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Ignazio Cassis, un homme à l’image de la Suisse

Keystone / Peter Klaunzer

Le ministre des Affaires étrangères, Ignazio Cassis, sera le président de la Confédération l’an prochain. Le Tessinois a mis du temps à prendre ses marques dans ses nouvelles fonctions et semble isolé au sein du Conseil fédéral. Ses succès sont peu visibles et le dossier européen est enterré. Au-delà des critiques, son parcours en dit long sur le fonctionnement de la Suisse.

Ce contenu a été publié le 16 décembre 2021 - 12:53

«Flexible», «inconstant», tels sont les qualificatifs que les politiciennes et politiciens suisses attribuent à Ignazio Cassis. D’autres le considèrent «versatile» ou «maladroit». Des mots qui ne sont pas nouveaux et qui lui collent à la peau. De l’extrême gauche à l’extrême droite en passant par le centre, c’est ainsi qu’on le caractérise dans la Berne fédérale.

Au sein des principaux partis du pays, les spécialistes de la politique extérieure se montrent critiques. Un socialiste qui, comme beaucoup, ne souhaite pas être cité nommément, déclare à propos d’Ignazio Cassis: «Il vous donne raison et fait ensuite le contraire. Ce qui conduit forcément à la déception.» Selon Roger Köppel, de l’UDC (droite conservatrice), «sa politique n’est pas assez guidée par des principes, elle est trop axée sur ses chances de réélection». Elisabeth Schneider-Schneiter, du parti Le Centre, affirme: «Il veut plaire à tout le monde.»

Le responsable médias du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), Michael Steiner, y voit un malentendu. Selon lui, son chef est ouvert, tourné vers le consensus et à l’écoute. «Il est, en fait, étonnant que cela soit considéré en Suisse comme une attitude inconstante.» Ignazio Cassis lui-même n’a pas trouvé le temps pour nous accorder un entretien.

L’échec 

L'ascension du Tessinois Ignazio Cassis, 60 ans, est un exemple type du système de milice suisse. Lancé par son parti – le Parti libéral-radical (PLR) – pour garantir un siège tessinois au Conseil fédéral, il accède rapidement à la fonction suprême. Sans expérience aucune en diplomatie, il se voit confier le dossier le plus difficile de la Suisse, l’accord-cadre avec l’Union européenne, dans lequel il échouera à plusieurs reprises.

Nous nous sommes entretenus avec une vingtaine de personnes du monde politique et diplomatique: des observateurs et observatrices, ainsi que de proches compagnons de route du Tessin et de Berne. Certaines personnes ont livré des informations de manière informelle, parce qu’elles travaillent au sein de l’administration fédérale ou expriment des appréciations personnelles. D’autres, qui ont critiqué Ignazio Cassis si souvent qu’elles en sont lasses, ne le font plus qu’anonymement.

Si la couleur politique des sources varie, le portrait qui en ressort est étonnamment homogène. On y voit un homme sympathique qui a rapidement fait du chemin en politique, se profilant à droite. Il a commencé son travail au gouvernement de manière enthousiaste et prometteuse. Sa mission était de débloquer les relations entre la Suisse et l’Union européenne. C’est ce dossier en particulier qui suscitera la déception, palpable également au sein de la population. Dans les sondages de la SSR, la note la plus basse est presque toujours attribuée à Ignazio Cassis. La dernière fois, en automne, sa cote atteignait 3,1 (sur 6).

L’opportunité

Telle est la situation à la fin de l’année 2021. Ignazio Cassis sera le président de la Confédération l’an prochain. Un mandat qui pointe comme une lumière à l’horizon. Libéré du dossier européen, pourra-t-il s’imposer comme figure de la cohésion et se profiler, en cette période de pandémie, comme médecin (son métier à la base) et expert? Même de nombreuses personnes déçues le souhaitent. On l'a vu dans les comptes rendus des médias après son élection. Cela ferait du bien à un pays divisé.

Ignazio Cassis après son élection à la présidence de la Confédération, 8 décembre 2021. Keystone / Peter Klaunzer

Pourtant, on l’oublie souvent: Ignazio Cassis est comme la Suisse. Versatile et maladroit? C'est Helvetia face à Europa. Un diplomate décrit la situation ainsi: «La Suisse est gentille et dit à tout le monde 'soyez gentils avec nous'. Ensuite vient la question: 'Ok, et qu’est-ce que vous voulez?' La Suisse demeure muette. Elle n’a pas de réponse.»

