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«Dans un projet colonial, il n’y a pas d’échange»

Le Corbusier: Plan Obus pour Alger (1933) – à la recherche de l’«ordre» colonial. F.L.C. / 2022, ProLitteris, Zurich

Que peuvent bien avoir en commun le chocolat et l’architecte Le Corbusier? Outre leurs liens avec la Suisse, leurs histoires sont intrinsèquement liées au colonialisme. Décryptage en compagnie de Samia Henni, historienne de l’architecture.

Ce contenu a été publié le 30 novembre 2022 - 10:30

Samia Henni est une citoyenne du monde. Élevée en Algérie, elle a étudié en Suisse avant d’y achever un doctorat. Son sujet: la manière dont le pouvoir colonial français a utilisé l’architecture pour combattre la révolution algérienne.

En tant qu’historienne, Samia Henni s’intéresse aussi bien aux essais de bombes atomiques dans le désert qu’aux questions de genres et de race. Mais également aux problématiques des zones de guerre et des déportations.

Enseignante au College of Architecture, Art and Planning de l’Université Cornell (à Ithaca dans l’État de New York), Sami Henni collabore actuellement au projet suisse NEXPO – initiative des dix plus grandes villes du pays qui ambitionnent de mettre sur pied une nouvelle forme d’exposition nationale.

Samia Henni. Samia Henni

SWI swissinfo.ch: Pour un temps, vous avez vécu, étudié et travaillé en Suisse. Quels reliefs du colonialisme y avez-vous croisés au jour le jour?

Samia Henni: Le chocolat (rires). J’aime beaucoup le chocolat. Pour la Suisse, il s’agit d’un bien national. Il est considéré comme faisant partie de la culture du pays, en Suisse mais aussi aux yeux de l’étranger. Or, si vous analysez l’histoire du commerce et de l’extraction du cacao, les liens avec le colonialisme sont évidents. Ce n’est qu’au travers de l’importation depuis les colonies des fèves de cacao – et d’autres ingrédients comme le sucre – que le cacao a pu être associé à l’identité suisse et que celle-ci a pu se l’approprier.

A l’époque où je donnais mon cours «Colonialism and Architecture» à l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), j’ai testé mes étudiants. Je leur ai montré la vitrine d’un magasin de la vieille ville de Zurich paré d’un panneau «Kolonialwaren» (marchandises coloniales). «Oh, c’est à Paris!», à «Amsterdam!» ou à «Londres!», était la réaction de la plupart, malgré l’indication en allemand. En Suisse, le commerce des marchandises coloniales n’est pas nécessairement thématisé comme un résultat du colonialisme – l’exercice de blanchiment a réussi.

Renversement colonial: la Suisse apporte le cacao au monde - publicité pour les chocolats Lindt & Sprüngli, 1890 Lindt & Sprüngli

Vous utilisez le concept de «colonialité» - qu’entendez-vous par là?

La colonialité fait référence à des mécanismes complexes de domination et de dépossession qui incluent des actions, des hiérarchies et des processus très semblables à ceux du colonialisme. La colonialité a survécu au colonialisme de bien des façons. Certains schémas de pensée et d’action peuvent très bien exister en l’absence du colonialisme et de ses conséquences.

La colonialité est une logique embarquée, construite sur la légitimation de certaines formes d’exploitation et de dépossession, appelées à tort «échanges» économiques. Il ne s’agit pas d’échange standard entre parties égales qui garantirait à toutes un bénéfice. Dans un projet colonial, il n’y a pas d’échange. 

Des exemples?

Monsanto, la firme agrochimique américaine fondée en 1902, vend aujourd’hui de nouvelles semences chaque année. Elles produisent des fruits qui, génétiquement modifiés, ne contiennent pas de graine fertile. Ainsi, les agriculteurs ne peuvent pas sélectionner leurs propres semences et doivent les acquérir chaque année. Ils sont donc dépendants des grandes firmes globales. J’y vois une relation violente et coloniale plutôt qu’un échange fructueux.

En tant qu’historienne de l’architecture, où identifiez-vous ces traces invisibles de la colonialité au sein du paysage urbain?

L’architecture est assimilable à une archive à ciel ouvert. Les bâtiments portent en eux les différentes couches de l’histoire. La majorité des capitales européennes ont été construites du fait des conditions d’exploitation que le colonialisme a imposé dans le monde. Le colonialisme laisse un héritage tangible de la modernité, laquelle découle d’un même projet. Le Corbusier, par exemple, qui fait partie du canon moderniste, a participé au projet colonial.

De quelle manière?

