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La place bancaire suisse sollicitée dans l’Arctique russe

Des élevages de rennes près du village de Lovozero, dans la région de Mourmansk, en Russie. AFP

Les banques suisses n’ont a priori pas un intérêt évident à devenir demain les alliées, dans le grand Nord russe, des communautés autochtones qui luttent pour leur survie. Frappées en 2020 par une catastrophe environnementale majeure, ces peuplades jugent que leur poids financier pourrait cependant servir de levier pour inciter demain des multinationales à modifier certaines de leurs pratiques. 

Ce contenu a été publié le 25 juin 2021 - 10:35

Ce mois-ci, une délégation en provenance de l’Arctique russe s’est rendue en Suisse pour éveiller les consciences sur les conséquences de l’une des plus graves marées noires qu’ait connue cette région. Plus de 4800 km avalés pour convaincre les banques suisses d’user de leur influence afin de persuader la société à l’origine de cette marée de protéger demain l’environnement, tout en consultant les autochtones.  

Le 29 mai 2020, un réservoir s’était rompu près de la ville de Norilsk, en Sibérie. Deux rivières ont alors été souillées par 21'000 tonnes de diesel. À l’origine de cette catastrophe: la société russe Norilsk Nickel ou Nornickel, premier producteur mondial de nickel et palladium raffinés.

Un barrage flottant le long de la rivière Ambarnaya, tout près de la ville de Norilsk, théâtre en 2020 d’une pollution au diesel. AFP

«Il ne s’agit pourtant là que de la partie émergée de l’iceberg», résume Rodion Sulyandziga, directeur du Centre indépendant de soutien aux peuples autochtones du Nord (CSIPN). «La pollution ne date pas d’hier. Idem pour le manque d’autonomie des communautés qui vivent sur place. C’est une longue histoire», poursuit le patron de cette ONG.

Le diesel qui s’est déversé s’est révélé être autant «une catastrophe sociale» qu’environnementale, selon ce militant des droits humains interrogé par SWI swissinfo.ch. Avec des répercussions pour les autochtones dont les revenus dépendent de la pêche, la chasse ou l’élevage des rennes. L’économie locale en a été directement affectée.

«Ils doivent désormais trouver de nouvelles aires plus loin dans la toundra pour exercer leurs activités», explique-t-il. «Poisson et viande manquent en raison de la marée noire. Et le peu qui a pu être sauvé conserve une drôle d’odeur. Sans oublier leurs bénéfices en recul».  

Credit Suisse et UBS investissent

En 2019, la compagnie Nornickel a affiché un chiffre d’affaires de 14 milliards de dollars (environ 12,5 milliards de francs) et dégagé un bénéfice de 6 milliards de dollars (5,3 milliards). Les métaux qu’elle produit et commercialise sont devenus aujourd’hui essentiels à l’heure de l’essor fulgurant des voitures électriques. Selon le CSIPN, les banques Credit Suisse et UBS figureraient parmi les dix plus gros investisseurs de cette société.

En avril dernier, UBS détenait un portefeuille d’actions et d’obligations de Nornickel pour une valeur de 45 millions de dollars, d’après les données de Profundo, un groupe de recherche néerlandais. Pour sa part, Credit Suisse possèderait des titres pour un total de 27 millions de dollars. Et aurait accordé aussi des prêts pour 268 millions de dollars.

Interrogées, les deux banques suisses n’ont pas souhaité commenter ces relations commerciales. «Nous ne ferions pas d’affaires avec ces entreprises si celles-ci étaient associées à des dommages environnementaux ou sociaux graves, ou si l’aliénation des peuples indigènes était avérée», avait toutefois déjà déclaré Samuel Brandner, porte-parole d’UBS, dans le rapport de durabilité de sa banque.   

De son côté, Credit Suisse précise que dans des secteurs industriels sensibles, les transactions sont soumises à examen pour mesurer la prise de risque engagée par la banque sous l’angle de la réputation. Ce qui implique d’avoir un œil sur le respect des droits des communautés locales et l’impact sur la nature. «Credit Suisse dialogue régulièrement avec des ONG notamment», affirme son porte-parole Yannick Orto.

