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Hooligans et «ultras» marquent l'échec du tout répressif

Le 17 mai dernier, de violents affrontements ont opposé la police aux fans zurichois et bâlois. Keystone

La flambée de violences observée ces dernières semaines aux abords des stades de football inquiète politiciens et dirigeants du sport suisse. Mais la surenchère dans l'annonce de mesures répressives ne résoudra pas le problème, estime le chercheur Raffaele Poli.

Ce contenu a été publié le 27 mai 2009 minutes

Pas un week-end sans que ne surviennent de nouveaux incidents. Des supporters de football qui s'affrontent avant, pendant et après le match. Les forces de l'ordre régulièrement prises pour cibles. En quelques semaines, les mêmes scènes de violence se sont répété à Berne, Zurich, Sion, Lucerne, Bellinzone ou Saint-Gall.

«Faudra-t-il un mort avant qu'on ne réagisse?», s'interroge la presse suisse. Politiciens et dirigeants sportifs se renvoient la responsabilité. Mais tous appellent à une plus grande sévérité à l'encontre des fauteurs de trouble.

Pour Raffaele Poli, maître-assistant à l'Institut des sciences du sport de l'Université de Lausanne et chercheur au Centre international d'Etude du Sport (CIES) à Neuchâtel, les mesures policières ne vont pas suffire à endiguer la violence en marge des événements sportifs. C'est plutôt du côté de la prévention que de gros efforts sont encore à fournir. Explications.

swissinfo: Quelles sont les motivations des personnes qui s'adonnent à la violence dans et autour des stades de football et de hockey en Suisse?

Raffaele Poli: Il y a surtout une envie de s'amuser, de s'éclater et d'être en groupe. Les protagonistes sont de jeunes hommes qui veulent se sentir vivre, faire des expériences et tester leurs limites. La violence n'est souvent pas un but en soi mais découle de cette dynamique de groupe.

Sauf dans quelques cas de hooliganisme, les violences sont commises par des jeunes qui ne sont pas particulièrement violents dans leur vie quotidienne. L'alcool et le contexte compétitif du football jouent un rôle important, tout comme la volonté propre aux jeunes de mettre au défi l'autorité.

swissinfo: Peut-on, comme dans d'autres pays, déceler des revendications identitaires ou sociales au travers de ces actes de violence?

R.P.: Les revendications sont identitaires puisqu'il s'agit avant tout de Suisses qui défendent leur territoire. Mais il n'y a pas de revendication sociale ou politique particulière.

Bâle et Zurich sont par exemple en concurrence pour un leadership symbolique en Suisse germanophone. Le football s'inscrit dans ce cadre et renforce cette rivalité. Mais le football n'est pas que le reflet de la société. Il y a une histoire propre de violence entre groupes de supporters qui ne semble plus avoir de frein. Dans le cas de Bâle et Zurich, ça s'explique parce qu'il s'agit des deux meilleures équipes du pays qui luttent régulièrement pour gagner le championnat.

swissinfo: On fait souvent l'amalgame entre hooligans et «ultras». Quelle est la différence fondamentale entre ces deux types de supporters potentiellement violents?

R.P.: Le hooliganisme, un phénomène qui existe uniquement en Suisse germanophone, est moins structuré mais beaucoup mieux codifié au niveau de la violence. Les protagonistes s'appellent et se retrouvent dans des endroits déterminés pour se bagarrer. La violence est planifiée et est un but en soi.

En ce qui concerne les «ultras», la violence est plutôt circonstancielle. Elle dépend des antagonismes entre groupes et est souvent accentuée par la consommation importante d'alcool. Les «ultras» s'organisent pour soutenir une équipe et défendre l'honneur du groupe, qui la plupart du temps joue un rôle positif dans la socialisation des jeunes.

swissinfo: Y-a-t-il un profil type des personnes violentes dans ces groupes?

R.P.: Tout le monde est potentiellement violent dans les groupes de supporters puisqu'il s'agit de défendre le nom du groupe et le collectif. Les membres sont surtout des jeunes Suisses ou des migrants de deuxième génération, âgés de 14 à 25 ans. Ils occupent des emplois très variés et proviennent de catégories sociales diversifiées. Beaucoup étudient, parfois à l'université, ou suivent un apprentissage.

swissinfo: Le ministre des Sports Ueli Maurer veut renforcer les sanctions. Il prône notamment la divulgation de l'identité des fauteurs de trouble. Qu'en pensez-vous?

