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Comment un club discret de banquiers centraux réagit aux crises

Ces derniers mois, les banques centrales ont beaucoup fait tourner la planche à billets pour venir en aide à des économies mises à mal par la pandémie. Keystone / Lm Otero

Tous les deux mois, les gouverneurs des banques centrales les plus influents du monde se réunissent à Bâle pour échanger des notes, renforcer leurs liens personnels et démêler les détails techniques de la circulation de l’argent dans le monde.

Ce contenu a été publié le 05 janvier 2022 - 10:45
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Depuis la crise financière de 2007-2008, les banques centrales sont sorties de l’ombre pour imprimer des milliers de milliards de dollars dans de multiples devises. La pandémie n’a fait que renforcer leur détermination à racheter de larges tranches de dette publique et à maintenir des taux d’intérêt très bas, même face à l’inflation.

Le club privé de banquiers centraux, qui affirme promouvoir «la stabilité monétaire et financière mondiale par la coopération internationale», fonctionne à huis clos depuis sa création en 1930. Il n’existe aucun compte rendu public de ses débats ou conversations.

Le statut légal de la Banque des règlements internationaux (BRILien externe) lui permet de fonctionner comme un fief indépendant en Suisse. Les autorités helvétiques ne sont pas autorisées à franchir ses portes sans permission, tandis que son personnel bénéficie de l’immunité juridique et d’une détaxation des revenus.

«Opaque et élitiste»

Compte tenu de l’importance accrue des banques centrales au cours de la dernière décennie, des voix s’élèvent pour appeler au changement.

«La BRI est une institution opaque, élitiste et antidémocratique, en décalage avec le XXIe siècle», estime le journaliste et auteur Adam Lebor dans son livre Tower of Basel, publié en 2013. «Elle façonne l’avenir réglementaire de la finance mondiale et en appelle à la bonne gouvernance, mais ses propres affaires sont cachées derrière un tas d’immunités et de protections juridiques.»

Alors pourquoi ce besoin de secret? «Les gouverneurs des banques centrales peuvent s’y rendre et parler librement, se plaindre de leurs ministres des Finances et du monde politique, sans craindre que cela ne fuite sur la place publique», explique Stefan Gerlach, ancien membre du personnel de la BRI et aujourd’hui économiste en chef de la banque EFG à Zurich.

«Certains pensent qu’il s’agit d’une organisation super secrète qui pilote le secteur financier mondial, mais il s’agit plutôt d’un centre de conférence avec une banque attenante, qui accueille des réunions informelles et confidentielles de banquiers centraux et de régulateurs, ajoute-t-il. La BRI fournit des salles de réunion, du personnel pour rédiger des documents de recherche et gère les actifs des banques centrales – mais elle n’a pas de véritable personnalité.»

Bien que la BRI n’ait ni le pouvoir ni l’envie de fixer des règles contraignantes, les banquiers centraux et les régulateurs s’y réunissent pour se mettre d’accord sur les politiques de stabilité financière, puis rentrent chez eux pour persuader leurs gouvernements nationaux de les appliquer. La tour de la BRI héberge d’autres organismes, tels que le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire et le Conseil de stabilité financière, qui élaborent des mesures visant à rendre le système financier plus résilient aux chocs.

De telles discussions ont abouti à la réglementation «Bâle III» à la suite de la crise financière de 2008. Ces règles exigent que les banques commerciales mettent de côté davantage de fonds pour couvrir les investissements à risque.

Sauver l’économie

«Notre travail a permis d’éviter que la pandémie de Covid-19 ne se traduise par une nouvelle crise financière», a récemment déclaré Augustin Carstens, directeur général de la BRI, lors d’un rare point de presse au siège de l’organisation, appelé Tour BRI.

L’argent imprimé par les banques centrales a été utilisé pour maintenir le système financier à flot lors de la crise financière et pour renflouer les économies nationales, de la Grèce à l’Italie jusqu’aux États-Unis. Les faibles taux d’intérêt ont atténué l’impact des dettes que les entreprises doivent gérer malgré les pertes de revenus liées à la crise du coronavirus.

Si chaque banque centrale définit sa politique monétaire en fonction des besoins de son pays, la coordination est aussi essentielle pour que l’argent continue de circuler dans le monde, en particulier en cas de crise. Les banques centrales font office de prêteurs en dernier ressort, lorsque les banques commerciales perdent confiance les unes dans les autres.

