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La Suisse – petit pays, grosse empreinte carbone

Attachez vos ceintures, les émissions dans l’aviation s’envolent

Alessandro Della Bella/Keystone

Après deux ans de restrictions liées à la pandémie, la demande explose dans le secteur aérien. Nombreux sont les Suisses, déjà connus pour être de grands voyageurs, à vouloir voler cet été. De quoi miner le respect des objectifs climatiques du pays?

Ce contenu a été publié le 11 juillet 2022 - 09:03

Durant une bonne partie de la crise du Covid-19, l’aéroport de Genève est demeuré étrangement vide. Les comptoirs d’enregistrement et les carrousels à bagages prenaient la poussière alors que les avions restaient cloués au sol, parqués à même le tarmac. Avec la levée des restrictions de voyage, passagers et passagères ont soudain fait leur réapparition, et en grand nombre.

La grande saison des vacances d’été n’a pas encore commencé que le principal terminal de l’aéroport bourdonne en ce joyeux mardi matin de juin. Les chariots glissent sur le sol, couverts de valises multicolores. Des voyageuses et voyageurs passent le temps sur leur smartphone. Les files d’attente pour Lisbonne, Athènes et Dubaï s’allongent. Dehors, certain-es tirent sur une dernière cigarette.

«Tous les gens que je connais voyagent. C’est mon troisième vol depuis le retour à la normale», confie Amella entre deux volutes.

Pour les 50 ans de sa maman, la jeune ingénieure de Lausanne est sur le départ pour Istanbul avec sa mère, son mari et sa fille. «Pendant le Covid, nous avons dû travailler dur depuis la maison. Mais dès que j’ai pu, j’ai recommencé à voyager.»

Après deux années marquées par la pandémie et une demande pétrifiée, la levée des restrictions de voyage sur la plupart des marchés et l’épargne personnelle accumulée pendant la période alimente la reprise, selonLien externe l'Association internationale du transport aérien (IATA). L’organe qui chapeaute l’aviation mondiale minimise les difficultés actuelles rencontrées par les aéroports européens et les compagnies, prises par surprise au moment du retour des passagers. Des difficultés qui ont pour noms pénurie - en personnel, consécutive à la pandémie - et grèves - liées aux salaires et aux conditions de travail.

Malgré les perturbations supputées, l’aéroport de GenèveLien externe et ses responsables s’attendent à un trafic aéroportuaire estival atteignant 90% du niveau de 2019. Même chose à Zurich. Mais avec une reprise plus vigoureuse qu’attendue et cette tendance à la hausse, une question se pose: comment freiner les émissions de gaz à effet de serre du secteur pour respecter l’objectif de la Suisse, à savoir la neutralité carbone d’ici 2050?

Car c’est un fait, les Suisses aiment prendre l’avion. Bien plus que les autres citoyens et citoyennes européens. Chaque Suisse vole en moyenne 9000 km par an, estimaitLien externe en 2015 l’Office fédéral de la statistique.

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Grosso modo, Amella prend l’avion six fois par an, le plus souvent en Europe. Mais chaque année, elle monte en général aussi sur deux vols intercontinentaux. En février, par exemple, c’était en direction de l’île tanzanienne de Zanzibar, pour y faire de la plongée. Amella admet s’inquiéter pour la planète au moment de monter en cabine. «Je sais que ce n’est pas bon pour l’environnement, mais je continue à le faire. Je veux voir le monde.»

Un rebond qui alarme

Elle n’est pas la seule à s’inquiéter des émissions générées par l’aviation. Le WWFLien externe et Greenpeace ont récemment tiré la sonnette d’alarme face à l’impact de la reprise du secteur.

«Je crains le rebond et que nous retrouvions même la trajectoire d’avant la pandémie. J’entends beaucoup plus de gens dire: 'enfin je peux repartir' plutôt que: cette 'pandémie m'a vraiment fait réfléchir sur l'ensemble du système'», regrette Georg Klinger, expert du climat chez Greenpeace Suisse.

Le trafic aérien a enregistré une croissance rapide ces dernières décennies et continuera sur cette lancée, sachant qu’il s’agit là d’un besoin humain, rétorque Hansjörg Bürgi, rédacteur en chef du magazine suisse d’aviation Skynews.chLien externe.

«En Amérique du Sud, en Afrique et en Asie, pour la première fois, des gens gagnent suffisamment, ou gagneront suffisamment, pour voyager et visiter amis et famille. C’est là le moteur essentiel du trafic aérien.»

Une part croissante dans les émissions

Actuellement, les avions comptent pour 2 à 3% des émissions de CO2 dans le monde. Mais avant la pandémie, leur part affichait une croissance rapide. D’ici 2050, les émissions globales de CO2 générées par le trafic aérien pourraient doubler par rapport à 2019. En effet, le nombre de passagères et passagers augmente, comme le montrent les chiffres de l’IATA (voir ci-dessous).

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En Suisse, la part de l’aviation au total des émissions de CO2 est déjà plus élevée. Le pays a enregistré 59 millions de passagères et passagers en 2019. Le double du chiffre de 2005. Dans le même temps, les émissions de CO2 dues au trafic aérien ont continué à augmenter de 3% en moyenne annuelle.

