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Comment l’extraction d’or au Ghana menace le chocolat suisse

swissinfo.ch/Delali Adogla-Bessa

Deuxième producteur mondial de cacao, le Ghana continue de perdre des pans entiers de ses terres agricoles au profit de l’extraction illégale d’or. Les chocolatiers prennent peu à peu conscience de la menace qui pèse sur leur approvisionnement en matière première. Reportage.

Ce contenu a été publié le 10 septembre 2022 - 10:30

La route qui mène à la communauté de Yakubu Ousmane, dans la zone traditionnelle de Kunsu, au centre du Ghana, était autrefois bordée de plantations de cacao, de palmiers à huile et d’orangers. Mais au cours des quatre dernières années, la terre a été ravagée par la chasse à l’une des ressources naturelles les plus précieuses du Ghana: l’or. Des hectares de terres agricoles fertiles qui nourrissaient les principales cultures commerciales du pays ont été transformés en zones stériles jonchées de piles d’argile molle contaminée par le mercure et de fosses profondes dangereuses à ciel ouvert. 

Puits de mines illégales dans la région de Kunsu. swissinfo.ch/Delali Adogla-Bessa

Yakubu Ousmane, qui a la soixantaine, se souvient de l’époque où la culture du cacao permettait de vivre bien. C’était avant 2018, lorsque l’exploitation minière illégale (connue localement sous le nom de galamsey) s’est réellement installée à Kunsu.

Les changements drastiques lui font craindre l’avenir. «Les semis que nous soignons sont tout simplement en train de mourir. Les cabosses sur les arbres sont également en train de mourir», explique l’ancien cultivateur de cacao. «L’exploitation minière illégale détruit nos terres. Cela a rendu les choses vraiment difficiles.»

Yakubu Ousmane se souvient de l'époque où la culture du cacao permettait de bien vivre. swissinfo.ch/Delali Adogla-Bessa

Les représentants et représentantes de l’industrie chocolatière suisse sont de plus en plus préoccupés par les dommages que l’exploitation illégale de l’or inflige aux communautés locales et aux approvisionnements de cette matière première essentielle. Un peu plus de la moitié de toutes les importations suisses de fèves de cacao proviennent du Ghana, une part qui est restée stable au cours de la dernière décennie.

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Cet approvisionnement régulier en fèves de qualité pourrait être en danger. La superficie des terres utilisées pour la culture du cacao au Ghana a chuté de 21% par rapport au pic atteint en 2017. L’exploitation illégale de l’or est l’un des facteurs qui expliquent cette contraction, à laquelle s’ajoutent la sécheresse, les maladies et la baisse de rendement des vieux cacaoyers.

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L’attrait de l’or

Kunsu présente toutes les caractéristiques d’une exploitation minière illégale typique: des ressortissants et ressortissantes étrangers, en l’occurrence en provenance de Chine, travaillent avec les locaux; des jeunes hommes armés de détecteurs de métaux prospectent le terrain à la recherche d’or; et des excavatrices - à Kunsu, elles portent le logo du fabricant chinois d’équipements lourds Zoomlion - omniprésentes déplaçant la terre et déracinant la végétation.

Des excavateurs au travail dans une mine illégale qui était auparavant une zone de culture du cacao. swissinfo.ch/Delali Adogla-Bessa

Les mineurs illégaux ont évincé les producteurs et productrices de cacao du marché. Les médias ghanéens indiquent qu’ils paient entre 6000 et 40’000 GH ¢ (640 à 1064 USD) par acre de terre agricole. Le prix dépend de la valeur de la récolte, mais aussi de la proximité du terrain avec une mine d’or existante. Cela représente entre dix et cinquante fois le bénéfice qu’un cultivateur ou une cultivatrice réalise annuellement par acre en vendant des fèves de cacao (548 à 837 GH ¢ par acre selon l’Institut de recherche sur les cultures de Kumasi).

Un superviseur chinois prend une pause dans une exploitation minière illégale à Kunsu. swissinfo.ch/Delali Adogla-Bessa

L’argent tiré de l’or a profité à d’autres membres de la communauté, en particulier aux femmes, dont les possibilités de générer des revenus sont limitées dans les zones rurales. Elles lavent la terre restante pour en extraire le peu d’or qui subsiste (une pratique connue localement sous le nom de kolikoli).

«Si je dis que l’exploitation minière illégale ne m’a pas aidée, je mentirais», déclare Hawa Yakubu, une mère célibataire de cinq enfants, qui fait de l’orpaillage depuis environ cinq ans à Kunsu. Elle passe désormais son temps à chercher de l’or au lieu de gagner sa vie en vendant de menus objets dans un kiosque.

