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«La Suisse a sous-estimé la Libye»

'Un magnifique cadeau au régime Kadhafi', selon Hasni Abidi. Keystone

La crise diplomatique entre la Suisse et la Libye franchit une étape importante avec le classement de la procédure pénale à l'encontre de Hannibal Kadhafi et de sa femme, brièvement incarcérés à Genève en juillet dernier. Le point de vue sévère de Hasni Abidi, spécialiste du monde arabe.

Ce contenu a été publié le 03 septembre 2008 - 19:05

Le classement de la procédure contre le couple Kadhafi, décidé ce mercredi par le procureur général du canton de Genève, intervient après six semaines de tensions dans les relations entre Berne et Tripoli. La décision de Daniel Zappelli fait suite au retrait de la plainte pour violences par deux de ses anciens domestiques.

L'abandon des poursuites ouvre la voie à une normalisation des relations entre la Suisse et la Libye, rendue furieuse par l'arrestation et l'inculpation du fils du leader libyen, le 15 juillet dernier à Genève.

Le ministère suisse des Affaires étrangères (DFAE) a jugé que le classement de la procédure était un «élément important dans le processus de règlement de l'affaire». Avant d'ajouter que les négociations se poursuivront aussi longtemps que les relations prévalant entre la Suisse et la Libye avant l'éclatement de la crise «ne seront entièrement rétablies».

Directeur du Centre genevois d'étude sur le monde arabe, Hasni Abidi tire un premier bilan de cette crise en ne ménageant pas ses critiques à l'encontre des autorités suisses.

swissinfo: Que vous inspire cette décision de justice?

Hasni Abidi : C'est un magnifique cadeau au régime Kadhafi, qui célèbre actuellement le 39e anniversaire de la révolution libyenne. Il faut savoir que cette affaire a fait rêver une partie des Libyens qui pensaient qu'enfin un pays allait corriger l'un des enfants Kadhafi, et par ce biais le régime lui-même.

Malheureusement cette procédure a été stoppée net. Et le plus triste, c'est que cet arrêt brutal est le fait d'une décision de Justice. Car la Justice, c'est avant tout un verdict.

Ce classement laisse un amer goût d'inachevé. Et ce, même si c'est peut-être une victoire pour les deux plaignants, dans la mesure où ils semblent sortis d'affaire avec un permis humanitaire pour rester en Suisse, et des dédommagements.

swissinfo: La Justice du canton de Genève a pourtant toujours affirmé agir en toute indépendance. Une autonomie reconnue par les autorités fédérales.

H.A.: Il reste des zones d'ombre. Les deux plaignants ont par exemple affirmé depuis le début de l'affaire qu'ils ne renonceraient pas à leur plainte, du moins tant que les membres de leur famille ne seraient pas en sécurité. Et du jour au lendemain, ils décident de la retirer. Et ce même si on est sans nouvelle d'un frère de l'un des plaignants.

Croire que le Haut commissariat aux droits de l'homme, via la Commission des disparus, va pouvoir s'occuper de ce frère disparu - comme l'espère l'avocat des victimes qui a saisi l'instance onusienne - est pour le moins naïf. Il suffit de penser aux 1200 disparus de la prison d'Abou Salim à Tripoli en 1996. Aucune organisation internationale n'a réussi à mener la moindre enquête.

Certes, les deux plaignants ne peuvent qu'être influencés par le climat qui entoure cette affaire, surtout depuis que le gouvernement suisse a déclaré que la balle était dans le camp genevois. Ce qui voulait dire que seuls les deux plaignants pouvaient trouver une issue à cette crise.

Vous imaginez, vous, un pays qui se décharge d'une crise diplomatique en désignant les deux domestiques comme la seule clé en mesure de résoudre cette crise? C'est en tout cas un poids énorme sur les épaules des deux plaignants.

De fait, le règlement à l'amiable de cette affaire n'est pas sans rappeler d'autres crises, comme l'affaire Lockerbie (attentat contre un avion au-dessus de l'Ecosse en 1988 imputé au régime libyen, ndlr). Là aussi, le régime libyen a payé pour être blanchi.

swissinfo: L'affaire n'est pas totalement terminée. Mais elle a franchi une étape déterminante. Comment jugez-vous la réaction du gouvernement suisse à l'ensemble de cette affaire?

