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L’Afrique de l’Ouest face aux dures réalités du cacao durable à l’européenne

Montage: swissinfo.ch / Helen James

Suisse et Union européenne (UE) renforcent leurs règles de durabilité appliquées au cacao, ce qui risque d’exclure les producteurs d’Afrique de l’Ouest des marchés européens. Mais au Ghana, l’émergence d’une nouvelle base de données numérique nationale pourrait changer la donne pour des centaines de milliers de cacaoculteurs.

Ce contenu a été publié le 02 août 2022 - 09:13

C’est ça ou rien pour les exportateurs de cacao. Se conformer aux nouvelles réglementations européennes ou se voir éjecter des chaines d’approvisionnement de leur clientèle du Nord. En novembre 2021, la Commission européenne a présenté sa propositionLien externe visant à réglementer les chaînes d’approvisionnement affranchies de la déforestation.

Le cacao est l’un des cinq produits de base (avec la viande, l’huile de palme, le soja et le café) ciblés par une régulation renforcée. Le rapport de la Commission indique qu’il est responsable à lui seul de 7,5% de la déforestation totale induite par l’UE.

Parmi les options sur la table figure l’interdiction totale d’entrée sur le marché de l’UE pour les produits cacaoyers liés à la déforestation. La proposition de la Commission reconnaît que cette solution «affecterait des secteurs essentiels pour les économies de certains pays», comme le Ghana ou la Côte d’Ivoire, et qu’elle exigerait «un engagement bilatéral redoublé». Mais pour devenir effectif, cet arsenal législatif doit encore être approuvé et adopté par le Conseil de l’UE et par le Parlement européen, ce qui pourrait prendre jusqu’à trois ans.

Contenu externe

Comme l’UE, la Suisse a elle aussi des objectifs – non contraignants - de durabilité pour la production du cacao. Berne a annoncé en 2017 son objectif: d’ici 2025, 80% du total des importations de cacao devront provenir de sources durables (contre 74% en 2020). Deux moyens pour y parvenir: les programmes contrôlés de durabilité menés par les entreprises suisses elles-mêmes ou l’achat direct de produits cacaoyers certifiés (par le label Fairtrade notamment).

A la manière des décisions européennes, ces objectifs ont un impact direct sur les cacaoculteurs de pays producteurs comme le Ghana et la Côte d’Ivoire. Ce qui fait grincer des dents.

Dans une déclaration communeLien externe datée du dernier jour du sommet UE-Afrique de février dernier, les présidents du Ghana et de la Côte d’Ivoire ont alerté sur le «risque d’accroître la pauvreté parmi les producteurs de cacao dans les deux pays si la proposition actuelle de législation sur la déforestation est adoptée telle quelle sans considération de l’impact délétère prévisible sur le revenu des nombreux petits exploitants».

Des femmes ghanéennes ramassent du bois de chauffage dans un paysage sec et aride dépourvu d'arbres. Eye Ubiquitous / Alamy Stock Photo

L’expérience ghanéenne

Cela dit, ils n’ont pas attendu que le couperet réglementaire de l’UE ne tombe. Quelques mois après la décision de Nestlé d’exclure les producteurs non conformes, le Conseil ghanéen du cacao (COCOBOD) a annoncé son intention de développer une base de données numérique nationale, le Cocoa Management System (CMS).

Elle doit permettre de recueillir de nombreuses informations sur les producteurs de cacao: la localisation des exploitations et leur taille ou la composition des ménages notamment. Il s’agit d’injecter de la transparence au sein du secteur du cacao et de disposer des données permettant d’identifier les risques de déforestation.

Actuellement, pour un sac de cacao acheté au Ghana, il est possible de remonter jusqu’à la communauté de cacaoculteurs, mais pas d’identifier la ferme d’origine des fèves. Une lacune qui a poussé des acteurs privés comme Nestlé à investir dans leurs propres systèmes de traçabilité. Avec le CMS, c’est la toute première fois qu’un organisme gouvernemental développe son propre outil pour garantir la traçabilité des produits de base.

«Dorénavant, chaque programme, chaque intervention politique, chaque plan ou projection, chaque projet d’infrastructure devenu nécessaire en zone de culture du cacao sera fondé sur des données vérifiées», selon le vice-président ghanéen Mahamudu Bawumia, qui s’exprimait le 23 octobre dernier lors du lancement de la base de données numérique. 

Un panneau indiquant la Division de la santé du cacao, une autre sous-division du COCOBOD, dans le district de Tafo. Akosua Viktoria Adu-sanyah

Le COCOBOD prévoit d’enregistrer 1,5 million de cacaoculteurs dans son CMS. Un projet dont le coût est estimé à un peu plus de 10 millions de dollars, ponctionnés sur la deuxième tranche de 200 millions de dollars d’un emprunt de 600 millions paraphé par le Ghana en 2019. Destinée à doper la productivité, cette somme est libérée par un syndicat qui comprend la South African Development Bank, la Japan International Cooperation Agency, la Development Bank of South Africa et des banques d’investissement comme Credit Suisse, Cassa Depositi e Prestiti Spa et la Industrial and Commercial Bank of China Limited.  