Soucieuse de sa sécurité, Hawa Yakubu évite l’épicentre de l’activité minière illégale à Kunsu, qui est dominé par les hommes et peut devenir violent. Elle préfère fouiller dans les zones plus calmes des mines.

En l'absence d'opportunités locales, l'exploitation minière illégale est devenue une vocation attrayante pour les jeunes et les femmes des zones rurales. swissinfo.ch/Delali Adogla-Bessa

Or vs cacao

En avril, la première enquête à grande échelle sur le galamsey menée par le Conseil ghanéen du cacao (COCOBOD) a révélé qu’entre 2019 et 2020, environ 19’000 hectares de plantations de cacao ont été repris ou endommagés par l’exploitation illégale de l’or, soit une superficie de plus de deux fois la taille de Zurich.

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Des chercheurs de l’Université de Cranfield ont publié un article en 2017 dévoilant des images satellites de 2013 selon lesquelles 27’839 hectares (extrapolés en 2015, cela représente 43’879 hectares) de cultures de cacao de premier choix ont été complètement transformés par l’exploitation aurifère illégale. Ainsi, les estimations du COCOBOD et les données satellitaires suggèrent que depuis 2013, le Ghana a perdu entre 0,8% et 2% de ses terres cacaoyères au profit du galamsey, et qu’environ 23% de ses surfaces cultivées sont affectée par la pollution liée à l’exploitation minière.

La différence entre l'exploitation minière industrielle (en bas de l'image) et l'exploitation aurifère artisanale (en haut de l'image) est claire sur une image satellite prise au-dessus de Nkotumso, dans le centre du Ghana (mars 2020). NASA Earth Observatory

Le coût pour le Ghana est important. L’International Growth Centre, un centre de recherche basé à Londres qui promeut la croissance durable, parle de 250 millions de dollars pour remettre en état les terres et les eaux polluées par cette exploitation, seulement pour l’ouest du pays. Ce montant s’ajoute à l’importante perte de recettes fiscales pour le pays (estimée à 2,2 milliards de dollars en 2016), selon les estimations du ministère des ressources naturelles.

L’industrie ghanéenne du cacao peut difficilement se permettre de perdre davantage de cacaoyères. Au cours des deux dernières années, le COCOBOD a dépensé 230 millions de dollars sur un prêt de 600 millions de la Banque africaine de développement pour réhabiliter quelque 156’400 hectares de plantations. Les cacaoyers sur ces terres étaient trop vieux ou infectés par le Cocoa Swollen Shoot Virus. Ils ont donc dû être déracinés, pour laisser la place à de nouvelles plantations. Par conséquent, la dernière chose que le COCOBOD souhaite, c’est que ces exploitations revalorisées tombent dans l’orpaillage illégal.

Préoccupation suisse

Les producteurs et productrices suisses de chocolat, fortement tributaires du cacao du Ghana, ont tenté de dissuader les agriculteurs et agricultrices d’abandonner leur culture en leur offrant diverses incitations afin de garantir un approvisionnement régulier de bonne qualité.

Il y a quatre ans, le géant suisse de l’alimentation Nestlé a versé aux cultivateurs et cultivatrices de cacao de Kunsu une prime de 14% sur le prix de vente du marché en échange de leur participation au plan cacao de l’entreprise. L’objectif était d’améliorer le rendement et la qualité de leur récolte en leur fournissant des plants de premier choix et en les formant à de meilleures pratiques agricoles.

Cependant, l’intervention de Nestlé n’a pas réussi à tenir en échec l’exploitation de l’or. Lors d’un reportage à Kunsu, swissinfo.ch a constaté que de nombreux cacaoyers avaient été ravagés par l’activité minière.

Nestlé n’a pas souhaité commenter la situation sur place. Les rapports de l’entreprise montrent que plus de 18’000 producteurs et productrices ghanéens ont bénéficié de sa formation aux bonnes pratiques agricoles. D’autres poids lourds du chocolat suisse ont également des offres similaires: 17’000 agriculteurs et agricultrices ont suivi le programme Forever Chocolate de Barry Callebaut, et le Farming Program de Lindt & Sprüngli a touché 69’000 personnes l’année dernière. Ainsi, les entreprises suisses ont investi et soutenu environ 7% des 1,5 million de cultivateurs et cultivatrices de cacao du Ghana pour s’assurer qu’ils continuent à produire une matière première de qualité.

