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Le visage renouvelé de la Genève internationale

Ce qu'il faut pour être le ou la cheffe des droits humains à l’ONU

La Haute-Commissaire aux droits de l'homme sortante, Michelle Bachelet, a été critiquée notamment pour son approche de la Chine, mais le rôle est difficile. Keystone / Martial Trezzini

La Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme Michelle Bachelet a annoncé en juin qu’elle ne briguerait pas un second mandat. Elle souhaite passer plus de temps avec sa famille, a-t-elle fait valoir, balayant l’idée que sa décision était liée à sa récente visite très controversée en Chine. Mais quel sera son héritage et qu’est-il attendu de sa ou son successeur?

Ce contenu a été publié le 20 juillet 2022 - 10:02

«Michelle Bachelet est arrivée à ce poste avec son point de vue unique de victime de violations des droits humains, de militante et de femme d’État, constate Jürg Lauber, ambassadeur de Suisse auprès de l’ONU à Genève, où se trouve le bureau du Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Elle a mis en lumière les violations des droits humains dans le monde tout en jetant des ponts par le dialogue et la coopération.»

Ancienne présidente du Chili de 2014 à 2018, Michelle Bachelet est la première femme arrivée au pouvoir par les urnes en Amérique latine. Sous le régime de Pinochet, elle a connu la prison alors que son père est mort dans une geôle du dictateur après avoir subi la torture au quotidien.

La Chilienne est devenue Haute-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme en septembre 2018. Son mandat de quatre ans a essuyé la pandémie de Covid-19, des crises majeures en termes de droits humains – notamment au Myanmar, au Yémen, en Afghanistan, en Éthiopie, au Sud Soudan - et pour finir la guerre en Ukraine. Un mandat terni en bout de course par une visite très critiquée dans la province chinoise du Xinjiang.

«Son bureau s’est montré extrêmement réactif pour promouvoir une approche fondée sur les droits humains dans la réponse à la crise du Covid et ses conséquences, assure Jürg Lauber. L’ambassadeur déclare à SWI swissinfo.ch que Michelle Bachelet s’est révélée «ardente militante de la lutte contre le changement climatique, la pauvreté et les inégalités».

Directeur de l’ONG International Service for Human RightsLien externe (ISHR), également basée à Genève, Phil Lynch confirme le rôle important joué par l’ex-présidente chilienne sur ces questions, mais aussi en matière de migration, de racisme systémique et de promotion de l’équité vaccinale dans le contexte du Covid. Il se montre toutefois critique sur son approche des situations nationales où, selon lui, elle a «privilégié le dialogue amical avec les gouvernements au détriment de ce qu’on pourrait qualifier d’approche non sélective et fondée sur des principes clairs dans la gestion des crises en matière de droits humains».

Une visite critiquée en Chine

Sa visite en Chine en est l’exemple le plus patent, juge cet observateur. Là-bas, «elle a complètement laissé de côté la situation des droits humains, y compris les crimes contre l’humanité au Xinjiang et la répression généralisée au Tibet et à Hong-Kong, les disparitions forcées et la détention arbitraire de militants et défenseurs des droits humains dans tout le pays». L’approche de Michelle Bachelet à l’égard de la Chine illustre, selon Phil Lynch, un «manque de solidarité marqué avec les victimes et les défenseurs des droits humains, ainsi qu’une incapacité ou une impréparation lorsqu’il s’agit de contraindre un gouvernement puissant à rendre des comptes».

Ce voyage chinois de Michelle Bachelet fin mai a suscité les critiques d’ONG comme Human Rights Watch et Amnesty International, ainsi que de certains États, qui l’ont accusée de se montrer trop conciliante avec Pékin. Il lui a notamment été reproché d’avoir retenu la publication – peut-être en raison de cette visite – d’un rapport potentiellement explosif sur les violations des droits humains dans la province du Xinjiang, où Pékin détient illégalement environ un million de membres de la minorité ouïgoure, selon de nombreuses indications crédibles. Pékin affirme que les camps de détention sont destinés à la rééducation et à la formation et nie les allégations de torture, de travail forcé et d’autres abus.

«Il est difficile d’ignorer la visite en Chine intervenue juste à la fin de son mandat», note Sherine Tadros, directrice adjointe du département du plaidoyer d’Amnesty International et représentante de l’ONG aux Nations Unies à New York. «Je pense que cela a assombri son héritage. C’est l’étiquette qui restera collée et essentiellement ce pourquoi on se souviendra d’elle.»

Michelle Bachelet s’est montrée «indiscutablement à l’avant-garde et très engagée» en matière de droits économiques, sociaux et culturels, reconnait Sherine Tadros. Et son bureau a publié un rapport très solide sur le Venezuela, ce que salue Amnesty International. Mais l’approche adoptée pour sa visite en Chine a causé du tort. «Je pense que si vous êtes une famille de victimes ou une personne survivante des camps, il est très difficile d’oublier ses paroles en Chine. Elle a repris la propagande du gouvernement et parlé de camps de formation. C’est incroyablement dommageable. Je ne suis pas certaine que cela puisse être réparé.»

Phil Lynch acquiesce. «Dialogue, coopération et assistance technique sont évidemment des moyens importants et légitimes pour faire progresser les droits humains lorsqu’une volonté politique existe. Mais là où les violations sont institutionnalisées, généralisées ou partie intégrante de la politique gouvernementale, comme c’est le cas au Xinjiang, il est vital de surveiller, dénoncer et exiger des comptes.»

Michelle Bachelet a informé de son départ au début de la session du Conseil des droits de l’homme qui vient de s’achever à Genève. Elle a aussi indiqué que serait publiée avant son départ fin août une version actualisée du rapport sur le Xinjiang, soumise au préalable au gouvernement chinois pour commentaires. La Chilienne parviendra-t-elle à redorer son image sur cette question?