Aucun investissement suisse en vue

Le COCOBOD n’a pas obtenu le soutien de la Suisse malgré l’oreille de la ministre de l’environnement Simonetta Sommaruga, en visite sur place – et notamment sur des sites cacaoyers - quatre jours durant en 2021. Il semble que l’initiative CMS intéresse en Suisse mais sans résultat concret.

Le Ghana est un pays prioritaire de l’aide suisse au développement avec 65 millions de francs budgétisés pour la période 2021-2024. Le financement de projets durables est particulièrement visé. En 2020 par exemple, la Suisse a signé un accord avec ce pays, accord portant sur des projets de compensation carbone axés sur le solaire dans le cadre du Ghana National Clean Energy Program.

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L’investissement devrait se révéler rentable sur le long terme, puisque le CMS sera aussi utilisé par le COCOBOD pour l’ensemble des paiements. Les cacaoculteurs enregistrés recevront une carte d’identification du cacao, qui devrait servir aussi comme carte de crédit pour l’acquisition des intrants tels que les engrais. Les cultivateurs seront également payés pour leurs fèves de cacao via le CMS, ce qui devrait permettre de réduire les risques de corruption et de vol associés aux transactions en cash.

«En fait, notre but est de faire du Ghana l’économie la plus numérisée d’Afrique dans les deux ans», a indiqué le vice-président Bawumia en 2021. Le CMS sera un outil important, sachant qu’il doit permettre aux cacaoculteurs – en particulier ceux dont les exploitations bordent les zones forestières – de contester toute exclusion de leur production des chaînes d’approvisionnement internationales.

Nestlé a du reste reconnu la possibilité pour les cultivateurs exclus de s’opposer au classement de leurs terres en forêt. Mais sans un CMS pleinement actif, ils n’ont aucun moyen d’appuyer leurs revendications.

Les agriculteurs ont déjà du mal à joindre les deux bouts et prouver leur innocence face à l'abattage des forêts est un souci parmi d’autres. A 54 ans, père de neuf enfants, Kyei Baffour produit des fèves de cacao depuis le début des années 1980. Il est aujourd’hui cultivateur en chef du village d’Ataase Akwanta, à New Edubiase. 

Dans les bonnes années, ses 25 acres de terres agricoles (un peu plus de dix hectares) produisent quelque 15 sacs de cacao par acre. Soit une recette totale de 923 francs par an. Bien insuffisant, juge le cacaoculteur.

«Vous travaillez toute une année pour finalement ne gagner que 7000 GHS (Cédi ghanéen, la monnaie nationale). C’est du travail à perte.» Kyei Baffour ne calcule même pas ce qu’il engrange les années «sans»: «Les mauvaises années, ce que je produis ne me mène à rien», déplore-t-il.

La promesse d’une retraite

Le Ghanéen est préoccupé par le flou entourant le système CMS. Il n’a toujours pas la carte d’identification pour son cacao et attend que les cultivateurs de sa communauté soient enregistrés. C’est un peu comme si le programme n’avait jamais été lancé, affirme-t-il.

«Depuis que nous avons participé à la cérémonie, ils (le gouvernement) n’ont pas dit grand-chose sur le programme, et nous n’y avons pas trop réfléchi.»

Pour gagner le soutien de cultivateurs comme Kyei Baffour et les inciter à s’enregistrer, le COCOBOD a choisi de lier le paiement des retraites au CMS. La loi prévoit un système de retraite depuis 1984 mais la plupart des cacaoculteurs et la majeure partie du secteur informel au Ghana ne peuvent compter dessus.

Coupler CMS et régime de retraite des cultivateurs n’est donc pas une mince affaire. Le président lui-même a assisté à la cérémonie d’annonce du projet pilote, début décembre 2020 à Kumasi, dans la région Ashanti, haut-lieu de la production du cacao.

Nous étions à six jours de l’élection générale qui voyait Nana Akufo-Addo briguer un second mandat à la présidence. Pour certains, ce lancement n’est qu’une manière de courtiser les cacaoculteurs, dont le niveau de bien-être n’est pas à la hauteur du deuxième rang du Ghana dans la production mondiale (soit 17% d’une production globale de cacao établie à 4,8 millions de tonnes en 2019).

Dans le cadre du projet pilote, une déduction minimale de 5% sera versée dans un fonds spécial à chaque fois qu’un cultivateur vend son cacao au COCOBOD. Il recevra une alerte sur son téléphone portable une fois le montant crédité. Le gouvernement ajoutera l’équivalent de 1% de la vente en faveur du même producteur. Trois quarts du montant des contributions seront investis sur un compte-retraite accessible au terme de sa vie active. Le solde rejoindra un compte-épargne utilisable en cas de nécessité.

Le CMS contribuera à un débours rapide en fonction des demandes des principaux concernés, souligne Joseph Boahen Aidoo, directeur général du COCOBOD.