Des cultivateurs de cacao en train de préparer des fèves pour le séchage. swissinfo.ch/Delali Adogla-Bessa

«Nous pouvons confirmer que l’extraction illégale d’or a un impact négatif sur les communautés de producteurs et productrices de cacao», a déclaré un porte-parole de Barry Callebaut à swissinfo.ch.

La filiale d’achat ghanéenne de l’entreprise, Nyonkopa Cocoa Buying Ltd, a affirmé publiquement l’année dernière que «l’exploitation minière illégale affecte le secteur du cacao, et par extension l’achat de cacao et la production de chocolat».

L’impact est toutefois difficile à quantifier, car d’autres facteurs, notamment les conditions météorologiques, les maladies et les prix, pèsent également sur la production.

«À ce jour, l’impact de l’exploitation illégale de l’or sur notre chaîne d’approvisionnement ne peut pas être évalué en détail», a déclaré par courriel un porte-parole de la chocolaterie suisse Lindt & Sprüngli à swissinfo.ch. «Cependant - surtout en supposant que ces activités illégales se poursuivent - nous pourrions nous attendre à des effets négatifs sur la culture du cacao, par exemple en termes d’impact environnemental.»

La baisse de la demande due à la fermeture de détaillants et de restaurants en raison de la pandémie de Covid-19 a entraîné un surplus de cacao sur le marché mondial en 2020/2021. Cependant, l’Organisation internationale du cacao prévoit un manque en 2021/2022 compte tenu de la reprise de la demande, ce qui mettrait à mal l’approvisionnement en cacao de qualité pour les chocolatiers suisses. 

Proposer des alternatives

Le gouvernement tente lui aussi d’éradiquer l’exploitation illégale de l’or. La question est passée en tête de l’agenda politique en 2017, lorsque le président ghanéen Nana Akufo-Addo a déclaré que la lutte contre le galamsey était si cruciale qu’il était prêt à mettre sa présidence en jeu pour la combattre. Une interdiction temporaire a été imposée aux activités minières à petite échelle (légales et illégales) en 2017 et 2018, tandis que des opérations militaires ont été lancées contre les mineurs illégaux et que des ressortissants chinois impliqués dans cette activité ont même été arrêtés. Les lois minières ont été modifiées en 2019, ce qui a imposé des peines de prison minimales de 15 ans aux personnes reconnues coupables d’exploitation minière illégale.

Malgré ces mesures, le fléau continue de s’étendre en raison de la corruption et du manque d’application de la loi. La dure réalité est que le cacao ne peut pas concurrencer l’or.

Une petite pépite d'or vaut le salaire d'un mois d'un cultivateur de cacao. swissinfo.ch/Delali Adogla-Bessa

En juin, swissinfo.ch a suivi Hawa Yakubu. Elle a travaillé pendant environ deux heures avant de trouver une petite pépite d’or qui pourrait valoir 300 GH ¢ (37 USD). Avec un salaire journalier moyen d’un peu plus d’un dollar par jour, il faudrait un mois à un cultivateur ou à une cultivatrice de cacao du Ghana pour gagner une telle somme.

«C’est le galamsey qui m’a permis de construire une maison et de prendre soin de mes cinq enfants, ainsi que de leur scolarité», explique-t-elle.

Un changement en vue?

Le changement pourrait être en marche, car le gouvernement modifie sa stratégie pour faire face à la réalité du terrain. En 2019, la Commission ghanéenne des minéraux, qui réglemente le secteur minier, a introduit un programme d’exploitation minière communautaire (CMS) conçu pour encourager les mineurs illégaux à devenir des partenaires officiels. Ces derniers pourraient ainsi exploiter des mines dans des zones spécifiquement désignées sous la supervision du gouvernement, à condition qu’ils respectent certains critères environnementaux et quelques normes de sécurité.

Kunsu sera l’un des bénéficiaires de ce programme. En février, le gouvernement a annoncé que cinq concessions minières de la région seraient attribuées à un programme d’exploitation communautaire qui, selon lui, permettra de créer 5000 emplois. Les autorités ont pour objectif d’approuver 100 projets CMS de ce type dans tout le pays d’ici à la fin 2022, dans le but de générer 220’000 nouveaux emplois.

Pour éviter que les projets miniers communautaires n’aggravent le problème de la disparition des terres arables, la Commission a également convenu, lors d’une réunion avec le COCOBOD en avril, de tenir compte de l’emplacement des terres cacaoyères.

>> Ci-dessous, retrouvez le premier épisode d'une série de six articles qui se penche sur le nouveau rôle de l'Afrique de l'Ouest dans l'industrie du chocolat:

Traduit de l'anglais par Lucie Donzé

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