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Entre deux livres

Détail de la couverture. Campiche

Tiraillé entre le dernier Jean-François Sonnay et «Le Sommeil séfarade» d'Eric Masserey, c'est à ce dernier ouvrage que Rolf Kesselring consacre finalement son article...

Ce contenu a été publié le 09 novembre 2006 - 08:16

«Le sommeil séfarade», ou «une histoire de mémoire effacée par trop de chagrin» publiée chez Bernard Campiche.

Le rêve de l'éditeur a toujours été de comprendre pourquoi un livre attire des lecteurs et pas un autre. C'est un grand éditeur parisien qui me disait, naguère: «On peut connaître les ingrédients du succès d'un livre, les mettre tous ensemble volontairement et, pourtant, rien ne dit que l'ouvrage en question connaîtra un succès.»

Là, dans cet ouvrage que vient de publier un certain Éric Masserey chez Bernard Campiche, c'est le titre qui a attiré mon œil de lecteur constamment à l'affût: «Le Sommeil séfarade».

Pour un titre

Étrange et mystérieuse petite locution pas anodine du tout! Ma curiosité était attisée. Il fallait que je sache ce qui se cachait sous cette couverture jaune verdâtre et passée, cet intitulé énigmatique. Et puis il y avait, ce personnage peint, diffus et à la limite du grotesque...

Mais, bien que le gardant près de moi, à portée de main, je ne pouvais lâcher le dernier ouvrage de Jean-François Sonnay («Yvan, la bazooka, les dingue et moi») que l'éditeur d'Orbe m'avait fait parvenir dans le même colis.

Là aussi, le titre m'avait séduit d'entrée au premier coup d'œil. Pensez: «Yvan, la bazooka, les dingues et moi»! De quoi m'alerter en quelques mots explosifs. Et puis, à l'ouverture du cartonnage entourant ces ouvrages, j'étais pressé et gourmand. Sans attendre, j'avais picoré au hasard dans ce style inhabituel chez les auteurs romands. C'était dru et fluctuant, râpeux et soyeux tout à la fois, en un mot surprenant. Il fallait que j'en sache plus.

Double lecture, double jeu?

D'habitude, je déteste ça: lire deux ouvrages en même temps, passant de l'un à l'autre sans cesse, papillonnant comme un insecte indécis et folâtre, perdant le fil de l'un pour nouer avec celui de l'autre. J'avais la sensation de les tromper tous les deux, de me mentir, de mener double jeu, d'être finalement traître à tous les trois, les auteurs et moi, le lecteur. Pas ma nature, pas mon genre.

En plus, et comme j'étais encore en plein déménagement/aménagement de mon nouvel antre jurassien. Pas encore vraiment parti de France, pas tout à fait arrivé en Suisse! Perdu au beau milieu de montagnes de cartons remplis de livres, angoissé parmi ces meubles dispersés, ces ustensiles et ces dossiers introuvables, je me sentais émigré au milieu de mes propres repères enchevêtrés.

La trame de ma vie devenait trouble et, comme pour parfaire, ce désordre ambiant, mon esprit semblait pulvérisé, réduit en miettes éparses. J'avais du mal à me concentrer, à lire, à entrer dans ces ouvrages.

Une affaire de mémoire

Dans l'ouvrage d'Eric Masserey, le titre aussi me fascinait. «Le sommeil séfarade ». Il fallait que j'en sache plus, je devais comprendre. Les Séfarades? Je me souvenais d'un après-midi passé, à Gérone en Catalogne, dans la maison d'Isaac el Cec (Isaac l'Aveugle), rabbin célèbre dans tout le Sud de l'Europe, il y a quelques siècles.

Je me souvenais, aussi, du destin tragique des Séfarades. «Le sang des Juifs coulait jusqu'à l'entaille faite dans les bornes cavalières dans les ruelles de la vieille cité. Un massacre horrible!» Une shoah avant la lettre.

«Le sommeil séfarade», une histoire de mémoire. Une histoire de mémoire effacée par trop de chagrin, trop de douleur. Un vieil homme qui a connu cette horreur, amoureux d'une héroïne de roman russe. Un homme sur le seuil de sa vie et qui ne se rappelle que de cette littérature qui l'avait tant passionné. Et là, la mémoire totalement vierge. Pour ne plus souffrir.

De Tolstoï à Borges

Dans cette histoire, il y a le narrateur, le Docteur Rodrigue et ses amis Gaspar Camerarius et Constantin Levine. Ces patronymes me rappellent quelque chose. Il s'agit encore et toujours de littérature, bien sûr. Univers familier. Mêmes lectures, mêmes passions.

L'atmosphère de ce petit roman est troublante. J'ai lâché tout le reste. Il faut que le termine. Je veux savoir, je veux entendre, comprendre. Séduit, je me laisse aller. Il faut que je termine ma lecture, mais, au fond, je n'en pas envie.

Des titres d'ouvrage reviennent sans cesse dans les propos du narrateur, dans les conversations entre les protagonistes. Litanie lancinante. Et puis Pélagie intervient: «...Quand vous dites 'amour', on dirait quelque chose de différent.»

Diabolique petit livre. Je le referme. Ma mémoire vacille. «Le feu qui consuma Gaspard deux nuit plus tard attira tout le village et toutes sortes de cris.» Les mots dansent dans ma tête. J'ai envie de recommencer, de reprendre la lecture de ce petit roman au début... Éric Masserey... Il faudra que je me souvienne.

Quant à l'ouvrage de Jean-François Sonnay, «Yvan, la bazooka, les dingues et moi» j'y reviendrai. Promis.

swissinfo, Rolf Kesselring

Faits

«Le Sommeil séfarade» d'Eric Masserey.
Editions Bernard Campiche

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Eric Masserey

Éric Masserey est né en Valais. Après des études de médecine, il vit et travaille aujourd'hui dans le canton de Vaud.

Il a effectué plusieurs mandats pour l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).

Il est actuellement Médecin cantonal adjoint en charge des maladies transmissibles
Et directeur médical à l'Office des écoles en santé du canton de Vaud.

Son premier livre, «Une si belle ignorance (généalogies)» a paru en 2002 aux Éditions d'Autre Part.

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