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Comment l’industrie suisse de l’armement tire profit de la guerre en Ukraine

Un collaborateur de la société d'armement Mowag, dans le canton de Thurgovie, procède à des tests sur un véhicule tout-terrain Duro. © Keystone / Christian Beutler

Des lignes de production qui peinent à suivre la cadence, une envolée des cours en bourse et des demandes qui affluent de toute l’Europe: le réarmement mondial lié à la guerre en Ukraine est une aubaine pour les entreprises qui produisent des armes en Suisse.

Ce contenu a été publié le 29 avril 2022 - 10:50

Quelques jours seulement après le déclenchement de l’invasion russe en Ukraine, le chancelier allemand Olaf Scholz annonçaitLien externe que son pays allait débloquer une enveloppe exceptionnelle de 100 milliards d’euros pour moderniser son armée. Dans son sillage, les pays scandinaves et ceux situés à l’est de l’Europe ont également indiqué vouloir relever drastiquement leurs budgets militaires pour faire face à la menace russe.

À Altdorf et Zurich, dans les usines suisses de l’équipementier allemand Rheinmetall, qui produisent notamment des systèmes de défense antiaérienne, des radars et des munitions, le personnel a été sommé d’accélérer le rythme de production. Dans un message adressé à l'ensemble des employés et employées, révélé par l’hebdomadaire HandelszeitungLien externe, le directeur de la filiale helvétique de Rheinmetall, Oliver Dürr, s’est insurgé contre «les délais de livraison trop longs», alors même que les conditions du marché sont au plus haut.

Les investisseurs apprécient les efforts réalisés par Rheinmetall pour accroître la cadence: la valeur de l’action a plus que doublé depuis l’attaque déclenchée par Vladimir Poutine en Ukraine. La société d’armement allemande s’attend à une augmentation de près de 15 à 20% de son chiffre d’affaires.

Les pays de l’OTAN principaux demandeurs

Les autres grandes entreprises actives dans ce secteur en Suisse bénéficient aussi de ces annonces tous azimuts de réarmement. Le suédois Saab, qui emploie environ 80 personnesLien externe sur son site de Thoune, dans le canton de Berne, constate, «comme la majorité de l’industrie de la défense, un intérêt accru pour [ses] produits», sans toutefois donner davantage de précisions. Là aussi, les actionnaires sont confiants: le cours de l’action du groupe suédois actif notamment dans l’aéronautique et les systèmes de défense antiaériens est en hausse continue depuis le 24 février, date du déclenchement de la guerre en Ukraine.

Même son de cloche chez Ruag, qui fait part d’une «hausse des demandes [pas nécessairement des commandes] de la part des pays de l'OTAN». Premier fabricant de munitions de petit calibre en Europe, le groupe suisse sous contrôle de la Confédération affirme être en contact étroit avec ses principaux clients pour la planification des capacités de production à long terme.

Travaux de maintenance sur sur un avion de combat F/A-18 des Forces aériennes suisses dans une halle de Ruag à Emmen, dans le canton de Lucerne. © Keystone / Peter Klaunzer

Chez Rheinmetall également, ce sont les pays membres de l’Alliance atlantique qui représentent la part du lion des nouveaux contrats. «Le carnet de commandes à l’échelle du groupe se compose aujourd’hui à environ 87% de commandes provenant de pays membres de l’OTAN, et la tendance est à la hausse», indique le porte-parole du groupe allemand, Oliver Hoffmann.

Le constructeur de véhicules blindés Mowag, établi en Thurgovie et qui appartient depuis 2004 à l’américain General DynamicsLien externe, serait lui aussi en contact avec l’Allemagne et d’autres pays européens, selon la Tribune de GenèveLien externe. «Les activités d'armement sont soumises à des cycles d'acquisition à long terme. Il est pour l'instant totalement impossible de savoir si et dans quelle mesure ces besoins futurs auront un impact concret sur notre carnet de commandes», tempère toutefois son porte-parole, Pascal Kopp.

Des exportations en hausse constante

L’an dernier, la Suisse a exporté pour 742,8 millions de francs d’armes et de munitions. Un chiffre en baisse de 18% par rapport à 2020, année record pour l’industrie de l’armement helvétique. Sur le long terme, toutefois, la tendance est nette: en 20 ans, les ventes d’équipement militaire à l’étranger ont quasiment triplé. Ce bond en avant devrait se poursuivre voire s’accélérer, si l’on en croit notre coup de sonde effectué auprès des principales entreprises actives dans ce secteur en Suisse.

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Même le Secrétariat d’État à l’économie (SECO), qui octroie les autorisations d’exportation aux fabricants d’armes, s’attend à une période faste pour l’industrie. «La demande en biens d’armement devrait augmenter dans le monde entier. On peut aisément imaginer que cela aura également une influence sur la demande de biens d’armement en provenance de Suisse», estime Fabian Maienfisch, porte-parole du SECO.

En comparaison internationale, la Suisse n’en demeure pas moins un nain dans ce secteur, avec une part des exportations globales inférieure à 1%. Le marché mondial est sans surprise dominé par les États-Unis (40%), suivi de la France et de la Russie (13% chacun). Deux autres pays européens, l’Italie (5%) et l’Allemagne (4%), complètent le quinté de tête.

