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L'antisémitisme en Suisse

Longtemps tabou en Suisse, l’antisémitisme de gauche existe-t-il encore?

Emanuel Hurwitz a quitté le PS en 1984 pour protester contre ses tendances antisémites. Il est décédé en février 2022. Meinrad Schade

Niché dans les recoins de la société suisse, l'antisémitisme n’épargne pas les partis de gauche. Le point de vue de membres de la communauté juive, de spécialistes de l’histoire et d’activistes sur ce phénomène.

Ce contenu a été publié le 25 juillet 2022 - 10:15
Meinrad Schade (photos)), Anina Ritscher & Benjamin von Wyl

Devant un bar alternatif de la ville de Zurich trône le panneau suivant: «Ici, le racisme n’est pas toléré, ni le sexisme, encore moins l’homophobie ou autre forme de discrimination». Mais le mot «antisémitisme», lui, ne figure pas dans la liste. Longeant ce bar avec sa poussette, Amir Malcus n’en est pas franchement étonné. «Typique de la gauche», commente ce travailleur social de 37 ans.

Longtemps militant à gauche, il se dit aujourd’hui déçu de sa propre famille politique. «Pour moi il est frustrant de voir à quel point l'antisémitisme s’est répandu jusque dans les pans de la société où je plaçais le plus d'espoir», déplore-t-il.

Car l’antisémitisme mordille l’ensemble de la société, y compris sur la gauche de l’échiquier politique. SWI swissinfo.ch a interrogé quelques membres de la communauté juive de Suisse, spécialistes de l’histoire, membres des milieux politiques et militants se déclarant de gauche, pour savoir comment ils et elles perçoivent ce phénomène.

Là où Amir Malcus a grandi, dans une vallée reculée de Suisse, l'antisémitisme faisait partie des meubles, se souvient-il. Lorsqu’il était squatteur, il s’était permis un jour d’essayer de déconstruire, auprès de ses camarades de squat, quelques-uns des stéréotypes liés à la communauté juive. «Non, les juifs ne sont pas tous riches», avait-il dû expliquer. Mais lorsqu'il s'est aventuré hors de sa vallée, il a réalisé que l'antisémitisme était aussi répandu ailleurs.

Lors de réunions, il était régulièrement témoin de dérapages verbaux sur Israël, sans que ceux-ci ne lui soient directement adressés. «J’ai entendu des phrases telles que ‘Nous allons brûler votre pays’», raconte-t-il. Lors de manifestations contre la guerre en Irak ou le Forum économique de Davos, Marcus dit avoir été dérangé par l’usage de caricatures visant à critiquer le capitalisme mais porteuses de relents antisémites. Notamment des images judéophobes où l’on voit de prétendus «marionnettistes» tirant les ficelles de tout.

En 2016, une affaire avait secoué la Jeunesse socialiste suisse lors d’une campagne pour une votation. Pour caricaturer un «spéculateur», une affiche de campagne l’affublait de stéréotypes liés aux juifs: long nez, haut-de-forme, papillotes.

«L'antisémitisme est un caméléon, estime Dina Wyler, de la Fondation contre le racisme et l'antisémitisme (GRA). Il s'adapte toujours aux récits actuels et se manifeste souvent par le biais d'un langage visuel ou de mots codés, afin de rester 'présentable'.»

L’Etat d’Israël diabolisé

En Suisse, la gauche tolérait les diatribes dirigées contre l’Etat d’Israël bien avant ce dont Marcus a fait l’expérience dans les années 2000. Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors écolier, feu le politicien zurichois Emanuel Hurwitz se faisait jeter des pierres et agonir d’insultes antisémites. Il s’en est souvenu jusqu’à son dernier souffle.

«Plus tard, je n'ai moi-même pas été confronté à un tel antisémitisme décomplexé au sein de la gauche», a-t-il avoué à SWI swissinfo.ch vers la fin de sa vie. Après ses études, il s'était engagé dans les rangs du parti socialiste suisse. Elu en 1979 au parlement du canton de Zurich, Emanuel Hurwitz était resté toute sa vie fidèle à la gauche. Dans les années 1970, il avait soutenu que la position du PS sur le conflit au Proche-Orient était «réfléchie».

Emanuel Hurwitz (1935-2022) Meinrad Schade

Mais la donne avait changé en 1982 avec le début de la guerre au Liban. Israël était soudainement apparu sous les traits de l'agresseur. «C’est alors qu’une forme d’hystérie s’est emparée du PS», a-t-il raconté. Elu de gauche de confession juive, Emanuel Hurwitz était régulièrement alors convié à participer à des tables rondes pour évoquer le sujet.