Pas de mouvement, dans aucune direction. Voilà comment se présente la Suisse sous le mandat d’Ignazio Cassis, en 2017 comme en 2021: figée, au milieu de l’Europe. Et prisonnière de son destin, du fait que le peuple et le Parlement peuvent à tout moment corriger chaque mesure du gouvernement, jusqu’à ce que celui-ci n’ose plus faire le moindre pas.

Les racines

Le père d’Ignazio Cassis, Luigi Cassis, est agriculteur, puis agent général d’assurances. Son grand-père était un immigré italien qui s’est installé dans le petit village frontalier tessinois de Sessa. «Quand on grandit avec trois sœurs et une salle de bains, on apprend les techniques de négociation», dira plus tard Ignazio Cassis à propos de ses origines modestes. Le garçon louche, on se moque de lui. À 12 ans, il perd le petit doigt de sa main droite sur le pic d’une clôture, à laquelle il reste accroché au cours d’une chute. Trois ans plus tard, il obtient le passeport suisse, tout en conservant la nationalité italienne.

2002, Ignazio Cassis est médecin cantonal au Tessin. Keystone / Karl Mathis

À 26 ans, il obtient son diplôme de médecin de l’Université de Zurich. À 35 ans, il devient médecin cantonal tessinois, avant d’obtenir un an plus tard son doctorat en médecine. Son rêve de de devenir trompettiste de jazz professionnel enterré, il devient médecin-chef de l’armée. Il fume occasionnellement. À 43 ans, il occupe un premier poste politique au conseil municipal de Collina d’Oro, la commune tessinoise où il réside encore aujourd’hui, à cinq kilomètres de Sessa, qui compte quelque 4600 âmes. À 46 ans, il est élu au Conseil national, la Chambre basse du Parlement fédéral.

«Il n’était pas un politicien, mais nous avons vu en lui une bonne candidature. C’est pourquoi nous l’avons inscrit sur la liste», se souvient Fulvio Pelli. Figure de proue du PLR pendant de nombreuses années, cet autre Tessinois a très tôt encouragé Ignazio Cassis. Au départ, il a permis de remplir la liste pour le gouvernement tessinois – il n’a pas été élu, mais est ressorti bien placé – alors que sa collègue de parti, Laura Sadis, faisait son entrée à l'exécutif cantonal. «Un homme intelligent, avec de grandes capacités d’apprentissage», souligne Fulvio Pelli.

En septembre 2010, Ignazio Cassis, sans expérience dans un exécutif, à peine trois ans au Conseil national et un instinct politique encore en gestation, se porte candidat au Conseil fédéral. Il le fait «pour la Suisse italienne», déclare-t-il.

Le tournant

Le PLR tessinois est divisé en deux blocs. Celui de la place financière de Lugano est libéral sur le plan économique. L’autre, de Bellinzone, marqué par le Kulturkampf, est plutôt progressiste: des entrepreneurs et entrepreneuses qui se sentent tenus de respecter l’équilibre social. Ignazio Cassis ne correspond pas à cet ordre dual. «Le placer est vraiment difficile», note Fulvio Pelli. En tant que jeune médecin, Ignazio Cassis est imprégné de catholicisme, «rationnel», comme on le dit, et humaniste. Au sein de la Commission fédérale pour les questions liées aux infections sexuellement transmissibles, où il siège en tant que jeune médecin, il s’engage activement contre la stigmatisation des personnes homosexuelles. Il est bourgeois, mais favorable à la légalisation du cannabis.

Un esprit ouvert, agile, pragmatique. «Au début, il était Bellinzone, ensuite il est devenu Lugano», indique le professeur émérite d’éthique Alberto Bondolfi, qui a travaillé étroitement avec lui dans la lutte contre le sida. C’est Ignazio Cassis, une personne versatile.

Un solitaire

Dès le départ, Ignazio Cassis manque d’un réseau. Lorsqu’il mène sa campagne électorale pour le Conseil national, il le fait certes au nom de son parti, mais ses affiches ne sont pas celles que les autres membres du PLR emploient. Il se crée sa propre image. Ce sera une campagne solitaire réussie. Ignazio Cassis est comme la Suisse.

Enfant, lorsqu’il perd son petit doigt, son père l’emmène à l’hôpital et s’en va aussitôt. Seul dans une salle d’attente, le jeune Ignazio attend l’amputation durant trois heures. Il a appris très tôt à se débrouiller seul, explique-t-il en 2017 au journal alémanique Blick.

