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Arts en Suisse: ce qui attend les amateurs en 2023

L’artiste multimédia américain Wu Tsang présente «Pinocchio» à Zurich, pièce recommandable aussi pour les plus de sept ans. Diana Pfammatter

Tandis que la récession menace, que l'inflation ronge le pouvoir d'achat et que la guerre campe en Europe, la Suisse jouira en 2023, outre ses foires et festivals, d’une offre artistique pléthorique. Un tour d’horizon s’impose.  

Ce contenu a été publié le 30 décembre 2022 minutes

D’abord ce constat. La bulle des NFT, du nom de ces jetons non fongibles qui attestent que l’on est propriétaire d’un objet d’art numérique, n’a pas attendu qu’on prédise son explosion pour que l’inéluctable se produise cette année déjà. Un effondrement survenu avant celui des échanges de cryptomonnaies du marché FTX. Comme le confirme le site spécialisé www.nonfungible.com, le marché de l’art a connu, par ricochet, une baisse de ses volumes de vente.

Les œuvres d’art ne représentent plus aujourd’hui que 2 % du marché NFT, lequel recense notamment des jeux et biens immobiliers dans le métavers.

Tout le contraire de ce qui s’est passé au cours du premier semestre 2022. A ce moment-là, les ventes numériques ont contribué à la reprise du marché de l'art, ce dernier ne s’étant jamais mieux porté qu’entre janvier et juin avec un chiffre d'affaires (sept milliards de dollars) dépassant les exercices d’avant le Covid. Ni la guerre, ni la pandémie, ni l'inflation n'auront affecté le segment.   

Une vue de la Tour Eiffel depuis l’un des salons de la foire d’art Paris+, rattachée pour sa première édition en octobre dernier à Art Basel. Plus de 150 galeries du monde entier y ont pris part. Keystone / Teresa Suarez

Bâle continue de donner le ton

Organisée enfin sans la moindre restriction sanitaire, la première foire d’art au monde, Art Basel, a vu affluer en 2022 nombre d’acheteurs et collectionneurs.  

Cette tendance pourrait se raffermir encore en 2023. Mais il n’est plus pertinent aujourd’hui de dire qu’Art Basel est encore suisse. La pandémie a changé la donne. Cette foire et ses vitrines à Hong Kong et Miami en ont souffert, incitant la société de marketing MCH, qui gère Art Basel, à céder 44% de ses parts à James Murdoch, le fils du magnat de la presse Rupert Murdoch.

Sa société privée d'investissements Lupa Systems a déjà injecté voici deux ans 48 millions de francs dans le capital de MCH. Cette manne a permis de stabiliser les finances et de réorienter la stratégie du groupe en misant sur une expansion internationale de cette foire. Début 2020, rappelez-vous que la foire d'horlogerie et de bijouterie Baselworld avait dû arrêter les frais avec le Covid.

La société MCH continue donc de rythmer le marché de l'art dans le monde même si l’antenne Art Basel à Hong Kong fonctionne au ralenti en raison des contrôles mis en place par les autorités chinoises. Mais l’inauguration en octobre du salon Paris+ par Art Basel a internationalisé encore plus cette foire.

Des controverses aux rétrospectives

En 2022, les milieux de l’art n’ont pas été épargnés non plus par des débats, parfois houleux, sur la restitution d’œuvres spoliées jadis. En particulier celles volées par des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Ou celles pillées du temps des colonies. Plusieurs musées suisses sont touchés par ces relents historiques.     

Deux œuvres présentées dans le cadre de l’exposition «Gurlitt – Taking Stock» au Kunstmuseum de Berne. Au centre, «Portrait de deux femmes, 1831» du peintre autrichien Ferdinand Georg. A gauche, «Still Life with Fruit Basket» du Belge Jacob van Hulsdonck. Les panneaux jaunes sur la droite expliquent la provenance des œuvres. © Keystone / Anthony Anex

Si la polémique née autour de la provenance des œuvres de la collection de l’industriel suisse Bührle s’est calmée à Zurich, aucune solution optimale n’a pour l’heure été trouvée pour boucler le dossier. Mais depuis peu, la politique s’en est mêlée. Déposée devant le parlement suisse, une motion demande de créer une commission indépendante pour évaluer les requêtes concernant «des biens culturels perdus en raison des persécutions nazies».

