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Comment le mouvement sioniste envisage l’avenir d’Israël depuis Bâle

Dans son discours, le président israélien Yitzhak Herzog a appelé à reprendre la main sur l'interprétation du terme sionisme. Michael Buholzer/Keystone

«Nous devons nous approprier à nouveau le terme de sionisme», a revendiqué le président israélien Isaac Herzog à Bâle. Lors d’un événement marquant le 125e anniversaire du premier Congrès sioniste dans la cité rhénane, de nombreuses idées sur la manière d’y parvenir ont été évoquées. Mais certaines ne vont guère de pair.

Ce contenu a été publié le 02 septembre 2022 - 08:45

Qui veut prendre part à l’événement doit passer devant une horde de militaires et de policiers issus des quatre coins de la Suisse. Le suisse-allemand se fait rare. Les plus de mille délégués et invités, parmi lesquels des entrepreneuses et entrepreneurs ainsi que des philanthropes, viennent de presque toutes les régions du monde. Outre l’hébreu, l’anglais est la langue véhiculaire. Sur le podium, deux mots reviennent, le plus souvent sous forme exclamative: «Dreamer!» («Rêveur!») et «Visionary!» («Visionnaire!»).

Ces termes visent parfois les premiers sionistes, mais le plus souvent Theodor Herzl. Le journaliste et écrivain austro-hongrois a convoqué le premier congrès sioniste à Bâle, le 29 août 1897. Il a été l’initiateur puis le président fondateur de l’Organisation sioniste mondiale. «Si vous le voulez, ce n’est pas un rêve», écrivit-il, faisant allusion à un État juif qui protège la population juive de la persécution antisémite et de la discrimination.

Le rêve continue

«Si vous le voulez, ce n’est pas un rêve», peut-on lire également sur des affiches et des projections le 29 août 2022. Le pays est pourtant bien réel depuis longtemps: l’État d’Israël célébrera l’an prochain son 75e anniversaire. Il est également entré dans la réalité et les contradictions du quotidien. Mais le rêve de Theodor Herzl ne s’est pas arrêté à la création d’un État.

Une accolade dans le cadre des festivités du jubilé. Michael Buholzer/Keystone

C’est avec le slogan «Se souvenir du passé et construire une vision pour l’avenir» que la modératrice a accueilli le public dimanche dernier. L’événement, qui aura duré deux jours, ressemble par moments à une conférence TED-Talk, avec des discours sophistiqués associant une histoire personnelle à de grandes idées.

Or, même les tables rondes ne laissent pas place aux questions du public. Aussi les éventuelles contradictions ne sont pas abordées, du moins en séance plénière. La commémoration fait l’unanimité. On évoque les 2000 ans d’exil et l’extermination de six millions de Juifs et de Juives lors de la Shoah. Beaucoup soulignent leur inquiétude face à l’augmentation générale des attaques antisémites et réaffirment leur volonté d’agir fermement contre celles-ci.

Comment le sionisme voit-il l'avenir?

Mais des divergences apparaissent s’agissant de la vision de l’avenir. Lorsque Yaakov Hagoel, président de l’Organisation sioniste mondiale, annonce que, d’ici à dix ans, la majorité des Juives et des Juifs du monde entier vivront en Israël, on peut se demander si cela est dans l’intérêt de la diaspora juive. Sur les quinze millions de Juives et de Juifs que compte le monde, la plupart vivent aujourd’hui en dehors d’Israël, aux États-Unis.

Nachnam Shai, ministre israélien des Affaires de la diaspora, met plutôt l’accent sur la participation. Il a esquissé à Bâle le projet selon lequel Israël devrait offrir aux Juives et Juifs du monde entier la possibilité de prendre part à la vie politique israélienne.

Le rabbin Azman, chef rabbin d'Ukraine, explique l'importance du droit à l'immigration en Israël. swissinfo.ch

Le rabbin ukrainien Moshe Azman est venu à Bâle en train, les vols avec son pays étant suspendus. «Pour les Juifs qui n’ont rien, Israël signifie tout», a-t-il déclaré. Pour celles et ceux qui fuient aujourd’hui, l’«aliya», soit la possibilité pour l’ensemble des Juives et des Juifs d’immigrer en Israël, revêt une grande importance.

Moshe Azman l’illustre à partir de son propre exemple. Voici plus de trente ans, il a quitté avec son épouse l’Union soviétique en pleine désintégration. Alors qu’ils attendaient leur vol de correspondance à Vienne, sa femme, enceinte jusqu’aux dents, a même reçu d’un partisan un ananas qu’elle souhaitait ardemment.

L’«aliya» est plus ancienne que le sionisme politique, mais essentielle selon lui. Les sionistes sont convaincus que l’émancipation politique et sociale, sans un État juif, ne garantit pas la sécurité. «Au 19e siècle, des penseurs juifs optimistes croyaient que la 'question juive', l’antisémitisme, la discrimination disparaîtraient avec l’émancipation», explique l’auteur israélien à succès Micah Goodman dans son discours.

À l’époque, sous l’influence des idéaux des Lumières, on pensait avoir surmonté la persécution. Theodor Herzl a opposé à cette promesse d’émancipation la conviction que la haine antisémite n’était que réprimée en Europe occidentale. «Si l’émancipation n’est pas la solution, quelle est la solution? Le sionisme réussit là où l’émancipation est vouée à l’échec.» C'est, selon Micah Goodman, l’essence du premier essai de Theodor Herzl: L’État des Juifs.