«Il semble peu soutenu au sein du Conseil fédéral et de l’administration», relève aujourd’hui le politologue Claude Longchamp. En tant que conseiller fédéral, Ignazio Cassis n’a pas su nouer les alliances qui pourraient l’aider dans les périodes difficiles.

Un réseau surtout au sein du PLR : Ignazio Cassis en automne 2021 avec les cadres du PLR Andrea Caroni (à droite) et Beat Walti. Keystone / Peter Klaunzer

Manque-t-il d’un réseau? «Au sein du PLR et en dehors, beaucoup de gens le soutiennent et n’apprécient pas les attaques constantes de la gauche à son encontre», estime Fulvio Pelli. On sait que l’ancien conseiller fédéral radical Kaspar Villiger conseille le chef du DFAE. Les autres membres du gouvernement disposent d’un meilleur réseau, fait remarquer Claude Longchamp.

En retrait

Depuis que le Conseil fédéral a enterré l’accord-cadre avec l’Union européenne, ce retrait s’est accentué. Ignazio Cassis a coupé les ponts avec la politique, entend-on presque unanimement aux Commissions de politique extérieure du Parlement. Les gens qui l’apprécient le perçoivent aujourd’hui comme «moins spontané» et «plus fermé». «Il a été durement attaqué par les médias, même de manière injuste», relève sa collègue de parti, la conseillère nationale Christa Markwalder.

D’autres racontent comment il a perdu son sang-froid quand des questions critiques ont été posées sur le dossier européen. C’était l’été dernier, lorsque des spécialistes de la politique étrangère voulaient comprendre pourquoi le Conseil fédéral avait enterré l’accord-cadre sans même avoir demandé l’avis du Parlement. «Nous ne sommes pas au Tribunal fédéral!», avait alors lancé Ignazio Cassis.

Devenu plus sensible, il a transformé le DFAE en un «réduit», dit une personne de gauche.

Selon Michael Steiner, porte-parole du chef du Département, la déception de la Commission de politique extérieure du Conseil national est pour le moins compréhensible. De nombreux parlementaires ont longuement et intensément travaillé sur l’accord-cadre. «Puis le Conseil fédéral l’a enterré. C’est une rupture. Cette décision a été prise par l’ensemble du Conseil fédéral, avant de consulter les Commissions de politique extérieure», rappelle le porte-parole.

Après l’enterrement de l’accord-cadre, Ignazio Cassis a effectué un gros travail d’explication en Suisse et dans les pays de l’Union européenne. «Il ne s’est pas muré dans un réduit. Ce n’est pas la réalité», observe Michael Steiner.

Le candidat

Avant d'être conseiller fédéral, au Parlement, le conseiller national PLR apparaît encore comme un parangon de la cordialité tessinoise. Il travaille pour les caisses maladie et les maisons de retraite. Lobbyiste professionnel, il perçoit un salaire annuel de 300’000 francs. Il siège dans des commissions importantes et devient chef du groupe PLR.

Ignazio Cassis montre alors les côtés qui le rendent éligible pour beaucoup, à commencer par le fait qu’il est polyglotte, le parfait médiateur entre les différentes parties du pays. Il est «foncièrement sympathique» et «jovial», disent ses compagnons de route. On observe chez lui un «fort intellect» ainsi qu’une «impressionnante maîtrise des dossiers».

En 2017, le siège du PLR au Conseil fédéral qui se libère est contesté. Le parti a besoin d’une candidature capable de se prémunir de toute attaque. La solution réside dans une tradition tout helvétique: la considération particulière pour les minorités. Il s’agit de maintenir la cohésion du pays alors que, depuis dix-huit ans, la Suisse italienne n’a plus de représentante ou représentant au Conseil fédéral. Avec le Tessinois Ignazio Cassis, le PLR défend son siège au gouvernement. Selon Fulvio Pelli, c’est le parti qui lui a demandé de se présenter, et non l’inverse.

L’examen

Mais il y a une lacune. En Suisse, le Parlement n’élit pas au Conseil fédéral une personne qui n’a pas fait ses preuves dans la direction d’une entreprise ou dans un exécutif. Ignazio Cassis fait alors valoir son expérience en tant que chef du groupe PLR. Il met les parlementaires libéraux-radicaux au pas. Au printemps 2017, lors du débat sur la réforme des retraites, Ignazio Cassis, major de l’armée suisse, dirige le groupe vers un refus déterminant.