«Il faudra voir ce que dit le rapport et si l’apport du gouvernement chinois, qu’elle a autorisé au terme de l’exercice, édulcorera un document que nous espérions assez tranchant, explique Sherine Tadros. Car les preuves sur le terrain, documentées par Human Rights Watch, Amnesty International et beaucoup d’autres, sont très solides et probantes.»

Evaluations «trop idylliques»

Phil Lynch juge que Michelle Bachelet n’a pas été à la hauteur dans d’autres situations, notamment en Égypte, en Arabie saoudite, à Bahreïn et au Venezuela où, pour lui, son évaluation de la réforme en matière de droits humains s’est révélée «trop idyllique». Elle n’a pas non plus consulté ni collaboré avec la société civile «dans une mesure approchant» celle de ses prédécesseur-es, la Sud-africaine Navanethem Pillay et le Jordanien Zeid Ra'ad Al Hussein, ajoute Phil Lynch.

Directeur du Gulf Centre for Human Rights, Khalid Ibrahim est du même avis. Nombreux ont été les défenseurs des droits humains emprisonnés dans des pays comme le Bahreïn et les Émirats arabes unis durant son mandat, relève-t-il. «Elle a fait très peu pour améliorer la situation des droits humains dans nos pays». Le même responsable déplore aussi que Michelle Bachelet ait été difficile d’accès pour des groupes de défense des droits humains comme le sien.

Khalid Ibrahim admet tout à fait que le rôle de Haut-Commissaire aux droits de l’homme soit difficile. Mais il considère que la Chilienne a passé trop de temps à discuter avec les États et pas suffisamment avec la société civile. Pour être la voix des sans-voix, «vous devez écouter les porte-paroles du terrain, vous devez savoir ce qui s’y passe», assure-t-il à SWI swissinfo.ch.

En quête d’une ou d’un Haut-Commissaire

Selon un porte-parole de l’ONU s’exprimant à Genève à la mi-juin, le processus de recrutement du ou de la successeur-e de Michelle Bachelet est en cours et le Secrétaire général Antonio Guterres soumettra sa proposition à l’approbation de l’Assemblée générale une fois la perle rare identifiée. L’annonce interviendra en «temps voulu».

Quelle est l’importance de ce poste, en regard notamment des contraintes politiques? «Il est vital. C’est la voix de la communauté des droits humains, assure Sherine Tadros chez Amnesty International. Je pense qu’il s’agit d’un poste incroyablement difficile, un peu comme celui de Secrétaire général de l’ONU. Personne n’ignore à quel point il est délicat de négocier avec les États pour obtenir les accès et garantir la sécurité de son personnel, tout en parlant un langage de vérité face au pouvoir en place et en exposant ce qui se passe vraiment dans le pays. C’est un équilibre vraiment compliqué que Michelle Bachelet a mal balancé.»

Pour Jürg Lauber, l’ambassadeur de Suisse auprès de l’ONU à Genève, toute personne accédant au poste de Haut-Commissaire aux droits de l’homme doit montrer un «engagement fort en faveur de la promotion et de la protection des droits humains partout dans le monde et posséder le sérieux nécessaire pour engager le dialogue avec tous les États».

Phil Lynch ajoute d’autres qualités à la liste. «Nous considérons que le rôle de Haut-Commissaire est d’être le champion des droits humains. Elle ou il se doit d’être leur principal avocat et défenseur dans le monde, par contraste avec le rôle d’un diplomate ou d’un envoyé politique.»

Pour un processus plus transparent

Plus de soixante ONG, dont l'ISHR, Amnesty International et Human Rights Watch ont adressé une lettre ouverteLien externe au Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres en juin. Elles demandent un «processus consultatif transparent, fondé sur le mérite» pour choisir le ou la prochaine-e Haut-e-Commissaire.

«[Le processus] doit impliquer une consultation large et significative des organisations indépendantes de défense des droits humains et des défenseur-e-s des droits humains, écrivent-elles. Étant donné que le mandat de la Haute-Commissaire Bachelet prendra fin le 31 août 2022, il est impératif que ce processus se déroule rapidement.»

Pour Phil Lynch, «il est important de se souvenir que le poste de Haut-Commissaire est une initiative de la société civile. C’est la société civile qui, en vue de la deuxième conférence mondiale sur les droits de l’homme de 1993, a pointé la nécessité et l’importance d’avoir un leader et champion global pour faire progresser les droits humains dans le monde.»

«Une consultation avec la société civile est nécessaire», reprend Khalid Ibrahim, signataire de la lettre ouverte au nom du Gulf Centre for Human Rights. Son organisation, selon ses termes, en a assez des Hauts-Commissaires choisis «derrière des portes closes».

Neil Hicks, senior advocacy director du Cairo Institute for Human Rights Studies, également signataire, partage cet avis. «Nous aimerions que la société civile soit publiquement impliquée pour que la communauté internationale constate que l’ONU fait tout son possible et permette aux organisations des droits humains et à la société civile d’avoir voix au chapitre dans le processus.» Il s’agirait à ses yeux d’une reconnaissance importante de leur rôle, qui plus est dans une période où elles risquent «l’éradication» en maintes régions, dont le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.

«A ce stade, nous sommes face à une offre d’emploi qui permet de postuler en ligne au poste de chef des droits humains de l’ONU, note Sherine Tadros, chez Amnesty International. Nous n’en savons rien de plus. Nous ne savons pas qui a postulé, quels sont les critères véritables, s’il s’agit d’un processus établi ou seulement d’un de ces exercices de cases à cocher».

Edité par Imogen Foulkes, traduit de l'anglais par Pierre-François Besson

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