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«Un dock très beau et aujourd'hui superflu»

Ancien porte-parole d'Unique, Lukas Hässig signe une enquête sans concessions sur la stratégie de l'aéroport. "Facts"

Le dock E est mis en service à l’aéroport de Kloten le 1er septembre. «Luxueux et aujourd’hui superflu», estime le journaliste Lukas Hässig, auteur d’un livre-enquête sur l’agrandissement de l’aéroport.

Ce contenu a été publié le 01 septembre 2003 - 08:14

Lukas Hässig décortique avec Ariane Gigon Bormann le «système Kloten».

Lukas Hässig sait qu’il risque de déclencher une petite tempête et qu’il n’entendra pas que des louanges: en tout cas pas de la direction de l’aéroport, qui crie à la trahison, ni de certains collègues journalistes, qui critiquent un double-jeu.

Chef de la rubrique économique du magazine «Facts», le journaliste était en effet, de 1999 à fin août 2001, porte-parole de l’aéroport. Or il publie aujourd’hui une enquête sur la cinquième étape de l’agrandissement de Kloten. Elle s'intitule «Kloten-Clan», aux éditions Werdverlag.

swissinfo: Comment est née l’idée du livre?

Lukas Hässig: J’ai eu un déclic lorsque Christoph Blocher a comparé, au début d’année, l’aéroport à Kaiseraugst. Les bras m’en sont tombés. Je me suis dit qu’il était temps de raconter les événements avec des faits, sans polémique émotionnelle. J’ai voulu essayer de montrer comment on en était arrivé là. Je n’ai aucune idée de vengeance ni aucun ressentiment.

swissinfo: Connaître la maison de l’intérieur a dû vous aider...

L.H.: Oui et non. Je me suis par exemple rendu compte de tout ce que je ne savais pas à l’époque. C’est assez surprenant... De plus, quoi qu’en dise la direction de l’aéroport, qui n’a pas voulu me parler pendant l’enquête, j’ai essayé de respecter le droit de réserve imposé, selon une règle non écrite, aux anciens cadres de la direction, dont je faisais partie. Je me suis plutôt retenu.

swissinfo: Vous étiez là quand l’aéroport est devenu «Unique»?

L.H.: C’est même moi qui ai piloté le changement du nom... C’était risqué mais, à l’époque, nous étions dans l’aveuglement et la folie des grandeurs que je dénonce dans mon livre. Je n’étais pas meilleur que les autres. Sûr qu’un peu plus de modestie n’aurait pas fait de mal... Mais je n’évoque pas ce chapitre dans mon livre, parce que j’aurais dû l’écrire à la première personne, ce qui ne cadrait pas avec le reste.

swissinfo: Qu’avez-vous découvert au cours de vos recherches?

L.H.: Ma principale conclusion est que la débâcle financière actuelle aurait pu être évitée. Les problèmes sont aussi dus à des fautes de l’aéroport et non seulement aux circonstances extérieures, comme on l’entend toujours.

swissinfo: Un exemple?

L.H.: Au plus tard au printemps 2001, la direction savait que Swissair, qui représentait 70% de sa clientèle, était sur une pente dangereuse. Qu’a-t-elle fait? Elle a accéléré les travaux d’agrandissement, comme pour encore vite offrir un bel aéroport tout neuf à Swissair!

swissinfo: L’aéroport était-il mal conseillé?

L.H.: Comme Swissair, il faisait partie d’un triangle d’influences dont l’interdépendance est trop grande: la direction, le parti radical et Swissair. Au milieu, le cabinet de conseil Mac Kinsey, le même qui avait préconisé la stratégie du chasseur à Swissair, a pu reprendre l’analyse faite pour la compagnie et la calquer à l’aéroport!

En été 2001, l’aéroport a gelé 40 millions de dettes de Swissair. Cela aurait quand même dû inquiéter quelqu’un... L’aéroport n’avait à ce moment-là aucune stratégie de rechange, aucun plan B. Il marchait presque aveuglément dans les traces de Swissair.

swissinfo: Pour l’agrandissement, les choses étaient-elles à ce point mal parties dès le départ?

L.H.: Le mode de financement s’est révélé néfaste. Contrairement à Francfort par exemple, qui a procédé à une augmentation du capital pour financer des travaux, Kloten a décidé de recourir à des capitaux étrangers pour trouver les 2,3 milliards de francs nécessaires.

Cette stratégie a l’avantage, en cas de bénéfices, d’augmenter les rendements. Mais, en cas de pertes, c’est très dangereux. Et c’est ce qui s’est passé.

swissinfo: L’opinion publique a-t-elle été trompée avant la votation de 1995?

L.H.: Non, je n’ai trouvé aucun document ni personne pour me dire que quelqu’un avait menti. D’ailleurs, les prévisions étaient justes! Les responsables disaient qu’il fallait augmenter les capacités de 20’000 à 30’000 mouvements d’avions supplémentaires par année.

Et nous en sommes à environ 250’000. Mais la promesse consistait à dire qu’un investissement de 2,3 milliards était rentable pour une si petite augmentation de mouvements, ce qui n’est pas le cas. Quelqu’un a dû faire une erreur de calcul...

L’aéroport pensait peut-être que le trafic augmenterait davantage. Mais il se gardait bien de le dire pour ne pas faire peur aux riverains. C’est ce que j’appelle le «système Kloten»: ne pas dire toute la vérité, mais sans mentir, prétendre quelque chose sans dire que ça pourrait être autrement.

swissinfo: Qu’est-ce qui pousse les dirigeants à agir ainsi?

L.H.: Ils ont toujours témoigné d’une grande méfiance à l’égard des citoyens. Après le début des travaux en 1946, ils n’ont pas osé dire que le crédit demandé n’était pas suffisant. Le discours était déjà celui d’aujourd’hui: l’aéroport est tellement important, il faut investir. Quatre ans plus tard, les Zurichois revoteront sur un nouveau crédit, déjà dépensé.

Ce fonctionnement se répétera lors de plusieurs votations. Pour le deuxième agrandissement, en 1957, il y a eu un mouvement de protestation car l’on a craint l’arrivée – bruyante – des jets. Comme il en a pris l’habitude, le Conseil d’Etat s’est fait rassurant: «Les avions plus bruyants que ceux d’aujourd’hui n’auront pas le droit d’atterrir», a-t-il promis. Les premiers jets débarqueront en 1960...

Avant la dernière votation, en 1995, il y a bien eu des voix critiques, mais peu. Une sorte de fantasme collectif régnait selon lequel Kloten devait absolument être dans le «top ten» européen, fantasme pimenté par la certitude de faire juste et de vouloir le bien de la majorité.

swissinfo: D’où le peu de cas qui a été fait des Allemands?

L.H.: C’est le moins qu’on puisse dire. Dès la construction de la piste en V, dans les années 70, l’aéroport a su que les Allemands pourraient ne pas être très contents... Mais il ne les a pas invités à discuter. Kloten s’est persuadé qu’ils ne diraient rien... On a mis le problème de côté en espérant qu’il disparaîtrait de lui-même. Résultat: un désastre.

swissinfo: Comment voyez-vous l’avenir de l’aéroport?

L.H.: Il deviendra probablement un aéroport régional amenant des passagers à un hub. C’est un peu triste, mais réaliste. Le Dock E, qui a coûté la moitié des investissements si l’on considère le tunnel routier, le métro, etc, restera un bel objet luxueux, sous-utilisé, symbole d’un monde aujourd’hui disparu, celui de Swissair. On n’en aurait pas eu besoin...

Interview swissinfo, Ariane Gigon Bormann

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