Ces débats se révélaient surtout être, a-t-il déclaré, «de la pure propagande pour l’Organisation de libération de la Palestine (OLP)». Il a dit avoir été frappé par les arguments manichéens employés. «Israël constituait alors le mal absolu, tandis que la position de l'OLP était approuvée dans un élan d’enthousiasme général».

«Cette haine et ce fanatisme» l’avaient surpris et décontenancé. Une diabolisation qui équivalait, selon lui, à une forme d'antisémitisme. Psychiatre de profession, Emanuel Hurwitz avait tenté alors d’alerter ses propres troupes, expliquant à ses camarades de parti comment les préjugés éculés pouvaient vite remonter à la surface selon les situations politiques.

A gauche, beaucoup avaient pourtant fait la sourde oreille. Le 1er mai 1984, Emanuel Hurwitz avait donc pris la décision de démissionner - à la fois du législatif cantonal et du parti socialiste - au motif qu’aucun débat autour de cette question n'avait jamais pu se tenir sérieusement. «Ce long silence a duré 40 ans», nous a-t-il expliqué.

Depuis 2019, le PS suisse et ses sections cantonales ont décidé d’adopter, comme définition de l'antisémitisme, celle promulguée par l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA). Et cette définition inclut un antisémitisme en lien avec Israël. Une prise de conscience «tardive», nous a déclaré Emanuel Hurwitz, précisant, peu avant son décès en février dernier à 86 ans, que ce revirement avait eu une saveur particulière pour lui.

S’affranchir des clichés

Une amitié de longue date avait lié Emanuel Hurwitz à Berthold Rothschild, un autre politicien zurichois, mais qui avait pour sa part rejoint le Parti suisse du travail, d’obédience communiste, dans les années 1980. Selon ce dernier, les communistes ont longtemps considéré Israël comme une «nation héroïque», en raison de la manière dont cet Etat s’est construit. «Puis, tout a basculé», analyse-t-il. Peu de temps avant de déserter les rangs de son parti, il assure avoir observé une résurgence de stéréotypes dans sa famille politique. On y racontait par exemple que les membres de la communauté juive avaient souvent tendance à trahir la gauche.

Le psychanalyste Berthold Rothschild affirme que la gauche refoule son antisémitisme. Meinrad Schade

La guerre au Proche-Orient l’a ensuite évidemment secoué, générant des dilemmes intérieurs. Parmi ses camarades, plusieurs étaient «aveuglé-es par la haine du juif, telle que le Hezbollah libanais ou le mouvement palestinien Hamas la proféraient», nous explique-t-il. Berthold Rothschild ne leur en tenait pas rigueur, même s’il lui était arrivé de quitter parfois des réunions après avoir entendu des propos offensants. De son point de vue, la politique que mène Israël et le sort réservé aux Palestinien-nes indignent forcément toujours autant à gauche. «Une indignation souvent justifiée», relève-t-il d’ailleurs.

Il prend l’exemple d’une de ses amies, engagée sur le terrain au Proche-Orient où elle prête secours à la population de Gaza. «Je comprends que l'on devienne propalestinienne quand on vit une telle situation au quotidien», constate-t-il. Mais Berthold Rothschild ajoute aussitôt que cela peut également conduire à adopter «une position anti-israélienne à la limite du fanatisme». «Être anti-israélien ne signifie pas être antisémite, mais la ligne rouge est fine», prévient-il. Pour lui, l'antisémitisme est un thème refoulé à gauche.

«Pour s’éviter des dérapages potentiels, les militantes et militants devraient garder une attention de tous les instants», prescrit-il. «Si je suis conscient que la société peut me transmettre ses relents racistes, j'espère que d’autres au moins en sont aussi conscient-es». Parmi ses camarades à gauche, plusieurs n’hésitent d’ailleurs pas à lui soumettre parfois des flyers ou des programmes politiques avant impression pour savoir si, d’après son expertise, ces textes risquent d’induire quelques préjugés. «Des exceptions» malgré tout, déclare-t-il.

Pour Erik Petry, directeur adjoint au Centre d'études juives de l'Université de Bâle, «il faut jauger chaque situation au cas par cas». Mais « un mélange toxique peut apparaître, dit-il, si l’on ne critique pas objectivement la politique d’Israël et si l’on émet l'hypothèse que des comportements immoraux ont un lien direct avec la judéité». La gauche en a produit quelques exemples.

