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«Les Iraniens savent se rassembler»

Keystone

La tension ne retombe pas à Téhéran, la capitale iranienne, depuis l'annonce samedi de la réélection de l'ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad à la présidentielle. Une femme iranienne, qui a habité la Suisse dans son enfance et vit aujourd'hui à Téhéran, témoigne.

Ce contenu a été publié le 17 juin 2009 - 18:56

Pour la population, les téléphones portables sont coupés. Plus d'appels. Plus de SMS. Les e-mails fonctionnent par intermittence. Confiscation de caméras vidéo.

Et la presse étrangère n'a plus le droit de couvrir les manifestations «illégales» ou tout événement ne se trouvant pas «au programme» du ministère de la Culture.

Nous avons néanmoins pu joindre Yasamin (prénom d'emprunt) mercredi en fin d'après-midi.

swissinfo.ch: Comment décririez-vous l'atmosphère à Téhéran?

Y.: Les gens sont très en colère, en particulier les jeunes, et refusent de baisser les bras. Le matin, nous pouvons vivre notre vie quotidienne, mais il est difficile de sortir l'après-midi et le soir. Des feux sont allumés dans les rues et sur les places. La police anti-émeute, les soldats et les Baseejis (milice volontaire, du côté d'Ahmadinejad) sont partout, à pied et à moto, armés de matraques et de gaz lacrymogènes.

La circulation est congestionnée, les conducteurs klaxonnent pour démontrer leur solidarité, mais sont menacés par les militaires. Les Baseejis en civil sont très agressifs.

swissinfo.ch: Et à cet instant?

Y.: Les hélicoptères de la police commencent à survoler la zone où nous sommes (18h00, heure locale). Pour sortir ce soir, il faut être prêt à être brutalisé, arrêté ou tué.

swissinfo.ch: La tonalité de la campagne électorale était étonnement «libre». Vous attendiez-vous à une telle explosion populaire?

Y.: Dans les écoles, les examens de fin d'année ont eu lieu plus tôt cette année, pour qu'ils soient terminés avant les élections. Et puis il n'y avait pas de couverture SMS juste avant les élections, ce qui est très inhabituel. Cela montre que les autorités craignaient des problèmes, mais pas à cette échelle. Le débat télévisé Mousavi/Ahmadinejad a été très vif, ce qui est inhabituel en Iran.

Par ailleurs, Hashemi Rafsandjani a commencé à soutenir les réformateurs et a écrit au chef suprême avant les élections pour lui annoncer qu'il comptait poursuivre en justice Ahmadinejad suite aux accusations de corruption que celui-ci avait porté contre lui. Nous nous sommes rendu compte que cela aurait des conséquences. Mais l'explosion de manifestations est principalement due à la façon dont les résultats ont été annoncés, environ deux heures après la fin des votes, alors que, comme ils sont comptés à la main, cela aurait dû prendre beaucoup plus de temps.

swissinfo.ch: Qui sont réellement les gens qui manifestent? Les jeunes? Les femmes? Tout le monde?

Y.: Surtout les jeunes, qui ont été harcelés par la police depuis quatre ans. Mais tout le monde est concerné.

swissinfo.ch: Vous m'avez dit que, à ce stade, ce ne sont plus les élections qui comptent... Quel est donc l'enjeu réel selon vous?

Y.: Se débarrasser d'un dictateur qui a rendu la vie difficile pour tout le monde, par exemple en plaçant sa police en face des boutiques et des magasins pour arrêter les jeunes gens sur le seul motif de leur habillement, en ralentissant les débits Internet, en entrant chez les gens pour saisir les antennes paraboliques – qui sont illégales en Iran. Au début, les gens souhaitaient Ahmadinejad. Maintenant, ils en veulent au régime.

swissinfo.ch: Tout cela n'est-il pas finalement un conflit interne au pouvoir? Mir Hossein Moussavi est également issu de la Révolution islamique.

Y.: Oui, le régime est toujours le régime, peu importe qui en est le président. Mais Mousavi est un réformateur, et plus populaire auprès des gens qui veulent un peu plus de liberté dans leur vie personnelle, au moins. Le conflit est aussi entre les Baseejis et le clergé, qui est en train de perdre son pouvoir face à Ahmadinejad.

swissinfo.ch: On parle de manifestations dans d'autres villes... Comment les gens parviennent-ils encore à communiquer en Iran?