Selon les derniers chiffres pour 2019, les vols intérieurs et internationaux (militaires et civils) représentaient 11% du total des émissions de CO2. Mais scientifiquesLien externe et gouvernementLien externe considèrent que les émissions directes occasionnées par l’aviation devraient être triplées pour refléter l’impact réel du secteur sur le climat (il faut ajouter au CO2 les émissions d’oxydes d’azote et de soufre, les suies et la vapeur d’eau).

Ainsi revues, les émissions produites par les avions entrant et sortant du territoire helvétique (27% du total) dépasseraient allégrement celles du trafic routier. Les aéroplanes devenant les cancres en termes d’impact climatique, suivis des autres transports (23%), du secteur de la construction (18%) et de l’industrie (18%).

Aucune prévision gouvernementale n’existe au sujet des émissions de l’aviation pour la période post-Covid. Mais en 2015, l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC) prévoyait une croissance annuelle de 3,2% du nombre de passagères et passagers et de 2,1% des vols pour 2013 à 2030. 

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Ravitailler sur le long terme

L’aviation demeure une source d’émission à croissance rapide. Et l’une des plus compliquées à circonscrire. En vue des négociations de l’ONU sur le climat conduites en Écosse l’an dernier, le secteur aérien s’est engagé sur un zéro émission d’ici 2050 tout en admettant qu’hydrogène et électricité ne feraient pas voler un nombre significatif d’avions avant les années 2040. D’ici là, il s’agira de remplacer les fuels fossiles traditionnels par des carburants d’aviation durables (SAF). Ces «sustainable aviation fuels» produisent jusqu’à 80% d’émissions de CO2 de moins que leurs homologues classiques. Ils sont tirés de la biomasse (végétaux et déchets) ou du carbone recyclé.

En Suisse même, les voix critiques reprochent au gouvernement et à l’industrie leur absence de stratégie claire pour réduire les émissions du secteur aérien. Reproche que les autorités balaient en assurant faire beaucoup.

Le pays participe au régime international de compensation et de réduction des émissions CORSIA, bien que les résultats en soient modestes, avance la ministre de l’Environnement Simonetta Sommaruga, qui s’exprimait en mai devant le Parlement. Plus récemment, dans le cadre de la révision de la loi sur le CO2, le gouvernement a mis sur la table diverses mesures visant à réduire les émissions d’ici 2030. Par exemple l’instauration de quotas pour mixer SAF et carburants classiques ou un financement pour la recherche sur lesdits SAF. Le secteur suisse de l’aviation vise aussi à exploiter plus efficacement ses avions en vol et au sol en termes énergétiques. Et à investir dans des projets de compensation carbone.

Professeur en économie de l’environnement à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Philippe Thalmann doute de l’efficacité de mesures comme la compensation carbone ou le recours à des avions plus économes en carburant. Sans compter que les SAF produits à partir de la biomasse ne font qu’ajouter des soucis environnementaux aux soucis environnementaux.

«Le secteur aérien entend réduire son impact climatique d’une manière qui n’induise pas une réduction de son activité, note-t-il. Mais je n’ai aucune foi en un programme de mitigation qui n’impliquerait pas de voler moins.»

Des billets d’avion plus chers

Or, une idée qui pourrait contribuer à réduire le nombre de passagères et passagers refait surface. Celle d’imposer une taxe sur les billets d’avion. Déjà intégrée à la loi sur le CO2 rejetée en votation populaireLien externe en juin 2021, elle reste pertinente, estiment l’ATE (Association transports et environnement) et l’organisation environnementale actif-trafiC, qui prévoient le lancement d’une initiative au printemps prochain. Selon un livre blancLien externe publié l’an dernier, une taxe différenciée sur les billets d’avion pourrait réduire le nombre de passagères et passagers suisses de 21% et drainer un milliard de francs annuel vers des projets climatiques.

«Nous devons prendre le risque d’en parler: voler est trop bon marché et l’aviation reste indirectement subventionnée via à la TVA et la taxe sur les carburants. Stopper ces subventions indirectes est une des mesures les plus importantes. La seconde étape consisterait à prélever une taxe sur les billets d’avion», détaille Georg Klinger chez Greenpeace.

Le journaliste aéronautique Hansjörg Bürgi est dubitatif. «Le problème environnemental doit être résolu à l’échelle globale ou du moins au niveau européen. Si vous introduisez une taxe sur les vols suisses, les gens se rendront simplement à Milan ou Munich et voleront depuis là.»

L’idée de taxe est toutefois appuyée par le grand public. En théorie du moins. Selon un sondage récentLien externe, 72% des Suisses interrogé-es seraient favorables à une hausse du prix des billets d’avion pour des raisons climatiques. En cas d’introduction, 42% parmi les mille personnes questionnées appuieraient une taxe de 30 francs pour les vols court-courriers et de 120 francs pour les long-courriers. 50% soutiendraient même des montants plus élevés.

Mais cette idée passerait-elle le mur du son des urnes? Difficile à dire. Un précédent sondage sollicité par le groupe de presse Tamedia indiquait en tous cas qu’une majorité de Suisses n’étaient pas disposés à payer davantageLien externe pour atténuer le changement climatique.

Amella écrase sa cigarette. Elle attrape passeport et carte d’embarquement pour signaler qu’il est temps. La Lausannoise dit appuyer l’idée d’une taxe. «Je pense qu’il est mieux que les gens prennent moins de vols. Si je voyage vers la France ou des pays proches de la Suisse, je prends le train ou je partage une voiture. J’essaie de faire attention. Le problème, c’est que j’aime trop voyager.»

Traduit de l'anglais par Pierre-François Besson

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