C’est son coup de force et il touche le projet des socialistes, ficelé par le conseiller fédéral Alain Berset. La réforme des retraites de ce dernier fait naufrage. Le président du PS, Christian Levrat, se déchaîne. Ignazio Cassis devient un ennemi. S’il entend devenir conseiller fédéral, il ne pourra compter sur le soutien de la gauche.

Ignazio Cassis devra donc aller chercher des voix à droite. Il adhère au lobby suisse des armes Pro Tell et renonce à sa nationalité italienne, de sa propre volonté, sans doute par peur des médias, suppose-t-on au Tessin. Il quittera Pro Tell peu après.

Les pièges

Ignazio Cassis promet au groupe UDC, parti qui s’oppose à tout rapprochement avec l’UE, un vaste programme d’apaisement. «Pas d’accord-cadre avec l’Union européenne, pas d’adaptation automatique du droit européen, pas de juges étrangers. Telles étaient ses déclarations», rappelle Albert Rösti, alors président de l’UDC.

Avant même qu’il ne devienne conseiller fédéral, les pièges sont donc tendus. Son adhésion éclair au lobby des armes et le rejet de ses origines lui valent une réputation d’opportuniste qu’il ne pourra plus jamais effacer. Le politicien consensuel s’est par ailleurs brouillé durablement avec les socialistes. Il s’est profondément tourné vers la droite, perdant ainsi le centre. De plus, il devra compter sur le soutien de l’UDC lors des prochaines élections.

La rupture

Un an plus tard, en 2018, il devient carrément l’otage de l’UDC. Karin Keller-Sutter, membre elle aussi du PLR, rejoint le gouvernement en tant que nouvelle conseillère fédérale. Elle souhaite décrocher le Département de l’économie, vacant. Mais Guy Parmelin, de l’UDC, convoite également ce département.

Avec sa collègue de parti Karin Keller-Sutter à l'été 2011. Keystone / Peter Klaunzer

La dispute pour ce dicastère s’avère une guerre par procuration entre l’UDC et le PLR. Le Département de l’économie traite des thèmes chers aux libéraux-radicaux. Le Conseil fédéral nouvellement constitué, doit, fait assez inhabituel, voter. Et voilà qu’Ignazio Cassis soutient l’UDC, contre sa propre collègue de parti.

Cette trahison conduit à une profonde rupture, dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. Karin Keller-Sutter, comme l’exposent deux personnes de son entourage, ne fait plus aucun effort pour cacher son opinion personnelle sur Ignazio Cassis.

«Il l’a pris»

Novembre 2017, Ignazio Cassis devient le chef du DFAE. Aujourd’hui, cette répartition des dicastères apparaît comme une farce. Alain Berset, diplomate de formation, est chargé de la gestion de la pandémie. Le médecin, spécialiste de santé publique, est responsable, lui, du dossier européen.

Comment en est-on arrivé là? Ignazio Cassis aurait toutes les connaissances nécessaires pour diriger le ministère de l’Intérieur, mais le Parti socialiste n’entend pas laisser les œuvres sociales en main de la droite libérale. Et il ne veut en aucun cas du DFAE: la marge de manœuvre y est limitée. Ce n’est pas un département qui occupe le Parlement et le peuple avec de nouvelles idées. L’aide au développement et la diplomatie sont des affaires au long cours.

«La politique étrangère n’est pas populaire en Suisse, indique Fulvio Pelli. Personne ne voulait du DFAE. Il l’a pris.» Comme au Département de la défense, il règne au DFAE un fort esprit corporatiste. Officiers et diplomates fonctionnent différemment des autres fonctionnaires, suivant leurs propres règles. 

Ami d’Israël

Ignazio Cassis s’en rendra compte rapidement et fait alors appel à l’ancien chef du Service de renseignement de la Confédération, Markus Seiler, pour occuper le poste de secrétaire général. Ce dernier est malin, tacticien, doté d’une expérience de direction. 

Selon des sources très diverses, il existe au sein du DFAE une ligne de conflit concernant une question diplomatique cruciale: la position de chacun et chacune sur la situation au Proche-Orient. En bref, pro-palestinien versus pro-israélien, correspondant au clivage gauche/droite.