H.A.: Dans le monde arabe, il est coutume de dire qu'un bon chef est celui qui récupère un plat mal parti. En l'occurrence, la diplomatie suisse n'a pas su récupérer cette affaire mal entamée. La Suisse officielle n'a pas pu agir parallèlement à la machine judiciaire genevoise.

Le régime libyen a donc pu s'emparer de l'affaire pour des raisons internes, une entreprise qui a bien fonctionné. On peut donc dire que la diplomatie suisse - faute d'une bonne évaluation de la situation et d'une bonne capacité d'anticipation – n'a pas pu mesurer les retombées de l'arrestation du fils Kadhafi le 15 juillet dernier. La Suisse n'a fait que subir.

swissinfo: La Suisse a-t-elle sous-estimé la Libye, qui est actuellement courtisée par les grandes puissances de la planète et qui possède d'imposantes réserves pétrolières à même d'en faire un acteur de poids dans le futur?

H.A.: C'est le nœud du problème. La Suisse n'a pas pris la mesure de l'importance de la Libye. Ce régime est ivre de sa puissance, non seulement à cause de ses importantes réserves en devise et de ses richesses en hydrocarbure, mais également suite à sa réhabilitation au sein de la communauté internationale.

Rien que cette semaine, l'Italie a présenté des excuses publiques et un fort dédommagement pour ses années de colonisation de la Libye. Et ce vendredi, la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice se rend à Tripoli pour signer un important accord avec la Libye.

La Suisse a bel et bien sous-estimé le poids, l'importance et la capacité de nuisance de la Libye.

Interview swissinfo, Frédéric Burnand à Genève

Excuses exigées

Pour régler le différend, Tripoli a exigé le retrait de la procédure pénale ainsi que des excuses de la Suisse sur la manière dont avaient été arrêtés les époux Kadhafi.

La Libye avait également pris un certain nombre de mesures de rétorsion contre les intérêts suisses.

Deux ressortissants helvétiques, inculpés d'infractions sur l'immigration et le séjour, ne peuvent toujours pas quitter le territoire libyen après avoir été détenus pendant une dizaine de jours.

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La chronologie de l'affaire

15 juillet: Hannibal Kadhafi et sa femme Aline, enceinte de neuf mois, sont arrêtés à l'hôtel Wilson à Genève. Ils sont soupçonnés d'avoir maltraité leurs deux domestiques, ce qu'ils nient.

17 juillet: Après avoir passé deux nuits en détention préventive, le couple est inculpé de lésions corporelles simples, menaces et contraintes envers les deux domestiques, une Tunisienne et un Marocain. Le couple est remis en liberté contre une caution de 500'000 francs et regagne la Libye.

19 juillet: Deux ressortissants suisses, dont un employé du groupe industriel ABB, sont arrêtés en Libye. ABB et d'autres entreprises suisses présentes en Libye doivent fermer leurs bureaux. La compagnie aérienne Swiss est contrainte de réduire le nombre de liaisons vers Tripoli.

22 juillet: La conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, qui a interrompu ses vacances, proteste de ces mesures lors d'un entretien téléphonique avec son homologue libyen Abderraham Shalgan.

23 juillet: La Libye menace la Suisse de stopper ses livraisons de pétrole brut. Quelque 200 partisans du régime du colonel Kadhafi manifestent devant l'ambassade de Suisse à Tripoli. Berne met en place une cellule de crise et envoie une délégation diplomatique en Libye.

29 juillet: Les deux Suisses inculpés en Libye sont libérés sous caution mais ne peuvent quitter le pays.

10 août: Swiss reprend pour la première fois depuis le 20 juillet ses vols pour la Libye.

15 août: La Libye relâche la mère d'un des plaignants. Un frère est toujours porté disparu.

13 - 16 août: Une délégation libyenne de haut rang se rend en Suisse pour des entretiens avec des responsables du DFAE, dont le secrétaire d'Etat Michael Ambühl.

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