En 1930, à l’occasion des cent ans de la colonisation française en Algérie, les autorités coloniales hexagonales ont organisé divers événements au motif des célébrations. A la suite de ces manifestations, Le Corbusier a été invité par l’influente Association d'Urbanisme Les Amis d'Alger. Il devait y présenter un nouveau projet destiné à remplacer la Casbah, le centre historique séculaire de la capitale. Dans un grand geste autoritaire, il a dévoilé une mégastructure minant complètement le tissu urbain algérois et les habitudes sociales et religieuses de l’époque.

Mégastructure qui n’a jamais vu le jour…

Elle n’a jamais vu le jour mais son plan moderniste ne s’opposait en rien au projet colonial. De plus, sa vision postulait «la ville musulmane» et «la ville européenne», deux parties clairement dissociées de la même ville. Le projet dans son ampleur visait essentiellement à produire une transformation abrupte de la disposition spatiale et à assurer «la loi et l’ordre», comme on appelait cela à l’époque.

Mais cette tentative d’établir un ordre, ne la retrouve-t-on pas aussi dans les villes européennes? Au 19e siècle, par exemple, l’urbaniste Georges-Eugène Haussmann a rasé des pans entiers de la ville de Paris pour imposer son ordre…

C’est un fantastique exemple. A l’arrivée de leur armée à Alger en 1830, les Français ont assimilé la Casbah à du «désordre». Ils ont démoli une grande partie de ce tissu urbain pour imposer à la ville un «ordre» très strict. Ils ont tracé un boulevard, des rues droites et un grand espace baptisé «La Place d'Armes». Ce qui permettait aux soldats d’être plus visibles et de surveiller plus aisément la population.

Ces pratiques de planification ont ensuite été transférées à Paris, pour être tout particulièrement adoptées après la Révolution de 1848. Au sein d’une ville «ordonnée», il est difficile d’organiser et de pérenniser un soulèvement. A cet égard, Alger a fait office de laboratoire.

La notion d’«ordre» que défend l’urbanisme moderne doit tout à une perspective militaire totalement eurocentrée. Les gens qui vivaient dans la Casbah savaient comment s’y mouvoir et rejoindre places et marchés. Le désir d’«ordre» est venu de l’armée coloniale française qui privilégiait le damier. Il offrait de la visibilité et la possibilité aux personnes et au trafic de circuler plus aisément.

L’écrivain afro-américain James Baldwin, dans un texte fameux sur le Loèche-les-Bains des années 1950, se demandait comment les habitants de ce petit village suisse en étaient venus à le voir comme un être humain méprisable…

Les zoos humains créés à Genève en 1896, à Zurich en 1925 et au Zoo de Bâle en 1926 illustrent la manière dont a été popularisée cette perception des Noirs vus comme «dangereux». C’est là un contre-argument opposable aux gens qui prétendent que la Suisse n’a pas participé au projet colonial. Ces zoos humains transformaient des êtres humains – originaires des territoires colonisés d’Afrique et d’Asie – en spectacles à consommer et en attractions lucratives. Ils propageaient préjugés racistes et constructions discriminatoires.

Publicité pour le zoo humain de Genève, 1896 Bibliothèque de Genève

Pourquoi a-t-on exhibé ces gens dans le cadre d’une Exposition nationale suisse?

L’objectif des expositions nationales ou internationales était de booster le commerce, de maîtriser le narratif sur le colonialisme européen et de déshumaniser les corps colonisés. Ces expositions jouaient aussi comme vitrine de ce que ces pays pouvaient accumuler, non seulement en termes de capital économique mais aussi de culture, de biens, d’objets, de bâtiments etc. Un des buts de ces foires était de discriminer visiteurs européens et populations colonisées, jugées inférieures.

La question est de savoir qui décide de quoi et qui est inférieur à qui et sur quelles bases? Ce genre d’évaluations et de catégorisations sont la plus claire expression de la colonialité qui imprègne actes et pensées humaines – lesquelles persistent aujourd’hui encore. Même si de nombreuses institutions travaillent dur pour remettre en cause certains des systèmes historiques qui suscitent et instaurent divisions, inégalités et injustices, nous n’y sommes pas encore.

Race, genre, classe et orientation sexuelle – pour ne citer que quelques catégories – continuent à jouer un rôle crucial dans nos vies de tous les jours, sur le plan professionnel comme personnel. Elles influencent la répartition des possibles et de la richesse et renforcent l’omniprésence de la colonialité. Cela dit, faire la critique de cette même colonialité nous permet d’imaginer, de préconiser, d’instaurer et d’embrasser les divers chemins du changement.

Traduit de l’anglais par Pierre-François Besson

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