Y.: La famille au sens large et les amis sont très soudés. Le bouche à oreille fonctionne, comme lors de la dernière révolution. FaceBook et les SMS ont aussi joué un grand rôle avant d'être bloqués. Les Iraniens savent se rassembler dans les moments difficiles et le faire savoir, même si cela signifie aller crier sur les toits «Allah Akbar» (Dieu est grand).

Il y a par ailleurs beaucoup d'étudiants issus d'autres villes qui séjournaient dans des dortoirs de Téhéran. Ceux qui ont refusé de quitter leurs dortoirs ont été agressés et souvent blessés. Les nouvelles se sont donc répandues. Et les manifestations sont signalées, dans une certaine mesure, à la télévision nationale.

swissinfo.ch: Y a-t-il quelqu'un en Iran qui puisse éviter le glissement vers une guerre civile? Et ce risque existe-t-il réellement?

Y.: Même s'ils ont été attaqués par les militaires, les gens souhaitent éviter une guerre civile. Et certains militaires ont refusé d'ouvrir le feu. J'ai entendu parler d'un nombre inhabituel de victimes de coups de couteau dans un hôpital de Téhéran, par un médecin qui y travaille. Il y a des gens qui se vengent, des règlements de compte. Mais les gens «normaux» ne se combattent pas.

Par ailleurs, d'aucuns disent que certains des policiers anti-émeute sont de langue arabe - et ne sont donc pas Iraniens.

Non, je ne vois personne qui puisse trouver rapidement une solution. Mais je ne peux pas imaginer non plus les Iraniens se lancer dans une véritable guerre civile. Nous sommes une société fière et unie.

swissinfo.ch: Attendez-vous quelque chose de l'étranger, des pays occidentaux en particulier?

Y.: Non, je suis désolée de le dire, ils ne nous ont pas été très utiles au cours des dernières décennies et il y a une longue histoire de méfiance entre l'Iran et l'Occident. Leur ingérence ne ferait que rendre les choses encore plus difficiles en ce moment. Nous devons régler cette question entre nous, une fois pour toutes.

swissinfo.ch: Et de la diaspora iranienne?

Y.: Je suis extrêmement heureuse que nos compatriotes à l'étranger nous soutiennent, car je commence à ressentir l'isolement - technologique en tout cas. Je ne pense pas qu'ils puissent être très efficaces politiquement, mais c'est réconfortant de les savoir avec nous.

swissinfo.ch: Votre principal espoir?

Y.: Mousavi au pouvoir, la paix revenue, des vies épargnées, davantage de liberté individuelle, plus de révolutions ni de guerres au cours de ma vie, s'il vous plaît ...

swissinfo. ch: Aimeriez-vous ajouter quelque chose?

Y.: Un avertissement à Israël: qu'il reste hors de tout cela. Une attaque lorsqu'on est à terre (comme l'avait fait Saddam) ne serait certainement pas appréciée...

Bernard Léchot, swissinfo.ch

La situation

Appel. L'opposition iranienne continuait mercredi à défier le pouvoir, appelant à de nouvelles manifestations et à l'annulation des résultats de la présidentielle, alors que les
autorités accentuaient la pression sur les médias étrangers et le camp réformateur.

Arrestations. Un universitaire et analyste politique proches du camps réformateur ont été arrêtés mercredi à leur domicile. Un nombre important de responsables et journalistes réformateurs ont été arrêtés dont certains relâchés depuis samedi.

Historique. Le pouvoir iranien est confronté à sa plus importante contestation populaire en 30 ans depuis l'annonce samedi de la réélection de l'ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad à la présidentielle, une victoire contestée par son principal rival Mir Hossein Moussavi soutenu par les réformateurs, qui a crié à la fraude.

Annulation. M. Moussavi, qui a déposé avec les deux autres candidats, Mehdi Karoubi et Mohsen Rezaï, une contestation des résultats devant le Conseil des gardiens de la constitution, a réitéré son appel à l'annulation du scrutin du 12 juin et à de nouvelles élections, dans un communiqué sur son site internet.

Médias. Ne lâchant pas non plus la pression, le pouvoir a accusé de son côté des médias occidentaux non identifiés d'être les «porte-parole» des «émeutiers» et a limité la couverture des évènements par la presse étrangère. La presse étrangère est interdite depuis mardi de couvrir les manifestations «illégales» ou tout événement ne se trouvant pas «au
Programme» du ministère de la Culture.

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