi. Comment avais-je pu me laisser berner de la sorte? Comment avais-je pu vivre toutes ces tournées en ignorant que l’avidité des administrateurs ne me faisait visiter que les pourvus, les nantis, et me laissait ignorer les pauvres et les démunis? Comment avais-je pu me laisser entraîner dans cette illusion magistrale? Comment?…

Je venais de poser les yeux sur la penderie en face de moi. Mon costume de rechange y était suspendu. Jusque-là, sans bien analyser les évènements, j’avais accepté, au cours des dernières années, qu’on «modernise» cette tenue. Le rouge du tissu initial s’était peu à peu couvert de petites languettes multicolores.

Il s’agissait de ce que les gestionnaires de Père Noël et Cie m’avaient imposé, soutenus, bien sûr, par les administrateurs à l’affût de tout ce qui pouvait rapporter plus. Je m’étais laissé faire… «Il faut des sponsors pour que l’entreprise puisse se développer !»

Trop occupé par ma mission (donner un peu de joie et d’espoir aux enfants de la planète une fois l’an), je n’avais pas vu les perversions de ces raisonnements tous guidés par l’appât du gain. «Nous allons être cotés en bourse !», «Développement et satisfaction de nos actionnaires», que n’avais-je pas entendu, avalé et finalement admis ?!

Maintenant, en regardant ma tunique constellée, je comprenais pourquoi les enfants ne pouvaient plus croire en moi: je ressemblais à ce pilote de formule 1 ou à ces footballeurs qu’on peut voir sur toutes les chaînes de télévision. J’avais, sans m’en rendre compte, pactisé avec les diables, ces voraces ne voyant que le profit à n’importe quel prix.

J’avais perdu mon âme de Père Noël à cause de l’argent. Mêmes les joujoux que je distribuais étaient fabriqués industriellement dans des matières innommables. Il émanait de ces jouets des relents de violence, d’agressivité. Il n’était question que de conquête, de traque et d’armes. On n’y voyait que de histoire de pouvoir et de gains. Ils étaient à l’image de la société et de l’époque. Ils ne pouvaient faire rêver des gosses.

La nouvelle tomba soudaine et angoissante. En quelques clics, elle fit le tour de la terre. « Le père Noël a disparu – la fête est gâchée - Où est passé le Père Noël ?- Enlèvement ou fugue ?». Cela occupa les journalistes durant plusieurs semaines…

Puis les affaires reprirent. La frénésie des humains reprit de plus belle. Ce fut à peine si quelques observateurs remarquèrent que le cœur semblait ne plus y être…

Cette extraordinaire nouvelle fit le tour de la planète mais n’atteignit jamais une petite cité perdue au milieu des dunes du désert, une oasis surgie au beau milieu de nulle part. Dans cette bourgade, des enfants rieurs et plein de santé jouaient dans la poussière. Ils s’amusaient avec des jouets faits de bric et de broc que leur fabriquait, avec tout ce qu’il pouvait récupérer, canettes vides, bouts de bois jeté au rebus, pneus usagés, un vieil homme au visage surmonté d’une tignasse argentée et auréolé d’une barbe de même teinte.

L’homme et tous ces enfants paraissaient heureux et plein de vie.

Rolf Kesselring, swissinfo.ch

Rolf Kesselring

Rolf Kesselring est né en 1941 à Martigny.

Années 70 et 80: librairies et édition «La Marge». Kesselring publie des gens comme Gilles Vigneault, Roland Topor, Fernando Arrabal, Milo Manara, Hugo Pratt.

1990: A Paris, il crée les Editions de Magrie. Puis part dans le Sud de la France, où, entre fiction et journalisme, il vit de l'écriture. Aujourd'hui, Rolf Kesselring vit à nouveau en Suisse, dans le Jura vaudois.

Il collabore depuis plusieurs années avec swissinfo en y publiant notamment des chroniques littéraires.

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Publications

La 4e Classe (Ed. Favre, 1985)

Putain d'amour (Ed. Favre, 1986)

La lettre à Mathieu (Ed. Campiche 1991)

Allez Tapie (Ed. de Magrie, 1994)

Plusieurs petits ouvrages sur l'ésotérisme aux Editions Credel, collection 'Les Héritiers De L'impossible'.

Piège, roman (Ed. de l'Aire, 2004)

Alchimie, un rêve d'éternité (Favre, 2009)

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