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«La guerre en Ukraine fait ressurgir beaucoup de choses»

Oskar Zwicky est né le 23 septembre 1930 dans la colonie suisse de Shabo, près d'Odessa, en Ukraine. swissinfo.ch

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Oskar Zwicky, âgé de dix ans, avait dû fuir avec sa famille l’ancienne colonie viticole suisse de Chabag, dans l’Ukraine d’aujourd’hui. S’ensuivirent six ans d’errance avant d’être autorisé à rentrer sur territoire suisse. Coup de rétroviseur sur une vie chahutée.

Ce contenu a été publié le 30 mai 2022 - 11:00

Le soleil se reflète dans les eaux du lac de Walenstadt et les sommets des montagnes alentour forment un croissant dans le ciel bleu clair. Ursi Bigger nous attend déjà dans sa voiture. Assis à ses côtés, son père Oskar Zwicky, un ancien Suisse de l’étranger âgé de 91 ans nous salue en souriant.

Nous crapahutons ensuite pendant une dizaine de minutes jusqu’au village de Oberterzen, dans le canton de Glaris, où sa fille possède une maison. Aidé de sa canne mais encore alerte, son père nous rejoint au premier étage où café et gâteaux sont servis. Oskar Zwicky commence à nous débiter son récit.

L’arrivée à Shabo

«Mon arrière-grand-père Johann Heinrich Zwicky a émigré à Shabo (Chabag en français) en 1822 pour rejoindre Luis Vincent Tardent, son employeur de jadis originaire de Vevey. Dès son arrivée, soixante hectares de terrain et quatre hectares de vignes lui avaient été attribués. Cette colonie comptait de nombreux terrains vacants et une centaine de mètres séparaient les maisons entre elles».  

«Toujours célibataire à 28 ans, mon aïeul n'avait pas été autorisé à cultiver lui-même ces terres réservées aux personnes mariées. Il en fut le propriétaire certes, mais sans pouvoir en faire usage. Botaniste à ses heures, il s’engagea comme jardinier au service du gouverneur Kroupensky, qui siégeait à Odessa, à 70 km».

«Il se rendit aussi en Crimée, à Zürichtal, une autre colonie suisse de l’époque, pour y aider sur place des paysans à cultiver leurs vignobles et leurs vergers. C'est là qu’il rencontra sa femme, une Allemande avec qui il eut quatre enfants, et parmi eux mon grand-père», raconte Oskar Zwicky à SWI swissinfo.ch

«Désormais marié, Johann Heinrich Zwicky et les siens purent retourner enfin vivre à Shabo, où il cultiva alors ses propres hectares de terrain. C'est ici, dans ce qu’on appelait encore l’ancienne Bessarabie, que mon père et moi-même sommes nés», précise Oskar Zwicky. «Cette colonie dénombrait 900 Suisses. Comparativement, des centaines de milliers d’Allemands peuplaient la région».

La vie en colonie

«A Shabo, on parlait généralement en suisse allemand. Ou alors dans un sabir entre le suisse allemand et l’allemand (hochdeutsch). Le français était pratiqué aussi parfois», poursuit-il. «Le matin à l’école, nous parlions soit en russe, soit en roumain selon l’occupant du moment. Au cours de mes trois premières années à l’école, nous avons parlé roumain le matin et allemand l'après-midi».

Les jours de fête, on avait le droit de hisser le drapeau suisse à l'église (image de 1922). DR

«Nous étions autorisés à sortir le drapeau suisse seulement pour les fêtes et uniquement à l’église, où un prêtre venu exprès de Suisse, censé maîtriser l’allemand et le français, officiait», détaille-t-il. «Mais à la maison, nous devions absolument accrocher le drapeau du pays qui occupait alors la Bessarabie».

Les Zwicky vivaient en autarcie en termes d’alimentation. «A part le sucre, le sel ou le poisson, des denrées que nous devions aller acheter ailleurs, nous étions autosuffisants. Notamment pour les légumes qui servaient aussi à nourrir le bétail. Je garde un très bon souvenir de la vie en colonie», se remémore-t-il.

