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«L’hiver prochain, l’Europe pourra difficilement se passer de gaz russe»

René Bautz, directeur général de Gaznat au poste de détente et de comptage de Cossonay, dans le canton de Vaud. Gaznat

A l‘heure où les Etats-Unis veulent se passer des hydrocarbures russes, René Bautz, directeur général de Gaznat et président du Global Gas Centre ne cache pas ses craintes pour l’Europe et la Suisse.

Ce contenu a été publié le 12 mars 2022 - 16:00
Olivier Grivat

swissinfo.ch: En Suisse, les prix du gaz ont été multipliés par 12 depuis l’été. De toute votre carrière, avez-vous déjà vu une telle envolée des prix?

René Bautz: C’est un record jamais atteint. Les cours ont grimpé jusqu’à 345 euros par mégawattheure (MWh) au lieu de 30 euros en moyenne. Pourtant, l’Europe a encore assez de gaz; les stocks sont remplis à 30%. La Russie fournit encore 250 millions de m3 chaque jour. L’envolée des prix est avant tout émotionnelle. Il ne fait pas très froid et les températures vont se réchauffer avec le printemps. Nos prévisions montrent que les tarifs augmenteront considérablement cet été et diminueront l’hiver prochain.

Gaznat

est la société anonyme qui assure l’approvisionnement et le transport du gaz à haute pression en Suisse occidentale. Basé à Genève, le Global Gas Centre (GGC) est une organisation à but non lucratif dédiée aux dirigeants et experts des entreprises de gaz naturel qui souhaitent partager leurs meilleures pratiques.

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Comment se prémunir contre les hausses de prix sur les marchés?

Dès le printemps, les compagnies gazières rempliront leurs stockages souterrains en France, en Italie, en Belgique, en Allemagne, etc. Les plus gros stockages en Europe se trouvent dans des structures souterraines. Les réserves que Gaznat a souscrit en France lui permettraient d’être en partie autonome quelques dizaines de jours l’hiver prochain. La période hivernale correspond à 5 ou 6 fois la consommation estivale. Il va donc falloir investir davantage dans le stockage. En Suisse, des projets vont être relancés, notamment dans des cavités souterraines en Haut-Valais, dans le massif rocheux du Grimsel. Un projet à 400 millions de francs suisses. Mais il n’y a pas que le gaz. La production électrique dans les principaux pays européens dépend aussi du charbon russe. L’ensemble des énergies provenant de Russie est en cause.

Washington a décidé de se passer totalement des hydrocarbures en provenance de Russie. L’Union européenne a aussi annoncé qu’elle souhaitait réduire sa dépendance. Mais l’Europe peut-elle se passer du gaz russe?

Les Etats-Unis sont exportateurs de gaz, alors que la part du gaz russe importée par les Européens atteint les 40%. En 2021, dans la zone Gaznat, qui englobe la Suisse occidentale, on l’estime à 25%. La part russe est plus importante du côté alémanique. Tabler sur une coupure totale du gaz russe serait un gros défi pour remplir les stockages cet été. Il faudra passer de nouveaux contrats à long terme, effectuer de gros investissements dans le gaz liquéfié en Europe, cela prendra de 3 à 4 ans. Berne a demandé à l’Association suisse de l’industrie gazière de réexaminer la sécurité d’approvisionnement. On assiste à un changement de politique. Il y aura un «avant» et un «après».

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Quelles sont les alternatives pour l’approvisionnement?

Il y a l’Afrique du Nord, la mer Caspienne à l’Est, la mer du Nord avec le Baltic-Pipe en construction, qui relie la Norvège à la Pologne à travers le Danemark. Il existe aussi un projet en Egypte avec des gisements découverts en Méditerranée. Il serait aussi possible d’augmenter les importations de gaz naturel liquéfié (GNL), mais il faut des terminaux portuaires capables de liquéfier le gaz (à -163°C) pour réduire son volume, puis de le réchauffer à l’arrivée. L’Allemagne, qui importe 49% de son gaz de Russie, n’en a aucun.

A quelle augmentation la clientèle privée suisse doit-elle s’attendre?

Cela dépend du distributeur et de sa politique de gestion contre les hausses de prix. Le prix du gaz comprend la molécule, le transport, les taxes (huiles minérales et CO2, qui a fortement augmenté), sans oublier la TVA. Les taxes représentent environ 30%. Une solution consisterait à réduire temporairement la TVA (7,7%) et abaisser certaines taxes. Une des grandes craintes, c’est de voir augmenter le nombre des consommateurs qui ont de la peine à payer leurs factures: même si cela ne concerne pas encore la Suisse, 100 millions de consommateurs européens sont dans cette situation. Pétrole, gaz et électricité, tout augmente en même temps! Quelle sera la situation cet automne? Impossible de le savoir.

Un bateau méthanier transportant du gaz naturel liquéfié (GNL) refroidi à -163°C. Gaznat

Les distributeurs de gaz profitent-ils de la hausse des prix?

Ils appartiennent en grande partie à des services industriels. Chacun a sa propre politique de prix. Si le gaz est plus cher, les hausses devront être répercutées en partie sur les clients. A partir d’un certain niveau de prix, cela peut réduire la demande. Les gens vont économiser davantage l’énergie, mieux isoler leur maison ou passer à des alternatives. Mais il y a des risques, notamment de black-out électrique.

Le gaz a pris une place plus importante dans l’agenda du Conseil fédéral.

Berne étudie la construction de trois centrales électriques de pointe alimentées en gaz, pour lesquelles huit sites potentiels sont en Suisse romande. Au final, deux à trois projets de centrales seront retenus avec une répartition entre Suisse romande et Suisse alémanique. Si possible près d’un gazoduc et d’une station de couplage électrique dans des zones industrielles existantes. [réd: L’usine thermique de Chavalon dans le Chablais valaisan pourrait être réactivée]. Il faudra aussi raccourcir les procédures administratives. Les délais administratifs ont systématiquement pris l’ascenseur.

Abandonner les énergies fossiles en 2050, comme le gouvernement s’y est engagé, sera-t-il toujours possible?

Le gaz n’a pas dit son dernier mot, même s’il y a des remises en cause. Sur le long terme, il faut décarboniser progressivement les énergies fossiles et développer le renouvelable ainsi que la biomasse à base de végétaux, un potentiel encore inexploité en Suisse. Tout électrifier n’est pas possible et coûterait trop cher. Il vaut mieux se baser sur un bouquet d’énergies. Il faut du temps et des moyens suffisants. Et mener une politique volontariste pour augmenter la part indigène: hydraulique, solaire, éolien, mais aussi gaz de synthèse et biogaz.

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