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«Pour nous nourrir, nous détruisons la planète»

L'utilisation intensive du sol est l'une des principales causes de la pertes de biodiversité dans le monde. AFP

Changement climatique et perte de la biodiversité résultent des activités humaines et les deux phénomènes se renforcent mutuellement. Ce qui oblige à une action globale pour sauver la nature, explique le Suisse Bruno Oberle, directeur général de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Ce contenu a été publié le 21 avril 2022 - 14:23

L’UICNLien externe est la principale autorité mondiale sur l’état de conservation des espèces. Basée à Gland, en Suisse francophone, elle assume la publication de la liste rouge ses espèces menacées. À 67 ans, Bruno Oberle est le premier Suisse à la diriger.

SWI swissinfo.ch: Vous êtes à la tête de la principale organisation de conservation de la nature dans le monde. Une grosse responsabilité à l’heure de la sixième extinction de masse…

Bruno Oberle: Oui, en effet. Mais nous avons tous une grosse responsabilité. Pendre soin de la nature et de la biodiversité est une nécessité fondamentale pour l’humanité. Notre existence sur cette planète et la survie de notre modèle de développement en dépendent.

Quels sont les écosystèmes qui subissent la perte de biodiversité la plus importante?

Nous observons partout des pertes significatives. Le nombre d’espèces menacées est particulièrement élevé sur les points chauds de la biodiversité. Comme les forêts tropicales. Mais aussi au sein d’écosystèmes un peu plus inattendus. Par exemple dans le maquis méditerranéen. Les écosystèmes d’eau douce ont également subi un déclin particulièrement aigu.

28 espèces sur 100 sont menacées

Plus de 38’500 espèces sont menacées d'extinction. Cela représente 28% des quelque 140’000 espèces considérées par l'UICN. Les espèces menacées comprennent 26% des mammifères, 41% des amphibiens, 14% des oiseaux, 33% des coraux et 34% des conifères.

Parmi les espèces pour lesquelles la situation s'est aggravée figure le varan de Komodo, le plus grand lézard du monde. Les requins et les raies sont également en déclin, en raison de la pêche intensive et du réchauffement climatique. La part des espèces menacées est désormais de 37%, contre 24% en 2014.

En revanche, la situation de quatre espèces de thon pêchées commercialement s'améliore, selon l'UICN.

En Suisse, près de 60% des plus de 1000 espèces d'insectes sont menacées ou potentiellement menacées, selon le premier rapport complet sur le statut des insectes dans la Confédération.

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L’urbanisation, la surexploitation des sols, la déforestation et la pollution sont autant de facteurs contribuant à la perte de la biodiversité. Quel est le phénomène qui vous inquiète le plus?

C’est dramatique à dire, mais c’est la production alimentaire. Nous sommes nombreux à vivre sur Terre et nous avons besoin de manger. Nous sommes donc tributaires d’une agriculture d’une certaine dimension, qui recourt à de grandes surfaces. Or, les pratiques agricoles modifient fondamentalement la structure du territoire. La destruction totale d’écosystèmes pour les besoins de l’agriculture et l’influence néfaste sur ceux qui restent ont un impact négatif sur la biodiversité. Pour nous nourrir, nous détruisons la planète.

Le Suisse Bruno Oberle, 67 ans, est directeur général de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) depuis 2020. Expert des questions environnementales et de la gestion durable des ressources, l’ex-Secrétaire d’État a représenté la Suisse au sein des principales institutions et lors des négociations internationales portant sur ces thématiques. Il a joué un rôle clé dans la création du Fonds vert pour le climat. Jo Simoes

Mais cette situation n’est pas une fatalité. Nous pouvons imaginer des pratiques agricoles et un système agroalimentaire qui fournissent suffisamment de nourriture de bonne qualité pour toutes et tous, et qui favorisent la biodiversité.

L’agriculture biologique peut-elle nourrir une planète de plus de huit milliards d’humains?

Il faut faire la distinction entre agriculture biologique, qui est partie de la solution, et l’idée plus générale d’une agriculture durable, qui comprend un large éventail d’approches agroécologiques ou régénératives. La recherche a montré que nous pouvons nourrir la population du futur en recourant à des pratiques plus durables.

Elles sont le meilleur moyen d’accroître à la fois la production et la résilience de la majeure partie des pays en développement.

Les juristes de nombreux pays aimeraient que la Cour pénale internationale de La Haye reconnaisse l’écocide, autrement dit les actes illicites causant des dommages étendus ou de long terme, comme un crime contre l’humanité. Partagez-vous ce souhait?