Markus Seiler, libéral-radical, est considéré comme un fervent partisan d’Israël, tout comme Ignazio Cassis. Sa nomination et la nouvelle amitié pour Israël au sein du DFAE marquent la politique du Département. Elle conduira également à de violentes attaques contre Ignazio Cassis, via les médias notamment. Les personnes partageant la ligne du conseiller fédéral le félicitent sur ce point pour son courage et sa fermeté. Les autres trouveront une occasion de fournir à la presse de la matière à gros titres négatifs.

Selon plusieurs sources, le fait que Markus Seiler ne soit pas issu du corps diplomatique pose problème. Un ou une diplomate aurait, de par son expertise, apporté la persuasion nécessaire pour établir des alliances dans d’autres départements. Pour porter les projets d’Ignazio Cassis à l’intérieur, Markus Seiler ne disposait pas du bon pedigrée aux yeux des diplomates.

Cela se retourne contre Ignazio Cassis, alors qu’il entend «rompre avec l’instinct grégaire» dans son Département, qui suit une «certaine vision du monde», comme il le dit dans une interview accordée à l’hebdomadaire alémanique Weltwoche. «Il voulait mettre un terme à l’ère gauchiste de Micheline Calmy-Rey», déclare Fulvio Pelli. Une partie du corps diplomatique se révolte. Il y a des fuites, puis du grabuge. Au DFAE, règne secrètement un «Raspoutine», écrit un ancien diplomate, qui vise par là même Markus Seiler. Ignazio Cassis doit sévir. Il opère des transferts, resserre les rangs. C’est sans doute le début de ce que l’on appelle aujourd’hui le «réduit». 

Switzerland first

Bien plus tôt, Ignazio Cassis, nouvellement élu, se venge de sa brouille avec Christian Levrat. Après une première tentative sur la scène internationale – une rencontre avec le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker –, le socialiste qualifie le conseiller fédéral de «stagiaire». Ce dernier ne manque pas d’aller dans ce sens, accumulant les critiques et les faux pas. Il s’exprime de manière peu diplomatique sur le rôle de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine (UNRWA) dans le conflit au Proche-Orient et écrit, depuis une mine en Zambie, des tweets favorables au géant minier Glencore. 

Ignazio Cassis s’emploie à transformer la politique étrangère de la Suisse en une sorte de politique économique extérieure. «Il l’a davantage liée aux besoins de l’économie et à la politique migratoire», résume l’ancien diplomate Paul Widmer. 

Switzerland first. 

L’hebdomadaire dominical Sonntagsblick demande à Ignazio Cassis: «Êtes-vous plus à droite qu’on pourrait le penser?» Et le Tessinois de répondre: «Non. On savait qui j’étais. Raison pour laquelle la gauche n’a pas voté pour moi.»

Le modérateur

Dès le début, Ignazio Cassis entend trouver un accord avec Bruxelles. Il fait appel à un nouveau négociateur en chef, mais mène également lui-même les pourparlers. Son homologue bruxellois, le commissaire européen Johannes Hahn, est un diplomate chevronné. Les deux hommes se rencontrent et s’appellent souvent. Ignazio Cassis invite même Johannes Hahn au Tessin. Sur Twitter, ils s’appellent bientôt «ami». Après six mois en fonction, le Suisse devient tout simplement «Ignazio» pour Johannes Hahn.

Première rencontre avec Johannes Hahn en janvier 2018. Keystone / Gian Ehrenzeller

Un lobbyiste doit faire preuve d’une grande capacité relationnelle. Il s’agit de créer des opportunités et des situations pour faire valoir ses intérêts. «Ignazio Cassis a toujours été un homme de consensus, un politicien capable de créer l’unanimité», commente Fulvio Pelli. Relations et recherche de consensus, c’est ce qui caractérise Ignazio Cassis dans ces négociations.

En Suisse, il joue également le rôle de modérateur, voire même de médiateur. Il écoute les besoins et fait l’arbitre entre les intérêts divergents de la Suisse et de l’Union européenne. «La politique étrangère est aussi une politique intérieure», explique-t-il. Sa véritable force s’est transformée en une faiblesse. Celui qui modère tout, alors qu’il défend une position, se retrouvera bientôt dans un conflit d’intérêts. C’est en fin de compte une question de positionnement.

En juin 2018, à propos du désaccord sur les mesures d’accompagnement, il affirme: «L’Union européenne comme la Suisse doivent être prêtes à sauter par-dessus leur propre ombre.» Cette déclaration marquera la longue histoire de l’accord-cadre. Une atteinte à la protection des salaires suisses serait possible: Ignazio Cassis trace là une ligne rouge. Les syndicats fulminent. La gauche passe dans le camp des adversaires. Le Tessinois a ainsi enclenché «la dynamique conduisant à la rupture des négociations avec l’UE», analyse le quotidien zurichois Tages-Anzeiger.