La compagnie minière et métallurgique de Kola constitue une filiale de la société russe Nornickel. Ses opérations se concentrent dans la ville de Monchegorsk, sur la presqu’île de Kola. AFP

Réunions en Suisse sur la pollution

Lors de leur récent passage en Suisse, trois militants russes de défense des droits indigènes sont parvenus à rencontrer des représentants de Credit Suisse et d’UBS par l’entremise de l’antenne bernoise de la Société pour les peuples menacés (SPM), une ONG internationale. En revanche, ils ont trouvé portes closes au siège de Metal Trade Overseas SA, filiale de Nornickel basée à Zoug, un canton prisé par les multinationales actives dans les matières premières en raison de sa faible quotité d’impôt. Les militants espèrent que ces sociétés endossent à l’avenir leurs responsabilités en incitant Nornickel à changer de cap.

«Si vous investissez dans une entreprise qui trempe dans des affaires douteuses et viole les droits humains et les droits fonciers, vous devez être prêt à assumer votre part de responsabilité pour toutes les dérives qui apparaîtraient ensuite au niveau local», estime Rodion Sulyandziga.

Quelque 10'000 autochtones habitent la péninsule de Taïmyr, là où la ville de Norilsk est située. Mais Nornickel est aussi propriétaire d’un autre site de production dans l’est de la Russie, dans la presqu’île de Kola, là où vit le peuple saami. Dans ces zones, la pollution due à ses activités sonne telle une menace pour le mode de vie des autochtones.

«Ils ne veulent pas coopérer avec nous», assène Andrey Danilov, directeur du Fonds pour le patrimoine et le développement du peuple saami. Lui aussi a participé à la table ronde organisée à Berne sous l’égide de la SPM. «L’entreprise fournit des informations mensongères à ses investisseurs et à la communauté internationale. Voilà pourquoi nous sommes venus informer ses partenaires en Suisse», pointe-t-il.   

Selon des données satellitaires commandées par Greenpeace à l’Agence spatiale américaine (NASA), le complexe des fonderies de Norilsk, dans le cercle polaire arctique russe, émettrait des émissions de dioxyde de soufre (SO2) les plus élevées au monde. Des émissions qui constitueraient plus de la moitié de toutes celles émises en Russie.  

Mais d’autres atteintes à l’environnement ont également été observées. Selon la SPM, une fuite d’oxydes de fer de l’usine de Norilsk à Nadeja «a changé la couleur de l’eau de la rivière Daldykan en rouge». En février de la même année, un accident dans une usine de traitement de Nornickel à Norilsk a aussi tué 3 personnes et en a blessé 3 autres.

«Ici, la nature est empoisonnée à l’image d’une partie de l’âme sami», s’emporte Andrey Danilov. Il décrit un paysage lunaire où l’eau et la terre sont contaminées dans un rayon de 30 km autour de la ville de Monchegorsk, où Nornickel possède un centre de raffinage. «Nous sommes déjà à la limite géographique de la Terre et n’avons nulle part ailleurs où aller. Nous voulons sauver notre peuple pour continuer de transmettre aux générations futures ce qu’on nous a légué», dit-il.   

swissinfo.ch

Des gestes vides de sens

Dans un courrier adressé le 21 mars dernier au Centre de Ressources sur les entreprises et les droits humains, la société Nornickel a admis l’existence de «problèmes pérennes». Elle dit également vouloir assumer «l’entière responsabilité» après la fuite de diesel survenue l’an dernier. Nornickel affirme avoir pu collecter plus de 90% du carburant qui s’était alors échappé dans la nature.

Dans cette lettre, la compagnie précise sa position: «Les changements prennent du temps. Mais nous sommes déterminés à y prendre part et à faire en sorte que notre personnel et les communautés locales se sentent soutenues et en sécurité». Nornickel a d’ores et déjà dû s’acquitter auprès de l’État russe d’une amende record de 146,2 milliards de roubles (1,8 milliard de francs) pour dommages et intérêts.

Dans cette missive, la multinationale mentionne encore avoir versé une compensation directe de 174 millions de roubles (2,15 millions de francs) à 699 habitantes et habitants dont les moyens de subsistance dépendent de la pêche dans le lac Pyasino ainsi que dans la rivière Pyasina. Pour rappel, le salaire moyen en Russie avoisine 50'000 roubles (environ 600 francs). Nornickel confirme en outre que des accords de coopération ont été signés avec trois associations représentant des intérêts indigènes.