R.P.: C'est une mesure populiste qui sert uniquement à calmer les médias et à détourner leur attention, mais qui ne résout en rien le problème. Au contraire, ça pourrait l'aggraver. Mettre le visage de ces jeunes sur internet induirait des effets pervers, notamment en ce qui concerne leur intégration professionnelle. Ca ne ferait que renforcer leur propension à se comporter de manière inopportune.

A mon avis, la bonne politique serait d'aider ces jeunes à se comporter correctement et non pas de les stigmatiser. Il faudrait davantage dialoguer, notamment avec les leaders de ces groupes, qui jouent par ailleurs déjà un rôle très important d'encadrement et de transmission de valeurs aux plus jeunes.

swissinfo: Est-ce à dire qu'on a pris beaucoup de retard au niveau de la prévention en Suisse?

R.P.: Ce n'est pas une question de retard, la prévention n'existe tout simplement pas. Il n'y a pas de connaissance du problème et très peu de réflexion au-delà des recettes législatives répressives. Nous autres les chercheurs sommes très peu consultés par les fédérations sportives ou les autorités. Ceux qui tiennent les rênes dans cette problématique sont plutôt des gens en lien avec les forces de l'ordre, qui n'appliquent que des recettes répressives.

La répression est utile si elle aide à faire changer de comportement. Jusqu'ici, on ne peut que faire un constat d'échec et il faut donc proposer d'autres solutions. Mais il y a une très grande méconnaissance des dynamiques de groupe et de la fonction sociale de ces groupes de supporters.

Samuel Jaberg, swissinfo.ch

LE HOOLIGANISME EN SUISSE

Hooliganisme. La violence dans les stades est apparue au début des années 80 en Suisse. Le football et le hockey sur glace, les deux sports collectifs majeurs du pays, sont les principaux concernés par le phénomène.

Nombre. Selon le rapport 2008 sur la sécurité intérieure, rendu public récemment par l'Office fédéral de la police (fedpol), il y aurait en Suisse près de 1500 personnes présentant un risque de violence, dont 250 hooligans pour qui le risque est jugé élevé. Environ 500 personnes sont recensées dans la base de données recensant les fauteurs de trouble.

Incidents. En 2008, 80 manifestations sportives ont donné lieu à des violences. Plus de 150 personnes ont été blessées et plus de 200 arrêtées. Ces dernières semaines, de nombreux incidents ont été déplorés avant, pendant et après des matches de football. La saison de hockey sur glace a également été marquée par de nombreux affrontements entre supporters.

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DURCISSEMENT

Mesures. En 2006, en vue du Championnat d'Europe de football 2008, le parlement a approuvé un ensemble de mesures visant à réprimer la violence dans les stades. Ces mesures comprennent une base de données nationale sur les hooligans, des restrictions de voyage pour les fauteurs de trouble connus, l'interdiction des stades, la détention préventive de 24 heures les jours de match.

Ueli Maurer, ministre en charge des Sports, a proposé récemment de rehausser le montant des amendes ainsi que de divulguer publiquement les noms des fauteurs de trouble. Les cantons de St-Gall et de Lucerne ont déjà publié des photos de hooligans sur internet.

Sepp Blatter, le président suisse de la FIFA, prône quant à lui une interdiction des places debout dans les stades suisses, comme cela a été fait en Espagne ou en Angleterre.

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L'EXEMPLE ANGLAIS

L'Angleterre, confrontée à de graves problèmes de hooliganisme dans les années 80, a éradiqué le phénomène. Pourquoi donc ne pas appliquer les mêmes recettes en Suisse? «En Angleterre, le prix des billets a tellement augmenté que c'est devenu de fait un lieu réservé aux classes moyennes et supérieures. Les hooligans agissent désormais dans les ligues inférieures ou dans d'autres endroits», explique Raffaele Poli.

En Suisse, il ne serait pas possible de procéder de la même manière, selon le chercheur. «Le spectacle proposé n'est pas assez attractif pour qu'on puisse se permettre d'écarter des stades toute une catégorie de la population, les jeunes en particulier.»

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