Irritations

Quelle est donc sa part de responsabilité dans le fait que la Suisse n’ait pas réussi à conclure un accord avec l’Union européenne? Les personnes avec qui nous avons pu nous entretenir sont globalement d’accord: Ignazio Cassis porte une part de responsabilité, mais il n’était pas seul: il était l’un des sept conseillers fédéraux. «Cela aurait été possible dans une autre configuration», selon Elisabeth Schneider-Schneiter. «Si Karin Keller-Sutter avait pu reprendre le Département de l’économie à l’époque, il aurait sans doute eu son soutien pour l’accord-cadre», développe la conseillère nationale.

Quelques irritations à Bruxelles sont cependant directement imputables à Ignazio Cassis, y compris la plus vive. Le 23 novembre 2018, l’UE cherche à conclure l’accord. Ignazio Cassis s’entretient discrètement avec le commissaire européen Johannes Hahn à Zurich, agissant à nouveau en tant que négociateur en chef. La délégation bruxelloise met la pression. Felix E. Müller, auteur du livre Kleine Geschichte des Rahmenabkommen («Petite histoire de l’accord-cadre»), décrit la rencontre dans la Neue Zürcher Zeitung: «L’équipe de Johannes Hahn n’a cessé d’appeler Bruxelles pour se couvrir. Chose que la partie suisse n’a pas faite. Les diplomates de l’UE en ont conclu que les positions défendues par Ignazio Cassis avaient été convenues avec le gouvernement.»

Puis, stupeur, la délégation de l’UE présente à la Suisse un accord-cadre entièrement rédigé. Tous les membres de la délégation helvétique ne sont pas d’accord avec les formulations qui y figurent. «Mais ils n’ont pas eu l’occasion de faire part de leurs réserves, car Ignazio Cassis ne leur a pas demandé leur avis», écrit Felix E. Müller. Ignazio Cassis, le négociateur «sans expérience sur la scène diplomatique», n’a pas été «à la hauteur du powerplay de Bruxelles».

Le bilan 

Débute alors l’ère glaciaire. Ni la gauche ni la droite, ni Bruxelles ni Berne n’osent prendre le prochain train. Ignazio Cassis en profite pour donner un nouvel élan à l’aide au développement avec un paquet de 11 milliards. En politique étrangère, il fixe des priorités: la Chine et le Proche-Orient. Il fait passer tout cela sans problème au Parlement. En outre, il étoffe à nouveau le réseau extérieur de la Suisse. Dans l’ensemble, il mène une politique étrangère d’inspiration libérale, accompagnée de critiques persistantes.

2015, portrait d'Ignazio Cassis réalisé dans sa fonction de responsable du groupe parlementaire du PLR. © Keystone / Gaetan Bally

Mais aujourd’hui, il est jugé sur le dossier européen. Ses propositions à ce sujet étant de moins en moins entendues au sein du Conseil fédéral, il laissera volontiers ce chantier à d’autres durant son année présidentielle.

Un nouveau potentiel

Ignazio Cassis va se tourner vers des sujets plus réjouissants. Il renforcera sa présence au niveau national. L’un des deux sièges de son parti au Conseil fédéral vacille à nouveau, plus que jamais: le sien. Ignazio Cassis se montre désormais plus ouvert, plus à l’écoute des préoccupations de la gauche. Avec la Chine, il cherche le dialogue sur les droits humains et, plus généralement, promeut le multilatéralisme: Genève internationale, diplomatie numérique, Forum mondial de l’eau en Afrique. Il voit de nouvelles priorités pour la politique étrangère suisse en Asie du Sud-Est, mais aussi aux États-Unis. Un siège de la Suisse au Conseil de sécurité de l’ONU est déjà pratiquement acquis et une médiation dans la crise ukrainienne se profile: tout cela accroît le rayonnement – et le potentiel de regagner des sympathisantes et sympathisants au centre-gauche.

Les mauvaises langues disent qu’Ignazio Cassis est de retour dans la campagne électorale. Son chef de la communication, Michael Steiner, réagit: «Il expérimente ce qui constitue le cœur de la politique suisse, le compromis.» Un homme à l’image de son pays.

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