Vue aérienne d'une grande ferme de production de cacao et de semences sous la gestion du COCOBOD à Oyoko. Les cacaoyers mâles et femelles sont plantés séparément, puis pollinisés manuellement pour une meilleure productivité. Akosua Viktoria Adu-Sanyah

La lenteur du déploiement

En 2021, le CMS couplé au régime de retraite s’est finalement concrétisé dans le district de New Edubiase, première zone de production de la région Ashanti, dans le sud du Ghana. Son extension à l’ensemble du pays était attendue pour la fin de l’année 2021.

Malgré la promesse initiale, les cacaoculteurs ghanéens – la plupart de petits exploitants gagnant un dollar par jour – ne sont pas même certains de voir le mécanisme de retraite démarrer cette année encore. Et ce, malgré les 9,82 millions de francs versés sur la saison de récolte 2021/2022.

Responsable des affaires publiques du COCOBOD, Fiifi Boafo reconnaît les retards pris dans l’implémentation du CMS et du régime de retraite.

«Ce qui est clair, c’est que les structures n’étaient simplement pas là ni, bien sûr, l’engagement gouvernemental pour faire en sorte que cela fonctionne», explique Fiifi Boafo à propos du retard de 40 ans sur la mise en œuvre du système de pensions. Le responsable prévoit toutefois que ce sera chose faite d’ici la fin de 2022.

D’autant que les enregistrement sur le CMS sont en progression. Plus de 90% des 1,5 millions (estimés) de cacaoculteurs du Ghana ont entamé le processus, assure Fiifi Boafo.

Panneau contre le travail des enfants dans la production de cacao au Ghana à Kade près d'Accra. Jbdodane / Alamy Stock Photo

L’impact sur l’industrie chocolatière

Chez d’autres acteurs du secteur, un certain scepticisme prévaut. Directeur général de la Plate-forme suisse du cacao durableLien externe, cofinancée par Berne via son Secrétariat d’État à l’économie (SECO), Christian Robin n’y va pas par quatre chemins.

«Je qualifierais d’utile le système national de traçabilité (permettant un meilleur contrôle sur la déforestation et la travail des enfants). Mais je le qualifierais de très exigeant aussi. Il reste beaucoup de points d’interrogation concernant sa mise en œuvre. En tant qu’organisme chargé de l’implémentation, le COCOBOD est soumis à une forte pression.»

Les firmes chocolatières suisses, qui ont investi à tour de bras dans leurs propres bases de données cacaoyères, attendent de juger sur pièces avant de rallier le CMS. Contactées par SWI swissinfo.ch, elles expriment toutes de manière générale leur soutien au projet. Mais la façon dont elles peuvent envisager le CMS dans la traçabilité de leur chaîne d’approvisionnement varie.

Nestlé n’aborde pas le sujet, Barry Callebaut dit son intérêt pour «la traçabilité de base des fèves de cacao» et Lindt & Sprüngli «développera une solution» si le gouvernement ghanéen l’exige.

Plus concrètement, une groupe de travail spécifique, établi en 2020, étudie les voies de collaboration possibles pour des entreprises comme Nestlé et Lindt & Sprüngli. Il est composé de représentants du COCOBOD, des firmes et de la World Cocoa Foundation.

Au nom du COCOBOD, Michael Ekow Amoah s’emploie à calmer les inquiétudes au moyen d’exposés. Selon lui, les entreprises pourront conserver leurs propres systèmes de traçabilité (et protéger la confidentialité de leur chaînes d’approvisionnement) mais la source de leurs données sera obligatoirement le CMS. Un CMS qui, selon lui, contribuera à balancer légèrement le pouvoir en faveur des cultivateurs.

«Les systèmes de traçabilité des entreprises privées reposent avant tout sur leurs intérêts commerciaux. Les cultivateurs doivent pouvoir choisir à qui ils vendent leurs produits et ne pas être liés à une seule firme au nom de la transparence.»

Pour Michael Ekow Amoah, les entreprises seules ne sont pas à même de garantir l’absence de déforestation dans les régions de culture du cacao. Elles peuvent agir sur leur propre zone d’activité mais le problème est susceptible de se déplacer vers les zones adjacentes (le problèmes des «fuites»).

«Ce que la proposition de l’UE exige est impossible à concrétiser sans une base de données nationale», plaide Michael Ekow Amoah.

Qu’ils y recourent ou non, les importateurs européens de cacao n’auront d’autre choix que de sortir leur porte-monnaie. Le COCOBOD prévoit de facturer des frais de traçabilité par tonne de cacao vendu (à l’image du Différentiel de revenu décent (DRD) de 400 dollars/tonne introduit en 2020 pour garantir aux cultivateurs un revenu décent). Le montant exact n’est pas encore fixé mais, selon Michael Ekow Amoah, le système devrait être pleinement opérationnel d’ici la fin de 2023.

Traduction de l'anglais: Pierre-François Besson

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