Les concepts juridiques ont un impact sur notre manière de penser et le simple fait d’en parler est positif. Évidemment, tout concept juridique ne devient opérationnel qu’une fois transformé en loi. Et à ce stade, peu de pays incluent l’écocide dans leur législation.

En dehors de l’écocide, nous devrions aussi réfléchir à son concept miroir, à savoir les droits de la nature. Par exemple le droit à l’existence d’une espèce ou d’un écosystème. Dans certains pays, la question est sur la table ou même déjà formulée dans la législation. En Équateur, le droit de la nature est inscrit dans la Constitution. La Nouvelle-Zélande a conféré la personnalité juridique à certaines rivières sacrées pour les communautés indigènes.

Le réchauffement global a déjà des effets irréversibles sur la nature selon un récent rapport des Nations unies sur le changement climatique. Dans le même temps, la hausse des températures permet aux espèces de coloniser de nouveaux territoires. Comment interpréter le lien entre crise climatique et biodiversité?

Chaque changement est un facteur de stress pour un écosystème et donc pour les espèces qui le peuplent. L’écosystème doit se transformer ou faire place à un autre type d’écosystème. Ce n’est pas problématique en soi, cela se produit continuellement sur la planète. Le problème se situe dans la vitesse et l’ampleur auxquelles cela se produit, comme dans le réchauffement climatique.

En Suisse, la hausse des températures contraint certaines espèces à migrer vers des altitudes plus élevées. Les hêtraies montent en altitude et leur place sur le Plateau suisse sera sans doute prise par les chênaies. Mais il faudra des décennies avant que cela ne se produise.

L’autre aspect à prendre en compte lorsqu’on parle de crise climatique, c’est la capacité des écosystèmes à stabiliser les conditions dans lesquels ils se trouvent. Par exemple en absorbant l’eau ou en modérant les températures. Les écosystèmes et la nature en général peuvent nous aider à nous adapter aux changements climatiques. Ils contribuent aussi à atténuer les altérations causées par le réchauffement global. Cette capacité est importante. Les solutions fondées sur la nature sont susceptibles de contribuer pour 30% à la mitigation nécessaire d’ici 2030 pour stabiliser le réchauffement en dessous des 2°C.

L’objectif de la Conférence sur la diversité biologique (COP15, voir le détail dans l’encadré) est de parvenir à un accord mondial et contraignant sur la conservation de la nature, à l’image de celui de Paris sur le climat. Que répondez-vous à ceux qui jugent cet objectif trop ambitieux?

Je crois évidemment en la possibilité d’un accord global sur la biodiversité. En fin de compte, la question centrale sera celle-ci: que coûtera l’obtention d’un résultat satisfaisant? Des changements seront nécessaires, des investissements seront nécessaires, il sera demandé aux gens de changer certaines manières de faire ou de ne plus faire certaines choses. Tout cela exigera soutien technique et financier.

COP15 et accord sur la biodiversité

La Conférence des parties sur la biodiversité est la réunion des pays ayant adhéré à la Convention sur la diversité biologique adoptée en 1992 et ratifiée par 195 États, dont la Suisse. La première session de cette 15e conférence (COP15) s’est tenue sous forme virtuelle en octobre 2021. La seconde, en présentiel, était prévue cette année à Kunming, en Chine, mais le 21 juin, il a été annoncé qu’elle se tiendrait à Montréal, au Canada, du 5 au 17 décembre 2022. Décision prise en raison des incertitudes persistantes sur l’évolution de la pandémie de Covid-19Lien externe. La Chine en assurera malgré tout la présidence.. L’objectif est de formuler les engagements pour la période post-2020 et de parvenir au premier accord global contraignant pour la protection et la promotion de la biodiversité dans le monde.

Les négociations préliminairesLien externe tenues en mars à Genève n’ont débouché sur aucune avancée significative. Les principales divergences portent sur l’objectif de protéger au moins 30% des terres et des mers d’ici 2030 et sur le financement des efforts consentis en faveur de la biodiversité.

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L’UICN estime à 700 milliards de dollars par an le financement nécessaire pour faire face à la disparition des espèces animales et végétales. Où trouver cet argent?

Il n’est pas nécessaire de «trouver cet argent», ou du moins, pas seulement. Nous devons réfléchir à la manière dont nous utilisons l’argent. Quelque 600 milliards de dollars sont dépensés dans le monde chaque année en subventions pour l’industrie des énergies fossiles. Ces aides pourraient être investies dans la biodiversité. Les subventions en faveur du secteur agricole doivent aussi être revues. Il ne s’agit pas d’éliminer les subsides à l’agriculture, mais de lui demander d’autres prestations qui soient bénéfiques pour la biodiversité.