La majeure partie de la finance internationale étant réalisée en dollars américains, la Réserve fédérale américaine doit échanger des dollars contre les devises d’autres banques centrales (dont celle de la Suisse), afin d’éviter que les flux financiers ne se grippent.

Le fait de se rencontrer régulièrement à Bâle facilite ce processus de coordination. «Il est préférable d’avoir une approche coopérative plutôt qu’une confrontation», a souligné Augustin Carstens.

L’ampleur de l’impression de monnaie inquiète toutefois une partie des spécialistes. Peut-on l’inverser en toute sécurité lorsque les conditions économiques s’améliorent? Pourrait-il en résulter une inflation incontrôlable? La récente flambée des prix a mis ces questions en évidence.

Des risques gérables

«Face à la pandémie, qui était inattendue et dramatique, il aurait été socialement et politiquement inacceptable pour les banques centrales de dire: ‘Compte tenu du risque que cela ne fonctionne pas bien, nous ne ferons rien’», a encore déclaré Augustin Carstens.

Et d’ajouter: «Nous devions réagir, mais cela ne signifie pas que nous sommes aveugles ou négligents. Cela n’a pas été facile – et cela pourrait être plus difficile à l’avenir – mais les risques qui ont été pris sont gérables.»

De tels arguments ne convainquent pas tout le monde, y compris les voix qui critiquent la Banque nationale suisse (BNS). Cette dernière fait l’objet d’un flot continu de pressions depuis qu’elle a adopté (puis abandonné) le taux plancher entre l’euro et le franc, puis qu’elle s’est engagée à imprimer des sommes illimitées et à introduire des taux d’intérêt négatifs.

La décision soudaine de découpler le franc de l’euro, en 2015, a provoqué un véritable tohu-bohu après avoir pris les marchés par surprise. Cette décision a donné un nouvel élan aux critiques issues du monde politique souhaitant que la banque centrale soit appelée à rendre des comptes sur ses décisions.

Mais les efforts visant à forcer la BNS à modifier sa politique monétaire, à ajouter plus d’or à son bilan et à reprendre le rôle d’impression de la monnaie des banques commerciales ont échoué, même lors de référendums.

Une «success story» suisse

Pendant ce temps, la BRI poursuit sereinement son travail, sans être touchée par les conflits locaux visant les différentes banques centrales. Elle s’est progressivement ouverte à l’adhésion de 63 banques centrales et fonctionne avec une équipe de plus de 600 personnes et deux bureaux régionaux, à Hong Kong et à Mexico.

La BRI gère les actifs des banques centrales, ce qui lui vaut le titre officieux de «banque des banques centrales». Grâce à ces activités, elle a réalisé en 2020 des bénéfices d’environ 1,7 milliard de dollars (1,6 milliard de francs).

Elle s’est également forgé une formidable réputation pour ses recherches approfondies sur le monde de la finance et met en place une série de hubs d’innovation dans le monde entier pour se tenir au courant des dernières innovations financières, notamment les cryptomonnaies et la finance verte.

«Il est remarquable que la BRI reste à Bâle et n’ait pas déménagé à Londres ou à New York, estime Stefan Gerlach. C’est une success-story suisse, de la même manière que les Britanniques ont commencé à venir dans les hôtels suisses pour leurs vacances d’hiver il y a 150 ans.»

Banque des règlements internationaux

La BRI a été créée à Bâle en 1930Lien externe pour s’assurer que l’Allemagne paye des compensations financières (réparations) aux vainqueurs de la Première Guerre mondiale.

Cette mission n’a été que partiellement achevée, car les réparations ont ensuite été abandonnées, l’Allemagne sombrant dans le chaos économique.

Ce début de vie quelque peu malheureux – combiné à la preuve que la BRI avait été souple aux exigences allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale – a conduit les États-Unis à demander sa dissolution en 1944.

La BRI a survécu en tant qu’entité largement axée sur l’Europe jusqu’au milieu des années 1990, lorsque les banques centrales d’autres pays, y compris les économies émergentes, ont commencé à jouer un rôle plus actif.

La BRI est composée de divers comités: le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire, le Comité des paiements et des infrastructures de marché, le Comité sur le système financier mondial, le Comité des marchés, le Groupe de gouvernance des banques centrales et le Comité Irving Fisher sur les statistiques des banques centrales.

Le Conseil de stabilité financière, l’Association internationale des assureurs-dépôts et l’Association internationale des contrôleurs d’assurance sont indépendants de la BRI, mais ont des secrétariats à la tour de la BRI.

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