Le débat se cristallise désormais sur les termes juridiques adéquats qu’il convient d’employer. Le Conseil fédéral a ainsi partiellement approuvé une motion qui ne fait pas de différence entre des œuvres spoliées par des nazis et celles que des juives et juifs ont été obligé-e-s de vendre à l’époque à vil prix.

Dépositaire de la tristement célèbre collection Gurlitt, du nom de ce collectionneur d’art germano-autrichien qui a hérité de son père des œuvres pillées sous le IIIe Reich, le Kunstmuseum de Berne a décidé de jouer cartes sur table. Jusqu’au 15 janvier prochain, il présente «Taking Stock. Gurlitt in Review», une exposition qui définit les cadres éthique et juridique liées à ce dépôt d’œuvres volées. Ainsi que l’état des recherches menées à travers le monde pour retrouver la trace des premiers collectionneurs de ces œuvres.

«La souris écrit rat», réalisé par Marcel Broodthaers en 1974. © Succession Marcel Broodthaers / 2022, ProLitteris, Zurich

>> Kunsthaus de Zurich: un «musée contaminé» par la collection Bührle?

Prônant la transparence, le Musée des Beaux-Arts de Berne met également en relief, sans vraiment le vouloir, les problèmes sur lesquels butte encore et toujours la Kunsthaus de Zurich à propos de la collection Bührle. Outre cette exposition didactique, le Kunstmuseum de Berne poursuivra cette année encore son travail de défrichage des artistes suisses de la génération 1968. Après la rétrospective sur Jean-Frédéric SchnyderLien externe, hommage sera rendu en septembre à Markus RaetzLien externe, artiste oublié de ces années-là et décédé en 2020.   

A Zurich, on croise surtout les doigts pour que le programme 2023 de la Kunsthaus fasse taire la controverse née autour de la collection Bührle… en misant notamment sur des œuvres pointues. A l’instar de celles du poète belge Marcel BroodthaersLien externe (1924-1976), penseur original du siècle passé qui avait réfléchi assidûment sur les notions d’art et de fonctionnalité des musées. La Kunsthaus de Zurich dévoilera cette année sa propre collection Broodthaers faite d’œuvres graphiques, de photos et de films. Une exposition qui viendra compléter ses «Poèmes industriels» que le MASI de LuganoLien externe a déjà montré.

L’institution zurichoise se réjouit également de pouvoir marier l’an prochain l’art occidental à l’art oriental dans le cadre cette fois de l’exposition «Re-OrientationsLien externe: Europe et art en Islam, de 1851 à nos jours». Autre événement, une rétrospective autour de l'artiste allemande Käthe KollwitzLien externe (1867-1945). Réalisées durant l’Entre-deux-guerres, ses représentations des conflits font froid dans le dos en faisant écho aux événements qui se déroulent en Europe.

Une des œuvres de Käthe Kollwitz, «The Ploughmen», provenant du cycle intitulé «Peasants War» réalisé en 1907. Kunsthaus Zurich

Art ukrainien en exil

L’Ukraine ne sera d’ailleurs pas oubliée cette année car la National Art Gallery de Kiev a réussi à sécuriser courant 2022, hors d’Ukraine, une large partie de ses collections. Et notamment en Suisse. Deux expositions d’œuvres en provenance d’Ukraine seront ainsi visibles en 2023. Le Musée d'art et d'histoire de Genève présente jusqu'au 23 avril «Du Crépuscule à l'AubeLien externe», une sélection de chefs-d'œuvre issus du patrimoine artistique ukrainien et vus sous le prisme de l’incessant combat entre lumières et ténèbres.

Et à Bâle, le Musée d'art a hérité d’une autre sélection de cette galerie. L’exposition «Born in UkraineLien externe» permettra de mieux appréhender l’identité ukrainienne, réprimée au fil du temps par la Russie depuis les tsars, sous Staline, et jusqu’à aujourd’hui.