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Transfert de technologie

Mis à part Ruag et quelques grands groupes internationaux qui ont des activités spécifiques sur sol helvétique, la fabrication de composants pour des armes ou des munitions est éparpillée dans près de 3000 petites et moyennes entreprises (PME). Ces sous-traitants sont principalement actifs dans le domaine civil et produisent accessoirement des biens d’équipement militaire.

De nombreux fabricants de machines-outils commercialisent par exemple des solutions d’usinage pour des pièces métalliques que l’on retrouve à la fois dans des montres, des appareils médicaux mais aussi dans des armes de haute précision.

Au total, le secteur de l’armement représente un peu moins de 10'000 emplois en Suisse, selon le centre de recherche BAK EconomicsLien externe. Un chiffre relativement modeste au regard des 300'000 emplois que compte l’industrie suisse des machines, des équipements électriques et des métaux (MEM). Ces contrats militaires sont toutefois très importants pour les PME suisses, car ils permettent un transfert technologique du domaine militaire vers le civil, estiment les représentants la branche.

«Les groupes militaro-industriels internationaux évoluent à un très haut niveau technologique. Ce savoir-faire peut ensuite être appliqué à de multiples autres usages, ce qui permet à nos entreprises de gagner en compétitivité», affirme Philippe Cordonier, directeur romand de Swissmem, l’association faîtière de l’industrie MEM.

«Non-assistance à l’Ukraine»

Même si elle pèse moins de 1% des exportations industrielles du pays, l’industrie de l’armement s’invite régulièrement dans le débat politique en Suisse. Ce secteur est en effet hautement sensible pour un pays qui met volontiers en avant sa neutralité sur la scène internationale. 

La polémique la plus récente concerne le refus par BerneLien externe d’autoriser l’Allemagne à exporter des munitions de fabrication suisse vers l’Ukraine. La Confédération a justifié sa décision par le fait que la loi suisse interdit les exportations vers des pays impliqués dans des conflits internes ou internationaux. Une interprétation qui n’a pas été du goût de certaines personnalités politiques, de droite comme du gauche. Le président du Centre, Gerhard Pfister, a notamment accusé le Conseil fédéralLien externe de «non-assistance à l’Ukraine».

Ces dernières années, les scandales concernant la présence illégale de matériel militaire suisse sur des théâtres d’opérations militaires se sont multipliés. Dernier exemple en date, un consortium de journalistesLien externe révélait au mois de février l’utilisation d’un Pilatus de type PC-12 dans un bombardement meurtrier en Afghanistan et de fusils d’assaut de fabrication suisse par l’Arabie saoudite contre les rebelles houthis au Yémen.

Exceptions toujours possibles

La Suisse se targue d’avoir une des législations les plus strictes en matière d’exportation de matériel de guerre. Un cadre juridique qui sera encore durci le 1er mai: les entreprises helvétiques ne peuvent plus exporter des armes vers des pays qui «violent gravement les droits de l’homme». C’est le cas par exemple de l’Arabie saoudite, qui est déjà de facto sur la liste rouge depuis 2015 en raison de son intervention militaire au Yémen.

Or en 2021, l’Arabie saoudite figurait en 6e position des pays destinataires d’armes suisses, avec des commandes de plus de 50 millions de francs. Tout cela en vertu de l’article 23 de la loi sur le matériel de guerreLien externe qui permet «la livraison de pièces de rechange pour les systèmes de défense antiaérienne et les munitions correspondantes précédemment livrés par la Suisse», selon le SECO.

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Le cas du Qatar n’a quant à lui pas encore été tranché, même si les organisations de défense des droits de l’homme accusent l’État du Golfe d’être responsable du décès de 6500 travailleurs et travailleuses migrant-es sur les chantiers de la prochaine Coupe du monde de football. «Le SECO ne tient pas de liste des pays qui violent systématiquement et gravement les droits humains. L’évaluation se fait au cas par cas», souligne son porte-parole Fabien Maienfisch.

La guerre en Ukraine marque toutefois un tournant. Avec la hausse des achats d’armes dans les pays occidentaux, les entreprises suisses pourraient se montrer plus regardantes envers certains pays problématiques. «Le besoin de faire des affaires à tout prix se fera moins sentir dans l’industrie», estime le député socialiste Pierre-Alain Fridez, interrogé par Le Temps.

«Bons offices et bonnes affaires»

Pas de quoi toutefois rassurer les antimilitaristes helvétiques. «La question n’est pas de savoir s’il y aura un nouveau scandale, mais quand. L’expérience des dernières années a montré que malgré tous les contrôles mis en place, on retrouve toujours des armes suisses dans des zones de guerre», affirme le député écologiste Fabien Fivaz.

À chaque révélation, la Confédération subit un important dégât d’images. Un jeu qui n’en vaut pas la chandelle aux yeux de Fabien Fivaz. «En exportant des armes à hauteur de plusieurs centaines de millions de francs chaque année, on contribue à l’effort de guerre au niveau mondial. La Suisse pratique à la fois les bons offices et les bonnes affaires. Je comprends que ce soit mal perçu à l’étranger», dénonce-t-il.

Du côté de l’industrie, on se montre beaucoup plus pragmatique. «Nous avons déjà une réglementation beaucoup plus stricte que la plupart des autres pays européens. Durcir encore cette législation ne ferait que pénaliser notre industrie. Si ce n’est pas nous qui vendons ces armes, d’autres le feront à notre place», estime Philippe Cordonier.  

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