Un moment particulièrement patriotique pour clore le gala d'anniversaire. swissinfo.ch

Mais, à l’avenir, Israël et la diaspora juive doivent se référer davantage au deuxième ouvrage influent de Theodor Herzl: Altneuland («Terre ancienne, terre nouvelle»). Le livre pourrait renfermer la prochaine génération du sionisme. Un sionisme qui trouve «des solutions juives aux problèmes universels». Micah Goodman cite comme exemples le réchauffement de la planète et la polarisation politique, qu’il considère comme «la contrepartie sociale du réchauffement climatique». Les applaudissements qui suivent sont frénétiques.

Une utopie égalitaire

Altneuland, paru en 1902, raconte l’histoire d’une société juive idéale en Palestine: démocratique, solidaire, avec les mêmes droits pour toutes et tous. Même pour les Arabes. Micah Goodman a-t-il donc thématisé de façon codée le conflit du Proche-Orient?

La question doit rester ouverte, mais elle s’impose. Car tant que l’occupation perdurera, le concept de sionisme ne deviendra guère exemplaire au-delà du monde juif. Le conflit du Proche-Orient est à la fois absent et présent durant une grande partie de la conférence.

Le conflit au Proche-Orient, un éléphant dans la pièce

C’est l’éléphant dans la pièce, comme le relève Yves Kugelmann, rédacteur en chef de Tachles, hebdomadaire juif suisse germanophone, et de Revue Juive, sa version francophone. Mais ce n’est pas un tabou. Dans un entretien accordé à swissinfo.ch, les parlementaires israéliens Moshe Tur-Paz, du parti libéral, et Shirly Pinto, de la droite, parlent ouvertement de leur perspective sur le sujet.

Theodor Herzl sur la terrasse de l'hôtel "Drei Könige" en 1897 à Bâle, où il a séjourné pendant le premier congrès sioniste. Keystone

Moshe Tur-Paz vit dans une colonie de Cisjordanie dont l’origine est certes plus ancienne que l’État d’Israël, mais considérée par les Nations Unies comme contraire au droit international. Il déclare: «Je crois que tout Israël a été promis à mes ancêtres. Mais je ne suis pas aveugle.»

Moshe Tur-Paz a des contacts avec la population arabe qui vit dans la région – parfois avec un passeport israélien, parfois non. Certains sont ses amis, dit-il. «Comme la majorité des gens en Israël, j’aspire à une solution qui se situe quelque part entre les droits à l’autonomie et un pays à part entière», ajoute le député de la Knesset.

De son côté, Shirly Pinto souligne qu’il est crucial de «développer l’économie palestinienne et d’améliorer les conditions de vie du peuple palestinien». En ce qui concerne les Arabes israéliens, l’État doit s’assurer «qu’ils ont tout ce que les autres ont».

Shirly Pinto est la première députée sourde de la Knesset israélienne. swissinfo.ch

Les élections législatives israéliennes auront lieu dans deux mois. Shirly Pinto et Moshe Tur-Paz relèvent l’importance de la présence actuelle, pour la première fois, d’un parti arabo-islamique dans la coalition au pouvoir. Israël est un État juif, mais cela va de pair avec l’égalité des droits pour tous les citoyens et citoyennes.

Le rêve d'une nation

Interrogés sur leur compréhension du sionisme, Shirly Pinto et Moshe Tur-Paz font allusion également aux termes «Visionary» et «Dreamer». «Le sionisme, c’est l’histoire de la nation israélienne qui rêve du retour à Sion et qui en fait le meilleur usage après 2000 ans d’exil.

Depuis la création de l’État, cela signifie que les Juives et les Juifs du monde entier peuvent s’orienter vers Israël», explique Moshe Tur-Paz. Shirly Pinto note qu’en Israël toute contribution au vivre-ensemble est une contribution au sionisme: «Qu’il s’agisse de travail éducatif ou de service dans l’armée, tout fait partie de la vision de Herzl.»

C’est le discours de l’ancien directeur du Mossad, Yossi Cohen, qui suscite le plus d’enthousiasme. Selon lui, les services secrets israéliens sont une composante du sionisme établi en Israël. Il décrit comment le Mossad a contribué à empêcher la fabrication d’une bombe atomique iranienne.

Guy Parmelin applaudi

Plus tard, le gala de clôture est accompagné d’un spectacle de lumière, de fumée et de musique pop. L’interprétation de l’œuvre de Theodor Herzl prend alors des formes parfois saugrenues. Il est par exemple comparé au directeur d’une start-up qui a aidé Israël à parvenir au succès grâce au financement participatif. Les orateurs suisses du gala, le président du gouvernement bâlois Beat Jans et le conseiller fédéral Guy Parmelin, abordent le conflit au Proche-Orient.

Guy Parmelin est applaudi lorsqu’il se prononce en faveur de la solution à deux États. Le président israélien Isaac Herzog fait bien sûr, lui aussi, référence à Theodor Herzl, le père du sionisme qui a transformé «l’identité juive en une doctrine politique efficace». Il y a un an, une «plateforme de réseaux sociaux de premier plan» a discuté de la question de savoir si le mot «sionisme» devait être traité comme une insulte.

Il est utilisé à tort et à travers comme code antisémite. Au cours de la soirée de gala, Isaac Herzog a donc formulé la demande suivante: «Nous devons nous approprier à nouveau le terme de sionisme.» Reprendre le pouvoir d’interprétation et le traduire positivement.

Tout au long du jubilé, on sent une grande profession de foi pour comprendre le sionisme de manière idéaliste, voire utopique. Mais la question de savoir comment la société idéale de l’Altneuland de Theodor Herzl peut être traduite en realpolitik demeure ouverte. Contrairement au rêveur Theodor Herzl, les sionistes d’aujourd’hui ne se trouvent pas face à une page blanche.

Traduit de l'allemand par Zélie Schaller

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