La peinture «Emigrant» (1913-1914) de Dawyd Schterenberg a été mise à l’abri, hors d’Ukraine, par la National Art Gallery de Kiev. Cet artiste figure parmi la trentaine, originaires d’Ukraine, qui seront exposé-e-s à Bâle dans le cadre de l’événement «Born in Ukraine». © Keystone / Georgios Kefalas

Le drame ukrainien sera aussi incarné sur les planches en Suisse. A Zurich, le Schauspielhaus propose d’ores et déjà dans son programme de décembre la pièce «Bad RoadsLien externe», une production du Théâtre Left Bank de Kiev, reflet d’un pays déchiré par la guerre où la population se retrouve transbahutée à travers toute l’Europe depuis le début du conflit. Le directeur artistique de ce théâtre de Kiev, Stas Zhyrkov, sera encore à Zurich en mai pour présenter sa version d’«Antigone».

Les stars étrangères investissent la scène

Malgré des taux de fréquentation en baisse depuis le début de la pandémie de Covid, autant au théâtre qu’au cinéma et dans d’autres lieux de spectacles, le SchauspielhausLien externe mise cette saison sur un programme international de belle facture. Avec des résidences offertes à plusieurs metteurs en scène étrangers.

La chorégraphe américaine Trajal Harrell sera de retour à Zurich en avril. Après avoir initié le Schauspielhaus à la danse en 2020, elle suggère cette fois-ci, avec le spectacle «The Romeo», une danse grâce à laquelle «des gens de toutes origines, orientations sexuelles ou générations peuvent exorciser leurs tragédies personnelles en se laissant aller aux trémoussements», selon elle.    

Le chorégraphe belgo-marocain Sidi Larbi Cherkaoui a été chargé de la saison 2022-2023 des ballets au Grand Théâtre de Genève. Brecht Van Maele

Le Schauspielhaus présentera également jusqu'en avril prochain la version de «PinocchioLien externe» signée du cinéaste, artiste et performer américain Wu Tsang. Entre poésie, mouvement, musique et réalité virtuelle, sa mise en scène est faite pour intriguer «à partir de 7 ans et bien au-delà», précise le programme. Enfin, la célèbre metteuse en scène brésilienne Christiane Jatahy viendra de son côté en février clore sa «trilogie de l'horreur» avec «After the Silence», une œuvre de défiance envers l’ex-président brésilien déchu Jair Bolsonaro.

En Suisse romande, les Ballets du Grand Théâtre de Genève compteront sur leur nouveau chorégraphe, le Belgo-Marocain Sidi Larbi Cherkaoui, une des étoiles montantes de la danse contemporaine, pour terminer la saison 2022-2023 en beauté. Il proposera à Genève son célèbre «SutraLien externe», spectacle créé avec le sculpteur britannique Antony Gormley et les moines du temple Shaolin, en Chine.

Films suisses à profusion

Sachez enfin que le cinéma suisse aura rarement été aussi productif qu’en 2022. Nous en verrons par conséquent les fruits début 2023, avance notre expert cinéma Max Borg. Dans le cadre d’abord des Journées de Soleure (18 au 25 janvier), où les meilleures productions suisses récentes seront projetées.

On attend surtout beaucoup du dernier film de la cinéaste Ursula Meier, «La Ligne», qui pourrait s’avérer être un candidat sérieux pour l’Oscar hollywoodien dans la catégorie des films étrangers… mais en 2024. Ce film a déjà été bien accueilli par la critique lors de la dernière Berlinale. Autre long-métrage à surveiller de près, «A Piece of Sky (Drii Winter)» de Michael Koch, qui a déjà fait parler de lui dans les pays germanophones mais vise plus large.   

Contenu externe

La Berlinale de Berlin apprécie décidément beaucoup le cinéma suisse. «L'Amour du monde (Longing for the World)», ce premier long-métrage de la jeune réalisatrice suisse Jenna Hasse est déjà sélectionné pour l’édition 2023. Jenna Hasse connaît un certain succès depuis deux ans environ avec des courts métrages déjà sélectionnés au Festival de Cannes, excusez du peu.

Autres pépites «made in Switzerland» à découvrir dans les mois à venir: «Blackbird Blackbird Blackberry» d'Elene Naveriani, laquelle a réussi à se faire connaître grâce à «Wet Sand» projeté à Locarno en 2021. Ou encore «Electric Child» de Simon Jaquemet. «The Innocent», l’un de ses précédents films, avait déjà séduit les critiques des festivals de Toronto et St-Sébastien en 2018.

Traduit de l’anglais par Alain Meyer


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