Nous estimons qu’au final, environ 60 milliards de dollars devront être mobilisés chaque année. Les États doivent se mettre d’accord sur la répartition des investissements entre public et privé. La discussion est similaire à celle relative aux 100 milliards de dollars par an en faveur du climat, avec cette différence qu’en matière de biodiversité, il manque un gros contributeur - les États-Unis - qui n’ont pas ratifié la Convention sur la biodiversité. Je ne sais pas si nous parviendrons à un accord à la COP15, mais tôt ou tard, ce sera le cas.

Formosa do Rio Preto, Etat de Bahia, Brésil: une partie de la forêt tropicale est détruite pour laisser place à l'agriculture. AFP

Parmi les objectifs de l’accord global sur la biodiversité figure le plan «30x30», c’est-à-dire l’engagement de protéger au moins 30% des écosystèmes marins et terrestres d’ici 2030. Quelle est la situation actuelle?

Actuellement, la part des zones protégées sur terre et en mer est de respectivement 17% et 8%. L’objectif de parvenir à 30% est ambitieux. Je rappelle qu’en Suisse, nous avons dû faire des pieds et des mains pour parvenir à 13,4%. Nous avons toutefois été suffisamment clairvoyants en prévoyant 17% en zones tampons. Nous avions donc déjà un objectif non déclaré de 30%.

Pour aboutir à ce résultat, des discussions approfondies avec le secteur agricole sont indispensables. Il n’est pas possible d’atteindre de tels niveaux de protection et de gestion du territoire sans impliquer les zones agricoles. C’est l’un des enseignements de notre expérience en Suisse, qui sera utile dans les discussions sur le plan «30x30» au niveau mondial.

Quels sont les pays les plus actifs en matière de protection des espèces marines et terrestres?

De nombreux pays ont fait des progrès tangibles en augmentant la quantité et la qualité des zones protégées et conservées ces dernières années. Belize, le Bhoutan, Seychelles et la Zambie ont par exemple tous dépassé l’objectif d’AichiLien externe relatif à la part des zones marine et terrestres protégées [objectif No 11, NDLR].

Cela dit, pour comprendre dans quelle mesure les zones protégées et conservées atteignent les objectifs de conservation, il ne suffit pas de considérer le pourcentage de couverture. Il faut aussi voir si les zones choisies sont les bonnes, pour garantir que toutes les espèces et tous les types d’écosystèmes soient couverts. Il faut aussi établir si la mise en œuvre de la protection est équitable et juste pour les communautés locales.

À cet égard, le standard de la liste verte des zones protégéesLien externe de l’UICN est un élément de référence international efficace et équitable en matière de conservation.

Est-il de la responsabilité des États industrialisés de soutenir la défense et la promotion de la biodiversité dans les pays en développement?

Il ne s’agit pas seulement d’une question morale. C’est la réalité: les pays développés ont une empreinte bien plus importante que les autres. Nous consommons plus par tête d’habitant. Nous devons de ce fait contribuer davantage à la résolution des problèmes que nous causons. Ensuite, notre impact historique sur la biodiversité, comme sur le climat, est bien plus important que celui des pays en développement. Nous ne contribuons pas seulement à la perte de la biodiversité aujourd’hui, nous l’avons fait aussi par le passé.

Il y a un troisième aspect. Pour protéger la biodiversité de manière adéquate, il est demandé aux pays abritant une importante richesse biologique d’en faire plus que les autres. Mais il n’est ni juste ni raisonnable de leur demander de tout financer pour la simple raison qu’ils se retrouvent avec une biodiversité élevée. Nous devons tous nous engager, et en premier lieu les États qui en ont le plus les moyens.

Pays alpin au centre du continent européen, la Suisse a-t-elle une responsabilité particulière dans la sauvegarde et la promotion de la biodiversité?

Plus important encore, tous les grands systèmes fluviaux européens ont leur source dans les Alpes suisses. Le jour où les glaciers disparaîtront, on verra un risque accru de voir les rivières s’assécher sur des périodes plus ou moins longues en été, avec des répercussions possibles sur la biodiversité. Mais il y a un autre domaine où la Suisse peut faire beaucoup.

Lequel?

La finance. La Suisse est un des centres de l’industrie financière mondiale. Elle peut jouer un rôle important en soutenant le mouvement général qui demande aux institutions financières de prendre suffisamment en compte la biodiversité dans leurs activités. Exactement comme elles commencent à le faire pour le climat.

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