«Nornickel respecte les droits, les traditions, les valeurs de longue date et les intérêts des minorités autochtones du Nord qui habitent les régions d'exploitation de la société», a déclaré l’entreprise à SWI swissinfo.ch. «Nous soutenons depuis longtemps ces communautés indigènes et nous bénéficions d'une coopération étroite avec les organisations qui représentent leurs intérêts, ce qui garantit la transparence dans la prise de décision et la mise en œuvre de projets conjoints de la manière la plus efficace possible.»

Rodion Sulyandziga, directeur du Centre indépendant de soutien aux peuples autochtones du Nord (CSIPN). swissinfo.ch

Surveillance internationale

Rodion Sulyandziga affirme que l'entreprise dialogue avec des représentants qui sont sous le contrôle de la société ou de l'État, plutôt qu'avec les communautés directement concernées. Il souligne également les difficultés de mener un contrôle indépendant dans une région aussi éloignée, où Nornickel est l'acteur dominant. «L’aéroport et d’autres infrastructures sont sous le contrôle de Nornickel», analyse le militant pour les droits humains. «Il n’est dès lors pas simple d’affronter cette multinationale, sachant sa proximité avec Moscou».

Au cours de leur visite en Suisse, les activistes ont également pris langue avec des membres de l’administration fédérale, trouvant une oreille attentive auprès de l’ambassadeur Stefan Estermann. Celui-ci représente la Suisse en tant que nation observatrice au Conseil de l’Arctique, un forum regroupant l’ensemble des représentants autochtones de l’Arctique, réunis dans huit gouvernements différents.

«Il est important que les peuplades de l’Arctique soient pleinement consultées sur toute activité minière ou liée à l’extraction», soutient l’ambassadeur suisse, se référant à une déclaration de l’ONU de 2007.

Il rappelle aussi à leur devoir les entreprises suisses afin que ces dernières fassent preuve de vigilance en matière de respect des droits humains. En examinant «tous les impacts qui pourraient être causés ou auxquels elles auraient contribué via leurs activités. En lien direct avec leurs opérations, produits, services, ou dans leurs relations d’affaires».  

Alors qu’elle préside depuis le mois dernier le Conseil de l’Arctique, la Russie a indiqué pour sa part vouloir faire du développement durable une priorité absolue. Une promesse à contrebalancer avec ses objectifs ambitieux en matière d’extraction des ressources. En 2020, le président russe Vladimir Poutine a levé le voile sur un train de mesures incitatives afin de favoriser de nouveaux projets pétroliers ou gaziers au nord du cercle polaire. Des mesures d’un montant de 300 milliards de dollars.  

«La catastrophe industrielle et environnementale de Nornickel a mis en lumière les défis actuels dans l’Arctique», synthétise Stefan Estermann.

«Des changements rapides ont lieu dans cette région, liés en grande partie à une activité économique croissante. Résultat: le risque de catastrophe augmente. Si un incident se produit, son impact et son coût sont rapidement importants pour le secteur industriel responsable, pour les populations locales et pour les écosystèmes fragiles», conclut-il.  

Le Conseil de l’Arctique

Le Canada, le Danemark, la Finlande, l'Islande, la Norvège, la Russie, la Suède et les États-Unis composent les États-membres du Conseil de l'Arctique. Cet organe intergouvernemental concentre ses activités sur les questions de développement durable et de protection de la nature. 

La Suisse y possède le statut d’observatrice. Aux dires de son ambassadeur, elle cherche à faire progresser la coopération scientifique ainsi qu’à aider à limiter l'impact environnemental et socio-économique en fonction des changements qui s’opèrent aujourd’hui dans l'Arctique. Des expertes et des experts suisses mènent des recherches en Sibérie, où ils travaillent au sein d’un groupe actif à sauvegarder la flore et la faune arctiques.

Participants spéciaux

Des dizaines de communautés indigènes survivent dans le Nord de l’Arctique, en Sibérie et dans l'Extrême-Orient russe. Portées par une population d’environ 270’000 âmes, elles ne représentent qu'une infime partie de l’ensemble de la population russe. De plus, elles vivent dans des régions à faible densité démographique et se classent dans les statistiques au dernier rang en termes de revenus et d’espérance de vie. 

Le Conseil de l'Arctique a été le premier (et jusqu'ici le seul) forum intergouvernemental à accorder aux organisations de défense des peuples autochtones un statut qui leur assure une pleine participation aux délibérations qui ont régulièrement lieu dans l’enceinte du Conseil. 

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