La Suisse est pleine

Mais ses souvenirs sont marqués également par les affres de la Seconde Guerre mondiale. «Tout semblait tellement paisible au début. Puis les Allemands nous ont précisé que l’ensemble de la population d’ici allait devoir être déportée».

«Nous n’avons pas eu d’autre choix que de nous joindre aux Allemand-es de la colonie», résume-t-il. «Nous sommes partis un jour de juin 1940 vers midi. Avec la guerre actuelle en Ukraine, je dois avouer que beaucoup de souvenirs refont surface. Et les destructions que j’observe me font très mal au cœur», note-t-il.   

«Mes parents, mon demi-frère, mes trois autres frères et sœurs et moi-même sommes partis en calèche pour Galatz, en Roumanie. J’avais dix ans. J’étais l’aîné avec mon demi-frère. De là, des bateaux ont traversé le Danube pour Semlin, en ex-Yougoslavie. Nous avons embarqué sur l’un d’eux. Puis après avoir passé une semaine dans un camp de regroupement, nous avons pris le train pour la Tchécoslovaquie. Nous y sommes restés un an et une sœur est née».

De la mer Noire à la Suisse: les Zwicky ont voyagé pendant six ans durant la Seconde Guerre mondiale avant d'être enfin autorisés à entrer en Suisse. swissinfo.ch

«Là-bas, nous avons trouvé refuge dans une usine désaffectée. On nous nourrissait et les enfants pouvaient fréquenter l’école. Mon père devait travailler avec d’autres hommes. Si tout était bien organisé, tout n’était pas gratuit».  

«Les autorités suisses d’alors nous avaient indiqué que nous pourrions nous présenter à la frontière ‘quand la guerre serait terminée’. On nous avait dit que la Suisse était pleine, qu’elle n’acceptait en fait plus personne. Nous avons donc attendu que cette guerre arrive à son terme. Si nos aïeux avaient pu renouveler continuellement leurs cartes d'identité, nous aurions pu rentrer plus rapidement».

«Sur les 900 ressortissant-es suisses qui vivaient alors à Shabo, seule une dizaine ont pu rejoindre la Suisse directement. Les autres ont patienté comme nous. Et obéir aux Allemands. La communauté des Suisses de Shabo a pu rester tout de même groupée, malgré le fait que l’occupant nous avait bousculés dans tous les sens pendant six longues années. Nous avions même convenu dans un pacte qu'après la guerre, en cas de séparation, nous nous retrouverions toutes et tous, les Suissesses et Suisses de Shabo, à Klagenfurt. Et ce qui est arrivé».

Toujours assez à manger

Oskar Zwicky (tout à gauche) avec sa famille dans l'ancienne Tchécoslovaquie. Ursi Bigger

«Etalé sur plusieurs années, ce retour en Suisse avait correspondu à mes yeux d’enfant à un voyage plus qu’à une fuite. Notre mère s’était inquiétée que nous ayons toujours assez à manger sur nous, quand bien même nous nous sommes retrouvés plus d’une fois dans le besoin. La seule grosse valise qu’il nous avait été permis de transporter n’était pas remplie de vêtements, mais de nourriture».

«Mais je dois avouer aussi que nous n’avons jamais été dans un état de détresse comme le sont les gens en Ukraine aujourd’hui. Nous avons eu de la chance».

«Après notre passage en Tchécoslovaquie, les Allemands nous ont ensuite transférés en Slovénie, où nous sommes restés trois ans. Un autre de mes frères y est né, mais mon demi-frère est malheureusement décédé sur place des suites d’une appendicite. Puis en 1945, les Allemands nous ont enfin transférés en Autriche, à Klagenfurt donc. Et c’est là que nous avons pu déposer enfin nos demandes de passeports suisses. Ça tombait plutôt bien, la guerre était finie!»