Israël comparé au nazisme

Mais dans ces conditions, la droite a beau jeu de fustiger l’antisémitisme de gauche, nuance Christina Späti. Professeure en histoire à l’Université de Fribourg, elle estime que la droite tente aussi par ce biais de se «laver les mains» de tout antisémitisme. Pour autant, confirme-t-elle, un antisémitisme de gauche existe.

Elle-même y a d’ailleurs consacré une thèse: «La gauche suisse et Israël - Enthousiasme pour Israël, antisionisme et antisémitisme entre 1967 et 1991». L’universitaire y a recensé et classé des articles et des incidents mettant en lumière l’existence de ressentiments antisémites dans les milieux de gauche à cette période.

En 1970, la presse socialiste avait par exemple publié un commentaire fustigeant la capture du nazi Adolf Eichmann par un commando israélien envoyé en Argentine, la qualifiant de «gifle au visage de l'Argentine». Dans les années 1980, un grand journal de la gauche helvétique avait comparé pour sa part, et plusieurs fois, la politique menée par Israël à la «solution finale», qui avait conduit des millions de juives et de juifs vers l'extermination.

L'historienne Christina Späti observe une volonté croissante de réfléchir à l'antisémitisme dans les milieux de gauche. Meinrad Schade

Christina Späti a compilé d’autres exemples allant dans ce sens. A l’époque, le commentaire sur la capture d’Adolf Eichmann avait certes provoqué un tollé en raison de son antisémitisme primaire, mais d’autres articles écrits plus subtilement étaient, eux, passés au-travers des mailles du filet. L’historienne avance que «la gauche aurait couvé une forme d’indifférence à propos de l'antisémitisme». L’Allemagne a engagé une réflexion dans les années 1990, mais sans réel effet en Suisse, a-t-elle indiqué à SWI swissinfo.ch.

Farouchement opposée à tout antisémitisme, une militante de gauche nous a encore narré de quelle façon, dans les années 1990, des politiques de son bord l’avaient menacée de «lui tirer dans le genou» lors d’une séance d’information à Zurich, preuve selon elle que le sujet était plutôt clivant. Ou qu’au début des années 2000, un texte et une caricature sur la plateforme Indymedia avaient déclenché un débat acharné à gauche. Une plainte pénale avait été déposée, mais Indymedia Suisse n’avait pas retiré les contenus douteux, alors que ses propriétaires avaient jugé le propos de nature antisémite. Depuis quelques années, Christina Späti note du changement dans les cercles de gauche en Suisse, en particulier la volonté de vouloir crever l’abcès.

Dans cette «dynamique de l'escalade», des amitiés se sont brisées, selon le journal de gauche zurichois Wochenzeitung (WOZ). La WoZ avait notamment cité un jour les propos d’un responsable politique de gauche, qui affirmait que le racisme ne pouvait «en principe pas être combattu par des instruments étatiques», à l’instar de la norme pénale antiraciste. Une position que plus personne à gauche n’exprimerait publiquement vingt ans plus tard. Ces dernières années, les mouvements féministes et antiracistes ont largement sensibilisé aux thèmes de la discrimination.

Anna Rosenwasser: "Connaître les modèles de pensée antisémites et y réfléchir est pour moi une mission antifasciste importante." Meinrad Schade

Mais rien ne dit toutefois que des relents d’antisémitisme ne remontent pas à la surface, également à gauche, selon des schémas bien connus. C’est du moins ce qui ressort d’échos que nous avons recueillis auprès de jeunes militant-es de culture juive en Suisse. Interviewée par SWI swissinfo.ch, Anna Rosenwasser, une jeune trentenaire à moitié juive, est active sur les réseaux sociaux. «Je suis concernée par l’antisémitisme… et pas qu’à moitié», dit-elle. Sur Instagram, où elle se positionne sur des thèmes de votation liés aux causes féministe et queer, environ 25'000 internautes la suivent aujourd’hui régulièrement.

Anna Rosenwasser considère que l’antisémitisme de gauche n’est pas le plus menaçant. Pour elle, le niveau d’exigence est plus élevé à gauche. «Il est clair pour moi que la gauche a besoin d'une approche consciente de l'antisémitisme, dit-elle. Les modèles de pensée antisémites sont répandus dans notre société. Les connaître et y réfléchir est à mes yeux une mission antifasciste importante.»

Membre de la Fondation suisse contre le racisme et l’antisémitisme, Dina Wyler abonde dans ce sens. Selon elle, nombreuses seraient encore les personnes convaincues que la communauté juive bénéficie de privilèges et ne peut de ce fait pas être discriminée. «A gauche aussi, on leur dénie ce vécu de la discrimination», conclut-elle.

Traduction de l'allemand: Alain Meyer

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