«Nous venions de vivre ensemble six années sous tension. Qu’adviendrait-il de nous? Où allions-nous être transférés, accueillis? Il était évident dès ce moment-là aussi que nous n’allions plus pouvoir retourner à Shabo, occupé par les Russes. Si nous y étions retournés, le risque était la déportation en Sibérie».

«A Klagenfurt, nous avons fait la connaissance d’un fabricant de cuir suisse qui annonça aux autorités helvétiques que beaucoup de ressortissant-es de notre pays se trouvaient en rade à Klagenfurt. Il s’est lui-même démené pour qu’on nous fasse envoyer les biscuits et les chocolats destinés aux Suisses de l'étranger».

«Il a fallu compter un an pour obtenir les documents. Nous les avons eus en main le 12 juin 1946. Lors de cette attente, un autre frère est né. Nous avons alors planifié notre retour en Suisse, effectué dans des wagons à bestiaux».

«Nous ne pouvons pas vivre ici»

«Nous sommes arrivés vers 9 heures du matin à St. Margrethen. Puis tout de suite placés un mois en quarantaine avant d’être transférés au Mont-Pèlerin, près du lac Léman. Mon père et mon oncle s’étaient signalés à notre commune glaronaise d'origine, Obstalden. Mais au retour de leur visite d’observation, les deux n’avaient visiblement pas été très emballés par ce qu’ils y avaient vu».

«’Nous ne pouvons simplement pas vivre sur cette montagne où rien ne pousse’, avaient argumenté ces agriculteurs habitués plutôt aux plats pays. Eux songeaient à un déménagement à Bâle. Pour en avoir le cœur net, ma mère et ma tante sont parties faire, elles aussi, leurs observations à Obstalden. A leur retour, elles dirent que ‘tout poussait là-bas normalement, fruits et légumes’».

«C’est le 23 septembre 1946, le jour de mes 16 ans, que nous sommes arrivés au beau milieu de l’après-midi à Obstalden. Dès notre arrivée, des gens du village nous ont servi des cervelas et des cornichons. Nous étions les Russes de la place et avons été vus comme tels durant des années. Mais nous nous sommes bien intégrés. Employé dans une fabrique de papier, mon père nous nourrissait alors sans devoir recourir à l'aide sociale. Trois frères et sœurs nous ont rejoints».

Le destin s’en mêle

«Au cours de mes années d’errance, j’ai surtout souffert du peu d’enseignement scolaire qui m’ait été prodigué. Disons que mon éducation a été négligée. Comme les profs étaient au front, ce sont les anciens qui donnaient les cours».

«De retour en Suisse, j'aurais bien voulu être sur les bancs d'école. Mais à 16 ans, le temps avait passé. J’ai entrepris un apprentissage de mécanicien ponctué d’une maîtrise. J’avais réussi à m’en sortir en dépit d’une éducation déficiente».

«Je me suis marié ensuite en 1952. De cette union sont nés quatre enfants. Nous possédions une maison et un magasin de literie. Mais le sort s’est retourné. Deux de nos fils sont décédés, l’un à 25 ans, l’autre à 26, des suites d’une grippe mal soignée qui avait attaqué leurs reins. Comme le médecin avait nié les avoir négligés, c’est ma femme qui a dû s’en charger elle-même pendant sept ans. Dialyses, transplantations, rien n’y fit. Des moments très difficiles à vivre».

«Ma femme est décédée voici deux ans à plus de 88 ans. Aujourd’hui, du haut de mes 91 printemps, me voilà bien seul perché dans ma cage. Mais vivre est un cadeau. On continue de se voir avec mes frères et mes sœurs. Sur notre volée de onze, huit sont encore vivants. Sans oublier six petits-enfants et quatre arrière-petits-enfants. Tout est tellement beau par ici dans ce home pour personnes âgées. Presque trop beau car on ne sait pas vraiment quoi y faire», conclut-il.  


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